• Kultur05. Oktober 2018

    Les extraordinaires divagations d’Agnès Boulloche et sa faune

    Un peu en retard, à cause d’un septembre culturellement très fertile, j’ai enfin trouvé le temps d’aller écumer les cimaises de la Cultureinside gallery (1), où madame Paris, l’aimable galeriste, m’a accueilli avec son usuelle prévenance et m’a guidé entre les créations extravagantes de la peintre Agnès Boulloche. Venue une 1ère fois pour une expo collective en 2014 et ensuite seule exposante en janvier 2017, il semblerait qu’elle ait préféré cette fois notre fraicheur automnale à nos frimas d’hiver, plus proche des douceurs de l’Île de Ré, où elle séjourne régulièrement, du moins de corps. En effet son esprit, lui, circule n’importe où, sauf dans ce monde bassement matérialiste, que nous considérons à tort, comme le seul et unique réel. Je dis bassement, donc de manière obtuse et bornée, car l’authentique matérialisme ne se limite pas à la fraction de matière que perçoivent nos sens. Ce n’est pas parce qu’on ne la voit, l’entend ou ne la touche pas normalement, qu’elle n’existe pas. N’importe quel physicien vous le confirmera.

    Justement, l’expo «Agnès Boulloche et sa faune», parlons-en! Quel titre mieux approprié trouver à son univers mystérieux? Pour nous, communs mortels d’une culture marquée par cette vanité judéo-chrétienne qui nous prétend créées à l’image de Dieu, la faune, c’est un monde inférieur, animal, vis-à-vis duquel on a dressé une barrière, jadis inexistante. La faune (féminin) vient en effet du latin faunus, faune (2) (masculin), demi-divinité mi-humaine-mi-animale de la nature, comme nombre de démiurges animant traditions et légendes, avant que fût dressée cette barrière fictive toujours refusée par de nombreux peuples plus proches de la nature, barrière de plus à plus contestée de nos jours. Alors, quand je lis sur son site Internet «Agnès est une revenante qui rêve les yeux grands ouverts», en introduction à une biographie sommaire, apparemment écrite par un tiers qui doit encore en découvrir maints aspects, je m’inscris partiellement en faux. Il est vrai qu’elle rêve les yeux grands ouverts, traversant et dépeignant des univers, où ni vous ni moi ne songerions à nous aventurer; mais revenante, non, trois fois non. À part de sporadiques apparitions parmi les humains, comme à un vernissage, ou pour un saut à la boulangerie, elle est loin d’en être revenue, de cet univers sans barrières entre l’humain, l’animal, le divin et même – pourquoi pas ? Deus sive natura (3) – le végétal.

    Et c’est bien là que nous la retrouvons, toujours elle-même, avec ses fantômes et ses mondes polychromes, mais en encore plus grand nombre que lors des précédentes expositions. Son imagination débordante est certes innée, mais c’est aussi une éponge à cultures, qui se nourrit aussi bien de Nord que de Sud, d’Orient que d’Occident.

    Rejoignant, côté fantasque, cette philosophie «occirientale» que prône le poéticien Jalel El Gharbi, elle fond en une joyeuse sarabande Mille et une nuits et Edda, djinns et fylgjur (4), règnes animal, végétal et humain, en une série de tableaux merveilleux qui eussent fait le bonheur d’un Lewis Carroll ou d’un Tolkien. La mise en scène et la présentation de ses oeuvres peut rappeler en plus fantaisiste, somptueux et truculent le style d’un Salvador Dali avec un zeste d’Arcimboldo et, surtout, d’un Jérôme Bosch, les évocations tragiques et infernales de ce dernier en moins. L’ensemble de ses tableaux – panneaux de bois peints à l’huile en couleurs chatoyantes, mais toujours harmonieuses – représente une formidable commedia dell’arte humano-animale féérique, à l’ambiance «Songe d’une nuit d’été» de Shakespeare. Et sa dramaturgie ludique, cocasse et pleine de mystère vous offre une symphonie surréaliste, paisible, souriante et coquine d’êtres humains, d’animaux, de fées et d’étranges hybrides. C’est magique. Chacune de ses peintures est un conte fantastique en soi, que l’ont peut explorer en imaginant entendre certains accords de Berlioz, Grieg, Rimski-Korsakov ou d’autre «Jardin féerique» à la Maurice Ravel.

    Pour ce qui est de la technique très élaborée d’Agnès Boulloche, nous apprenons aussi dans la présentation de la galerie, que pour peindre à l’huile sur panneaux de bois, comme mentionné plus haut, «... elle utilise la technique ancienne des «glacis» qui consiste à superposer de fines couches translucides de couleurs. Cet art permet d’allier la finesse du dessin et la luminosité des tonalités. Agnès utilise, en outre, de nombreuses recettes d’alchimie pour créer ses pigments, médiums (5) et vernis. Attachée aux traditions, elle utilise des panneaux au format français. En règle générale, le portrait s’exécute sur un tableau vertical dit «Figure» ou F, les paysages sur un format horizontal dit «Paysage» ou P, et les marines sur un format horizontal, panoramique... (6).

    L’exposition compte une petite trentaine d’oeuvres, dont chacune raconte, déjà à elle seule, une histoire fantastique, ou une fable, un conte, un fabliau, c’est selon. Tout cela est riche en symboles et allégories, mais parfois simplement fruit de sa perception fantastique de notre histoire multimillénaire, de notre culture, tout comme de l’expression perçue par elle de notre environnent présent. Et chacune de ces histoires ne désire et demande que l’on pénètre en elle, y participe et y joue en imagination l’invité surprise, ou le voyeur inconvenant, au choix, et se divertisse ensuite, soit à déchiffrer l’oeuvre, comme à une sorte de colin-maillard fabuleux, soit à s’en amuser, comme à l’escarpolette, soit et pourquoi pas, aux deux. Mais voici quelques perles, que j’ai pêchées pour vous et qui vous donneront déjà une petite idée de la folie douce (d’ailleurs moins folle que bien de réalités), qui vous attend pour l’heure chez Cultureinside.

    Dans le bureau d’abord, à droite en entrant, vous trouverez «Les Précieuses». Deux dames à tête de lévrier «léopardisé», nues dans une baignoire, l’une saisissant délicatement entre le pouce et l’index un mamelon de l’autre, est évidemment un scherzo sur l’apparemment coquin tableau «Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs» de École de Fontainebleau (1594-95). J’ai bien dit apparemment coquin, car le sujet, lié à une frustration de maternité, est en fait dramatique (7). Près de là, pend l’étonnant tableau «BabelBook», sorte de tour de Babel de livres, fréquentée par tout un petit peuple d’animaux, d’elfes, de lutins et autres curieux personnages en quête de culture ou/et la promouvant. Dans la salle en face du bureau vous attend «Le retable de la vraie vie». Agnès Boulloche vous y entraine dans un authentique carnaval, où des hiboux côtoient des bouffons de cour, une dame joueuse d’échecs, une autre naviguant dans une barque, à cheval en amazone sur une licorne et vous tournant le dos, ainsi que plein d’elfes, étranges végétaux, petits monstres et personnages imaginaires. La seconde variante carnavalesque, dans la grande salle du sous-sol, est le «Retable du carnaval des animaux». Elle est out aussi riche en êtres fabuleux, mais la scène s’y déroule sur un sol en carreaux de marbre, la cavalière à la licorne, nettement plus dénudée, vous faisant face. Puis, encore au sous-sol, dans la «Licorne citrouille», un volumineux personnage à une corne (carotte) composé de végétaux, un peu façon Arcimboldo, tient aussi délicatement que Gabrielle d’Estrée le téton de sa soeur dans «Les Précieuses», un plant d’ail entre le pouce et l’index. Etc., etc. ...

    N’hésitez donc pas, amis lecteurs, à vous transformer en Alice, afin de vous offrir un extraordinaire voyage chez Agnès au pays des merveilles. Notez tout de même, qu’elle n’y est pas née, au pays des merveilles, notre artiste, mais tout simplement à Paris en 1951, avant de passer sa petite enfance à Rabat, au Maroc. De retour à Paris dans les années soixante, elle fréquente l’École des Arts Décoratifs, s’exprime sur les murs parisiens dès 1968 et pratique simultanément sérigraphie, sculpture et peinture. Actuellement, elle réside à Paris et à Loix, dans l’Île de Ré. Depuis 1978 elle a déjà exposé dans au moins une douzaine de pays et, par chance pour nous, au Luxembourg. Comment ne pas vouloir en profiter ?

    Giulio-Enrico Pisani

    ***
    1) Cultureinside gallery, 8 rue Notre-Dame, coin rue des Capucins, Luxembourg centre, expo jusqu’au au 20 octobre. Ouvert du mardi au vendredi, de 14h20 à 18h30, et samedi de 11 à 17h30.

    2) Le faune de la mythologie romaine est roche du satyre de la mythologie grecque

    3) Fameux mot du philosophe Spinoza, selon qui Dieu, c’est la nature, qui lui valut d’être banni de sa communauté.

    4) Pluriel de fylgja, esprit tutélaire dans la mythologie scandinave.

    5) En peinture, un médium est une préparation à base de liant et diluant, voire de résine, utilisée pour modifier la consistance de la peinture (extr. de Wikipedia)

    6) Plus de précisions sur http://www.encadreur.org/encadreur/format-cadre.php

    7) Vous devriez visionner l’étrange histoire de la scène représentée sur ce tableau (donc celui de 1594-95) merveilleusement racontée par Frédéric Taddeï (Fr.2) dans son émission «d’Art d’Art», sur https://www.dailymotion.com/video/x2dvm3n, ou lire l’article, historiquement plus détaillé, sur http://enviedhistoire.canalblog.com/archives/2006/09/02/2593372.html

    Le retable de la vraie vie

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  • Kultur28. September 2018

    Wolfgang Blanke et Sabine Maître

    Après nous être offert le Baroque flamand au MNHA, le peintre-philosophe Maxim Kantor et son Faust chez Simoncini, les «Retrouvailles» avec Lidia Markiewicz à la galerie Spiren et avoir clos l’été en Abstrait Villa Vauban (1), que diriez de compléter ce riche mois de septembre en retrouvant deux vieilles connaissances à la Galerie Schortgen ? (2) D’accord? Eh bien, la première n’est autre que le marin-peintre

    Wolfgang Blanke

    avec ses foules ou rassemblements (sauf exception), denses ou moins, qui me font un peu penser, d’assez loin quand-même, aux photographies de Massimo Vitali. Aucune proche comparaison, en effet, car nous ne trouvons chez Wolfgang Blanke rien de photographique, sa figuration restant toujours accessoire. Ses tableaux vous montrent l’essentiel, somme toute ce qui importe: l’impression, son impression à lui, que l’artiste – je le qualifierais de néo-impressionniste – désire vous transmettre ou, mieux encore, veut vous amener à pénétrer, à en saisir la quintessence, à la vivre... Et c’est justement l’effet que m’a fait le travail de cet artiste allemand qui, né en 1948 à Münster (Rhénanie-nord-Westphalie), a été marin avant de s’adonner à la peinture et qui m’avait littéralement enchanté lorsque je pus le rencontrer à l’occasion de son trop bref passage en avril 2014. Encore heureux qu’il ait remis ça avec une exposition nettement plus étoffée en 2015!

    Wolfgang Blanke fréquente en 1971 l’Académie des Beaux-arts de Karlsruhe et étudie de 1972 à 1975 l’histoire de l’art, les beaux-arts et l’archéologie à l’Université de Mainz. De 1990 à 1992 il vit sur son voilier et voyage de Myra (Turquie) à Mulhouse, puis enseigne l’art jusqu’en 2002 au Goethe-Gymnasium de Gemersheim (Rhénanie-Palatinat) et rembarque en 2003 pour un nouveau voyage de New York aux Bahamas jusqu’en 2004, avant de s’établir à Kuhardt, près de Karlsruhe. Mais – ne nous y trompons pas – cette ville dont il préside la fédération des arts plastiques et qui signifia naguère «Le Repos de Charles» n’a rien d’un «Repos de Wolfgang». Bougeotte et aventure sont sa vie. Elles sont cependant entrecoupées de périodes sédentaires fécondes d’une riche production de tableaux caractérisés par l’espace ouvert et par cette luminosité qui fait pincer les yeux aux navigateurs et rêver les pauvres terriens que nous sommes.

    Pourtant, cet esprit du bourlingueur, pétri d’aventure, de culture et d’exotisme n’appert pas directement dans sa peinture. Éviter en général sur ses toiles les horizons lointains, signifie-t-il pour cet «aventurier» des eaux vives, qu’il les a déjà intégrés dans son jardin secret? Le peintre, l’artiste, aspire à s’exprimer, à s’extérioriser, lorsque le marin, lui, peu loquace, tendrait plutôt vers l’intériorisation? Ceci pouvant peut-être expliquer cela, le spectateur de ses mises-en-scène, tout à la fois humainement frénétiques et paisiblement conviviales, pourra-t-il comprendre à quel point celles-ci sont influencées par ses migrations? Même immobile à première vue, un groupe peint par Blanke contient un tel potentiel de mouvement, que l’on hésite à s’en détourner un instant de peur de ne plus en retrouver les membres et le motif en y revenant. Quant à la matière de base de son ouvrage, il en fait ce qu’il veut et n’hésite pas à lui arracher toutes ses potentialités... Mais cela, à sa manière; aussi ne profite-t-il pas de la pourtant très vaste gamme de couleurs et autres produits standard qu’offre l’industrie moderne de la peinture, mais cherche, combine et crée à partir de pigments mêlés à toute sorte de liants, comme la caséine, ou les cires, huiles, résines, gommes et autres colles. Cette matérialité naturelle de la peinture donne aux scènes dépeintes par Blanke tout à la fois l’épaisseur et une certaine douceur: la fameuse «morbidezza» italienne, terme qui sous-entend nonchalance, béatitude, sensualité, ce qui pourrait évoquer une peinture statique. Pourtant, ainsi que je l’ai écrit plus haut, on en est loin. Ses rassemblements, ses roseaux, ses eaux, ses baigneurs, sont tout au contraire animés d’une agitation perpétuelle. Et, une fois de plus, je voudrais évoquer devant ses toiles le regretté marin poète Alain Jégou (3) dont, même à terre, l’esprit conservait la mobilité du bateau.
    À l’instar de Jégou, le néo-impressionniste Wolfgang Blanke privilégie la lumière, le vent, l’eau, c’est à dire le milieu dont le sujet, généralement humain, sommairement esquissé, emprunte toute la dynamique, comme dans son «Shopping». Autre facette de son inspiration: la convivialité. Fêtards dans «Leere Flaschen» et gens sur une plage à proximité et autour d’un kiosque dans «Strandbar», ne représentent pas simplement des ensembles, voire des juxtapositions d’individus. La fusion de ces derniers dans leur groupe, l’artiste l’atteint une fois de plus par le mouvement et l’expressivité gestuelle dont il les anime, mais aussi par cette puissante interaction avec le milieu et la lumière qu’exprime sa technique. Celle-ci me permet de le comparer aussi bien esthétiquement que qualitativement aux meilleurs, comme ces maîtres de l’impressionnisme que sont Renoir et Van Gogh, pour ne citer que ceux-là. Wolfgang Blanke? À découvrir, ou redécouvrir! Quant à

    Sabine Maître,

    un peu surpris par son apparition dernière minute, je n’ai pas pu me consacrer à ses créations comme elles l’eussent mérité. Certes, elle loin d’être une inconnue; nous fîmes déjà sa connaissance en 2009, la retrouvâmes en 2015 et même dans une expo collective en février dernier. Elle nous y présentait notamment ses «Tours» en acier bruni éclairées de «fenêtres» cristallines aux reflets aigue-marine-turquoise conçues avec un goût, un sens de l’équilibre esthétique et un art consommé. N’oublions pas ses «Cercles lumineux», disques de verre cerclés fer, d’une beauté quasi-surréelle de finesse et luminosité, traversés par une flèche pointée vers le ciel. Et cela se poursuit aujourd’hui. Vous retrouverez de ses sculptures abstraites pouvant évoquer des tours isolées ou regroupées, ainsi que d’autres matérialisations de son imagination fertile réalisées avec une maîtrise artisanale rare. L’une de ses dernières trouvailles, tout aussi abstraite que ses autres sculptures et pouvant évoquer – c’est mon impression – l’Homme tourbillon, consiste, justement, en un tourbillon de cristal piqué sur un pied métallique.

    Née Fahrländer à Fribourg/Brisgau en 1963, Sabine Maître vit et travaille en Alsace. Après une formation de peintre sur verre d’art et de porcelaine auprès d’Ingrid Burkhardt à Umkirch près de Fribourg, elle étudié le façonnage du verre ornemental avec l’artiste verrier Eckhard W. Pauli. Devenue elle-même une artiste reconnue dès 2004, elle entreprend de travailler sur l’habitat, tant privé que professionnel, projette et exécute des vitraux, travaille à la conception de la «Kunstraststätte» Illertal, ainsi que dans certains secteurs de l’«Europapark Rust». Ses sculptures sobres héritières du Bauhaus et amarrées au Minimalisme sont d’une élégance souvent verticale et quasi-linéaire. Afin de les réaliser, la sculptrice récupère et endosse la force de l’acier, en accepte la rigidité, accompagne et diversifie son vieillissement pour le rendre, oxydé à point de différentes manières, à son tour porteur de lumière par verre interposé, porté, enchâssé, magnifié...

    Giulio-Enrico Pisani

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    1) Mes présentations des quatre expositions citées peuvent être consultées sur www.zlv.lu > Kultur

    2) Galerie Schortgen Artworks, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre. Exposition mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18 h. jusqu’au 18 octobre.

    3) Sur Alain Jégou, lire mon article sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article986, où je présente sa poésie avec celle de Nic Klecker.

    Wolfgang Blanke : Shopping

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  • Kultur21. September 2018

    Clore l’été 2018 en abstraction, Villa Vauban

    Vous souvenez-vous, amis lecteurs, de mon article du 22 juin sur l’expo de la peintre Esti Levy? Et pourquoi devriez-vous? De toute manière, aucune importance! J’y mentionnais simplement que me trouvant à Luxembourg centre, après avoir traversé le parc municipal, je venais de contourner la Villa Vauban (1), où l’on présentait (et présente encore) une expo intitulée «Art non-figuratif». Il s’agissait en fait d’une rétrospective Lucien Wercollier (1908–2002), Théo Kerg (1909–1993), Joseph Probst (1911–1997), Roger Bertemes (1927–2006) et Luc Wolff (né en 1954) et je vous promettais d’y revenir un de ces jours. Du bien de chez nous donc, oui, mais rien de local, de provincial, de «national», mais palpitant au souffle de l’ailleurs et participant à la scène artistique européenne de Paris à Berlin en passant par Bruxelles, Düsseldorf, Vienne, Amsterdam, Venise et autres lieux. Eh bien, ce jour est venu de retrouver ces cinq artistes sur cette scène de notre art abstrait, qu’ils ne représentent de loin pas seuls, mais dont ils figurent brillamment la genèse et l’épanouissement.

    Nous visiterons donc nos 5 artistes guidés par le musée, dont je citerai bonne part de l’excellente présentation (2), en y ajoutant mes observations, d’ailleurs bien secondé par la brochure «Biographies d’artistes» (3) de Christian Mosar, mise à notre disposition sur place. «L’exposition éclaire», lisons-nous en introduction, «une partie importante de l’histoire de l’art abstrait au Luxembourg, qui est essentiellement celle d’une évolution progressive, marquée parfois d’un aller-retour vers ses origines figuratives. Tandis que chacun des artistes sélectionnés revêt une approche particulière à l’abstraction, ils ont tous en commun d’avoir pris la nature et l’environnement comme sources d’inspiration et bases de travail. En même temps, le grand trait d’union entre l’art de Roger Bertemes, de Théo Kerg, Joseph Probst et Lucien Wercollier reste la Nouvelle École de Paris, dont l’influence au Luxembourg est considérable pendant les années 1950.

    Les sculptures de Lucien Wercollier, pionnier de l’art abstrait au Luxembourg et co-fondateur du mouvement avant-gardiste des Iconomaques (4), se caractérisent par leurs formes organiques et les surfaces polies. L’harmonie qui en émane est soulignée par des contrastes d’ombre et de lumière». Grand admirateur du peintre Joseph Kutter, Wercollier restera figuratif jusque dans l’après-guerre, pour ensuite se styliser et se tourner vers l’abstrait, notamment avec son monumental «Hinzert» (5) dressé en 1986 sur le site du premier camp nazi où il fut lui-même transféré, après avoir été incarcéré en 1942 dans le Grund. Mais ici, Villa Vauban, j’ai été particulièrement ému par son marbre «Maternité» et touché par «L’arc», un bronze: deux petites merveilles de style, quasi-abstraites, car n’ayant pas perdu toute référence figurative. En extrapolant leur taille, on pourrait d’ailleurs se les imaginer au milieu du parc de la Villa Vauban.

    «Théo Kerg, qui adopte une esthétique non-figurative pendant les années 1930, réalise encore dans les années 1950 des peintures à l’huile qui oscillent entre figuration et abstraction. Par la suite, sa peinture le mène au «tactilisme», forme d’expression artistique basée sur le toucher qui confère à la matière picturale une vitalité nouvelle». Ici davantage graphiste et, justement, tactiliste, le peintre, sculpteur, graveur et verrier d’art Théo Kerg n’est peut-être pas le plus créatif de nos cinq maîtres, mais certainement le chercheur le plus acharné et le plus innovateur, risque de faux-pas inclus. Rien qu’en une seule salle, vous trouvez des lithographies comme «Nike» et «Cratère», des monotypes, du dessin comme peinture, du dessin tactiliste, du dessin sur feuille matière synthétique, de la sérigraphie, une empreinte gravure intitulée «Manipulation» et j’en passe... En tout cas, à découvrir, ou à redécouvrir, absolument!

    De Joseph Probst, nous pouvons admirer «... son cycle Winterreise (Voyage d’hiver), jusqu’ici rarement exposé. Les 24 tableaux sont une transposition visuelle de la composition musicale éponyme de Franz Schubert...», dont «Le-matin-tempétueux» est un particulièrement bel exemple. Influencé, lui aussi, surtout dans un premier temps, par Joseph Kutter, il s’écarta de l’expression figurative et fonda en1954, année de leur première expo, avec Will Dahlem, Henri Dillenbourg, François Gillen, Emile Kirscht, Wenzel Profant, Michel Stoffel et Lucien Wercollier, le groupe des Iconomaques (6). Citant Michel Stoffel (n° 3, 1954, des Cahiers Luxembourgeois), Christian Mosar écrit notamment, que «... ce qui compte pour eux, c’est l’oeuvre plastique proprement dite, unique de son espèce, qui (...) ne représente rien d’autre qu’elle-même...». En novembre 2011, à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Joseph Probst, le Musée national d’histoire et d’art et le Cercle Cité lui ont d’ailleurs rendu hommage avec deux (parait-il) splendides expositions, que j’ai hélas manquées.

    Quant à «Roger Bertemes», le musée précise: il «succède aux combats picturaux des années cinquante. Vers le début des années soixante, sa peinture est encore fortement influencée par la Nouvelle École de Paris, aussi bien d’un point de vue formel que dans les sujets traités. Le paysage sera un point de départ pour une peinture polychrome abstraite. Il a illustré des recueils de poésie, ainsi que des textes littéraires; l’exposition présente une sélection de 25 livres d’artistes ainsi que des collages, prêtés par Paul et François Bertemes». Certes, ici aussi, on fait honneur à son art. Mais autant le musée, ci-dessus, que Mosar le présentant sous un aspect bucolique-provincial-Oesling-Ardennes, ne le valorisent pas au mieux. Où est donc passé le magnifique déchaînement du voyageur d’«Espaces d’artistes», il y a deux ans, ici même, Villa Vauban et dont je rendis compte dans ces colonnes (7)? Un bref extrait: «Dans Finlandia – c’est ainsi que j’appellerai ce quatrième espace – semblent flotter, silencieux, les accords (...) de Sibelius, qui sourdent magiquement des vastes toiles «Järnranta» et «Hämärä». Nées du voyage finlandais de Roger Bertemes, organisé par son ami de longue date (et le mien), Nic Klecker avec son épouse Laura (8). De plus (...) 19 croquis à l’encre de Chine et à la gouache sont autant de notes dessinées retraçant son voyage». Peintre bocager, lui? En tout cas pas seulement!

    Et nous voilà arrivés au «cinquième homme», dont le musée nous dit: «Le travail de Luc Wolff, qui a représenté le Luxembourg à la Biennale de Venise en 1997, se différencie fondamentalement des autres œuvres historiques de cette exposition. Sa démarche n’est pas celle d’un artiste figuratif qui évolue lentement vers l’abstraction; il agit plutôt comme un structuraliste doté des moyens des arts plastiques contemporains. Les compositions prêtées par l’artiste sont des travaux sur toile et sur papier», sa technique préférée étant la détrempe (9) (tempera). Une à deux générations séparent en fait Wolff de ses «confrères» d’exposition. Né en 1954, justement l’année où Wercollier et Probst s’approchent du sommet de leur carrière avec les Iconomaques, dont ils partagent la première exposition, il est, lui, bien vivant. Et, fort actif, il est en outre un touche-à-tout qui ne se laisse enfermer dans rien, ce que vous pouvez vous faire raconter directement par lui-même en visionnant ses vidéos (10) sur la biennale de Venise et celle sur son installation dans les ruines de l’Abbatiale franciscaine à Berlin-centre.

    Giulio-Enrico Pisani

    ***
    1) Jusqu’au 31 mars 2019 au Musée d’art de la ville de Luxembourg, Villa Vauban, 18 Avenue Emile Reuter. Fermé le mardi, ouvert vendredi de 10-21 h et tous les autres jours 10-18 h.

    2) Texte complet sub http://villavauban.lu/exhibition/art-non-figuratif/

    3) 31 pages, texte original français de Christian Mosar, accompagné de e sa traduction en allemand et anglais

    4) Iconomaque signifie «combat le culte des images»

    5) Sur le site du Hinzert, non loin de Trèves

    6) »Luxemburger Lexikon«, Guy Binsfeld, 2006 et Wikipedia

    7) www.zlv.lu/spip/spip.php/ spip.php?article17314

    8) Dans son ouvrage «Finlandia, pour une voix d’Ingrie», (1981) Nic fait l’éloge de la patrie de sa femme Laura, qui a traduit les poèmes en finnois. Un livre, Le Tournant finlandais, (disponible au musée) été édité sur ce voyage de Roger Bertemes avec sa femme Marguerite et son fils ainé Paul (à l’époque étudiant et photographe) accompagnés des époux Klecker et de leur fille Kathy. Lire aussi à ce sujet les textes introductifs au livre par Lucien Kayser et Paul Bertemes sur www.mediart.lu/edition/le-tournant-finlandais/

    9) Peinture dont les pigments sont liés par émulsions naturelles (jaune d’oeuf) ou artificielles (colles de collagène, colle de peau, etc.) ou des polysaccharides (gomme arabique, gomme indigène, etc.) en solution aqueuse. On l’appelle aussi tempera, les deux termes étant équivalents, tout en faisant l’objet de polémiques, certains employant «tempera» pour les techniques à l’oeuf et réservant «détrempe» aux solutions aqueuses (Wikipedia). Détails supplémentaires sub https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9trempe

    10) Respectivement www. youtube.com/watch?v=mmby8oBltyw et https://vimeo.com/ 184 731086

    Lucien Wercollier : Maternité

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  • Kultur18. September 2018

    Maxim Kantor contre … Faust

    Non, certainement pas ! Certes, Maxim Kantor n’a pas hésité à s’attaquer au Faust de Goethe dans les 280 lithographies qui composent son magnifique livre d’artiste et dont nombre sont en outre exposées séparément aux cimaises de la galerie. Deux douzaines de grandes toiles peintes à l’huile dans un tout autre style les accompagnent, s’y mariant, du moins subconsciemment, tout en formant à première vue et en dépit d’une subordination indirecte, l’essentiel de l’expo. Dur à saisir? Vous le comprendrez vite en allant la visiter, amis lecteurs, cette cinquième exposition (1) de l’artiste chez nous! Cela vous paraîtra clair comme eau de roche... Il faut juste aller la voir jaillir. En effet, à ceux qui savent voir au-delà des premières apparences, l’artiste se révèle très tôt être lui-même le Faust, voire, plus loin encore, sa version biblique, celle de Jacob dans son combat et sa Hassliebe envers l’ange, le créateur, le père. Car son père (2) charnel lui aussi, le philosophe Karl Moïsseïevitch Kantor, est aussi omniprésent dans son oeuvre qu’il l’est encore – j’en suis convaincu – en lui-même.

    Lorsque je fus invité par la galerie Simoncini (3) au vernissage de cette exposition, j’étais à mille lieues de m’attendre à devoir affronter un tel phénomène de la peinture, de la gravure, de l’écri­ture et même de la philosophie. De plus, soit dit entre nous, ce ne sont pas les charmants tableaux de troncs d’arbres poétiquement torsadés, que j’aperçus dans un premier temps en passant devant les vitrines de la galerie, qui m’y préparèrent. Et pourtant, en les regardant du plus près, la terrible tension s’en dégageant, comme, par exemple, dans Conversation of lizards, eût dû m’y préparer. Car cette tension entre l’impossible enracinement de l’éternel insatisfait-agité, exilé, partout et nulle par chez lui, l’entraîne, lui, Kantor, l’entre-Faust-et-Jacob, dans le sillage d’Ulysse, pour voir fusionner les trois en Dante Alighieri, représenté, comme en passant, dans Dante, l’une de ses 24 huiles. Cela ne m’étonnerait d’ailleurs pas – mais lui seul le sait – si, relevant le défi des Botticelli, Doré, Dali et autres titans des arts graphiques, il n’avait pas déjà la Divine Comédie dans son tiroir à projets de livres d’artiste. Affaire à suivre!

    Avant de nous pencher sur l’oeuvre exposée, que vous n’avez d’ailleurs pas besoin d’un dessin pour découvrir vous-mêmes, offrons-nous un bref aperçu, essentiel pour comprendre son travail, sur sa bio, que j’ai empruntée essentiellement à Wikipedia et au site de La Couarde-sur-Mer en Ile de Ré. Maxim Kantor est né à Moscou en 1957. Artiste, écrivain, dramaturge, essayiste et historien de l’art, il se considère lui-même comme un élève de son père, le philosophe Karl Kantor. Maxim a vécu à Moscou et dans plusieurs pays d’Europe. Il a la nationalité allemande, habite désormais sur l’Ile de Ré, à Oxford et à Berlin. En 1977, il a fondé à Moscou le mouvement d’underground Red House qui organise plusieurs expositions d’un jour, la plus fameuse étant celle de 1982 à l’Institut de Philosophie de Moscou. En 1988, Kantor est invité par Hans-Dietrich Genscher à travailler trois mois en Allemagne. Il donne dès lors plusieurs expositions personnelles de par le monde. En 1997, Maxim Kantor représente la Fédération Russe à la 47e Biennale de Venise. Il est membre honoraire de l’Académie russe des Arts.

    Ainsi que l’ai déjà esquissé plus haut, les lithographies que vous pouvez admirer aux cimaises de la galerie Simoncini, sont quelques-unes parmi toutes celles qui illustrent son Faust. D’un graphisme très fin, ici drolatique, voire caricatural, là plutôt dramatique, ou les deux réunis, mais toujours d’une grande précision, elles illustrent chacune un vers du Faust de Goethe, qui est d’ailleurs souvent repris dans le dessin, faisant de l’ouvrage complet une sorte de formidable bande dessinée. Quant aux peintures, plus expressionnistes que servilement figuratives, elles peuvent souvent se rapporter à l’artiste lui-même, comme, par exemple, Self-Portrait in Oxford, et Father and son, avoir une portée allégorique, comme Le bâteau ivre, Three skulls et Dante, ou les deux, comme dans Self-Portrait with Tartaglia (4). Quant au reste de l’exposition, moi, qui ne puis qu’espérer vous avoir mis l’eau à la bouche, je vous laisse le découvrir en compagnie des charmantes dames qui la dirigent et qui se feront un plaisir de vous y introduire comme il faut.

    Il me semble toutefois encore intéressant de vous signaler ici l’excellent article de présentation de Christiane Kremer, ainsi que la vidéo y relative sur RTL. (5) Je n’ai pas vu toute la vidéo en entier, mais l’article, lui, aborde la thématique faustienne de Maxim Kantor très différemment de moi. En effet, elle ne la considère pas tant du point de vue psychologique et intérieur de l’artiste, mais plutôt en éclairant son (supposé?) aspect politique européaniste, tout à la fois anticapitaliste et anti-néo-féodal (pardonnez le barbarisme). Qui a raison? Peut-être un peu les deux? Personnellement, bien qu’engagé en politique, je n’aime pas en mêler les tenants et aboutissants avec mes présentations d’artistes... Quoique (sourire), je reconnais volontiers qu’avec un tableau comme Self-Portrait with Tartaglia, on n’y coupe pas vraiment. Comment? À bon entendeur salut!

    Giulio-Enrico Pisani

    ***
    1) A déjà exposé plusieurs fois au Musée d’Histoire de la Ville de Luxembourg et à l’Abbaye de Neumünster

    2) Karl Moïsseïevitch Kantor était philosophe, historien de l’art, fondateur du magazine Arts décoratifs (en russe : Декоративное искусство) et ami proche de A.A.Zinoviev (Wikipedia)

    3) Galerie Simoncini, 6, rue Notre-Dame, L-2240 Luxembourg, ouvert mardi à vendredi 12 - 18 h. et samedi 10 - 12 h. et 14 - 17 h. L’expo Maxim Kantor jusqu’au 13 octobre. Mais Kantor reviendra toutefois à la
    galerie mercredi 10 octobre à 18,30 pour une rencontre -présentation autour de son roman «Feu rouge / Rotes Licht» avec une lecture d’extraits en allemand par Leila Schaus.

    4) Tartaglia : personnage du Théâtre napolitain et de la Commedia dell’arte. Il représentait initialement un officiel espagnol, âgé, généralement vêtu de vert, avec des lunettes surdimensionnées, un gros ventre et un grand ego qui le rend ridicule... (Wikipedia)

    Self-Portrait with Tartaglia

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  • Kultur12. September 2018

    Prosa jüdischer Autoren aus Istanbul

    Das Buch »Ni kaza en Turkiya«, »Prosa jüdischer Autoren aus Istanbul« (1) ist eine kleine Sammlung von Texten jüdischer Autoren, gefolgt von »Ringen mit Dämonen: gibt es eine jüdisch-türkische Literatur?«, einem Mini-Essay, als Nachwort von Prof. Laurent Mignon« (2), den wir ja schon gut kennen; hab ich doch schon öfters über ihn geschrieben. Mitten drin, Seite 55 und 56, versetzt uns das Buch mit Berta Brudo Özgïns lieblichen Poesien, die vom Sonnenaufgang über Istanbul schwärmen, unmittelbar in eine freudige, wenn auch nicht repräsentative Stimmung der allgemeinen Dramatik. Warum denn nicht damit anfangen? Na ja, vielleicht eine Art »Mach mal Pause!«. Es ist ja schließlich nicht an mir, Ordnung und Auswahl von Wolfgang Rieman, Verfasser und Übersetzer, zu beanstanden. Interessant ist diese Zusammenstellung auf alle Fälle, und vielleicht für uns, eher prosaisch orientierte Zeitungsleser, mit Izel Rozentals zwei ersten Prosatexten besser zu penetrieren und zu erfassen.

    Rozental führt uns auch sofort, etwa nach Balzacscher Art, in das etwas muffige Leben des Kleinbürgertums. Mit »Mat« (3) wirft er ein paar nicht unkritische doch amüsiert zartfühlende Rückblicke und Blicke auf das Lebensende eines 70 Jahre lang zusammen lebenden Geschwi­sterpaares. Kein Drama, alles (beinahe) normal und leicht humorgeprägt. Zwei lustige Anekdoten beleben die sonst etwas farblose Story. Rozentals zweiter Text, oder eine Episode aus dem gewöhnlichen Alltag, betitelt »Fritz J. Mendelsohn«, erzählt vom etwas peinlichen Altern eines autoritären, strenggläubigen, doch nicht fanatischen – aus der Sicht seines halbwüchsigen Enkels (der Autor?) – Opas. Am Ende taucht auch hier die »unabdingbare«, die letzten Jahre des nun vom Rest der Familie getrennten Opas liebevoll zänkisch begleitende unverheiratete Großtante auf. Ein paar flotte Anekdoten erheitern den gewöhnlichen Alltag.

    Es folgen »Ni kaza en Turkiya« (4), ein Einblick in die Geschichte der jüdischen Gesellschaft Istanbuls gegen Ende des Osmanenreichs und Anfang des Kemalismus bis in die 50er Jahre, sowie 3 »Briefe nach Poland« und »Bar Mizwa« von Roni Margulies. Der erste Satz führt uns direkt in so etwas wie »Die Kinder der Jugendfreunde meiner Eltern waren die Freunde meiner Kinderzeit...«, gefolgt von einem topographischen Knäuel Häuserlagen, Straßen und Familien. Keine klare Sippe, kein homogener Stamm; eher eine bunt vermengte Interessengemeinschaft, die hauptsächlich mit Geld und Handel verkehrte, weil die türkische Noblesse und anfangs auch Bourgeoisie sich nicht dazu herabließen. Anderseits wurden jüdischen Türken in der Praxis öfters auch höhere Verwaltungs- und Armeepo­sten verwehrt. Später drohten auch Enteignungen; also mied man die Bank und kaufte kein Haus. Geld wurde bar versteckt und Häuser nur gemietet. Mit seinem »Briefe nach Poland« erzählt der Autor von seiner Ankunft in Istanbul 1925 und in »Bar Mizwah« über das ganze Aufsehen, das Familie und Rabbi rund um seinen 13. Geburtstag veranstalten.

    Mit »Istanbul im September 1955« von der Schriftstellerin Stella Aciman, tauchen wir ebenfalls in die türkische Geschichte ein, und zwar in eines der dramatischsten Kapitel: Die durch das Attentat auf Mustafa Kemal Atatürk ausgelösten Pogrome besonders gegen armenische, griechische und jüdische Minderheiten. »Angesichts der Flammen, die aus den Häusern von Kumkapi hoch zum Himmel loderten, fragte er sich „Haben diese Übergriffe vielleicht mit dieser Nachricht zu tun? Mein Gott! Die Stadt brennt!“, rief er laut. „Was sagst du? Was brennt?“, fragte Aleko und wollte nach Kumkapi hinüberschauen. Albert forderte ihn auf: „Schau nach vorne, Aleko! Wir stehen hier vor einer Katastrophe...“ (…) Die chaotische Stimmung dieser Tage brach im September über Istanbul mit den Plünderungen und Bränden herein. Die Sonne schien und hatte ihre Scham und Wärme hinter Wolken verborgen – sie schien die Menschen für die Übergriffe bestrafen zu wollen.« Vierzig glänzend erzählte, ja miterlebte Geschichtsseiten!

    Weiter über Istanbuls Geschichte, aber nun zurück in die Zeit gegen Ende des neunzehnten Jahrhunderts, erzählt über 8 Seiten die Autorin Liz Behmoaras in »Jak Samanons Schulzeit«. Hier lesen wir von einer tragischen Choleraepidemie, sowie auch über die Geburt der ersten liberalen Ideen, nicht nur unter türkischen Intellektuellen, aber auch innerhalb der hochkonservativen jüdischen Gemeinde. Zum guten Ende bekommen wir von Mario Levi, dem Autor des Romans »Istanbul war ein Märchen«, eine wunderbare Kurzgeschichte serviert: »Ich habe Monsieur Moiz nicht umgebracht«. Levi zieht uns liebevoll andächtig, doch beschwingt und nicht humorlos in das Miterleben des vor kurzem in hohem Alter erloschenen Lebens eines liebenswürdigen, in seiner Gewöhnlichkeit außerordentlichen »Uomo qualunque«, ein Leben, in dem scheinbar nichts geschehen war und dessen Interesse wesentlich im Lesen bestand. Trotz all dem muss eine Frauenfigur darin gehaust haben. Wie weit wirklich? Wie weit präsent? Wie weit? Auf jeden Fall ein kostbares Literaturstück!

    Der Leser dürfte nun auf sein den letzten Worten der Story folgendes Lächeln nicht verzichten, indem er seine frische Begeisterung über Lewis Schreibkunst durch die Inangriffnahme der drei darauffolgenden Mini-Fehlwürfe, »Eine Gewissensfrage«, »Exil« und »Das letzte kleine Spiel«, verdirbt.

    Jeder dieser drei (meiner Meinung nach) Fehlwürfe nimmt jedoch weniger als eine Seite ein, also angesichts des ganzen Buches ein Weniges, das wir getrost überspringen können, um uns nun den biographischen und bibliographischen Hinweisen, dem Glossar, sowie Laurent Mignons brillantem 20-seitigen Essay zuzuwenden. Und dieser Essay ist umso interessanter, als er sich nicht nur mit »Ringen mit Dämonen: gibt es eine jüdisch-türkische Literatur?« auseinandersetzt, wobei Mignon selber zu einer Art ringendem Jakob wird, sondern auch die Schwächen einer Anthologie wettmacht, die es verdient hätte, Texte von noch viel mehr Autoren aufzuführen.

    Unser Essayist erforscht für uns sowohl die Vielfalt der kulturellen Ausdrucksweisen jüdisch-türkischer Literatur, ihre verschiedene Sprachen, u.a. Israelitisch, Ladino (Spanisch-Jüdisch) (5) und Türkisch, doch auch den Kampf nicht nur um ihr Bestehen, aber auch gegen die Dämonen des eigenen Konservatismus und der jüdischen Traditionen. Soweit im Osmanenreich, wo Minderheitenkultur und deren Ausdrucksformen nicht gravierend beanstandet wurden. Anders unter Mustafa Kemal (20er/30er Jahre), wo trotz der offiziellen Weltlichkeit der stark geförderte Nationalismus und in den 30ern gar der »nationalsozialistische« Einfluss jüdische Journalisten und Schriftsteller immer mehr zum Türkisch schreiben bewegte. Ärger noch wurde es nach dem Attentat auf Kemal, das über den Griechenhass hinaus im Allgemeinen einen Hass auf Minderheiten anheizte, der sich während der letzten Jahrzehnte noch durch den von oben geförderten National­islamismus verschlimmerte. Viele jüdische Schriftsteller verließen das Land und wandten sich eher den Weltsprachen zu. Doch mache ich nun Schluss und überlasse es meinen lieben Zeitungslesern, Weiteres von Laurent Mignon selber zu entdecken.

    Giulio-Enrico Pisani

    ***

    1) Ni kaza en Turkiya, Erzählende Prosa jüdischer Autoren aus Istanbul, herausgegeben von Wolfgang Riemann, Buch, Hardcover, 149 Seiten, Verlag Auf dem Ruffel, Engelschoff 2018,
    ISBN 978-3-933847-54-6

    2) Laurent Mignon lehrt türkische Sprache und Literatur an der Fakultät für türkische Sprache und Literatur der Universität Oxford. Seine Forschungsbereiche sind moderne türkische Geschichte und Literatur inklusive biblische Themen, zweitrangige türkische Literatur, sozialistische Literatur und moderne jüdische Geschichte. Von 2002 bis 2011 hat er moderne türkische und arabische Literatur an der Bilkent-Universität in Ankara gelehrt. Einzelheiten über seine akademischen Veröffentlichungen auf www.orinst.ox.ac.uk/people/laurent-mignon. Lesen Sie auch meinem Artikel auf www.zlv.lu/spip/spip.php?article10548

    3) Dieser kurzbündige rätselhafte Titel könnte – so Laurent Mignon – eine Kurzmischung des Familiennamens des Protagonisten, Hanri Matalon, mit seinem sein ganzes Wesen prägenden Beruf als Mathematiklehrer und dessen Misserfolg (franz. échec > Schach > Matt) sein; also ein Wortspiel

    4) Dieser Titel ist, laut Laurent Mignon, der dritte Teil eines spanisch-jüdischen Ausdruckes »Ni vapor en la Mar Negro, ni mujer de Rumania, ni kaza en Turkiya!«, ist also buchstäblich das »Weder ein Dampfer auf dem Schwarzen Meer, noch eine Frau in Rumänien, noch ein Haus in der Türkei«“ folgende »… noch Haus in der Türkei«. Der Autor erklärt den historischen Sinn des von der jüdischen Gemeinde oft verwendeten Ausdrucks zum Schluss seiner Darlegung auf Seite 46

    5) Seltsamerweise wird die Sprachbenennung »Ladino« ebenfalls für die uralten ladinischen Dialekte (älter als römisches Latein) von Graubünden (CH), Trentino (I) und den Dolomiten (I) gebraucht, ohne jegliche Beziehung zu Spanisch-jüdisch. Also reine historisch-geographische Koinzidenz. Siehe auch

    https://de.wikipedia.org/wiki/Ladinische_Sprache und https://de.wikipedia.org/wiki/Questione_Ladina.

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  • Kultur07. August 2018

    Ahmed Ben Dhiab chante pour Raoudha

    Sept années bien sonnées se sont écoulées, depuis que je vous ai présenté «Fulgurances» recueil de fulgurants poèmes du poète Ahmed Ben Dhiab. Suivirent notamment en 2013 «Lune Andalouse» et en 2015 «Jamila dit». Puis-je pour autant me targuer de connaître sa poésie? Pas le moins du monde et pas plus que vous, quand même eussiez-vous lu tous ses livres. Chacun de ses recueils n’est en effet pas seulement nouveau, tout autre et différent des précédents par son contenu, mais également par sa conception, sa forme, son illustration et sa construction verbale. Ainsi, c’est une fois de plus le cas et peut-être davantage pour ce qui est de «Poèmes pour Raoudha» (1). Si ce n’était la constante d’un esprit vivant force 12, qui gonfle ses pages, ici d’imprévisibles tornades mnémoniques, là de quelques larmes amères, ailleurs encore de pétales de roses d’Ispahan sèches ou sempervirentes, c’est selon, j’eus pu ne plus le reconnaître, l’Ahmed fulgurant, l’Andalous, ou celui de Jamila.

    Et ce d’autant plus, que l’univers qu’embrasse la poésie d’Ahmed Ben Dhiab est immense à s’y perdre. J’y étais pourtant préparé, car sa vastité se développe dans une extension géographique et spirituelle très proche de l’espace qui tourmente Tahar Bekri dans son «Désert au crépuscule», que j’ai présenté il y a peu dans ces colonnes (2). Cet espace aussi chargé d’un passé prestigieux qu’il est déchiré par un présent torturé, correspond à l’immense arc culturel musulman, qui va de Tachkent et Samarkand jusqu’à l’Atlantique berbère et – grandeur passée – son souvenir d’Al Andalous avec Séville et autres Grenade. Mais là s’arrête le rapprochement, car si le douloureux lamento de Tahar Bekri laisse peu de place à l’espérance, les chants d’Ahmed Ben Dhiab s’expriment en brefs éclairs de souffrance qui éclairent du même coup le chemin tortueux de l’espoir. Tout à l’opposé du fait religieux que le ressenti du mal soit tempéré chez d’aucuns par la résignation ou le fatalisme, il apparait plutôt pondéré chez Ahmed par une profonde intériorisation spirituelle. Aussi, les tourments qu’il expose dans ses vers cèdent plus souvent qu’à leur tour à la force quasi-rédemptrice de la spiritualité soufie du derviche, qui survole cet espace aimé. Je parle bien-entendu de cet espace cité plus haut, aussi dit «mère» dans ses poèmes, ou appelé «terre» sans jamais s’en détacher.

    «... Le poème de Ben Dhiab renaît au cri du désespéré pour arpenter le parfum, la rose et les lieux de nos boucheries et illuminations quotidiennes…» écrit Khal Torabully (3) dans sa préface, qu’il appelle «avant-poème» et à raison, puisque troubadour lui-même, il y présente en poète son ressenti plein de l’essentiel du ressenti d’Ahmed. Et son ami Khal de poursuivre à ses côtés: «Un mouvement incessant entre l’intime du méditatif et l’explosif du dehors (...) Il y a certes de l’espoir, de la profondeur de l’espoir dans l’écho du signe mystique. Ici s’inscrit cet écho de l’autre (...) Hallaj, Khayyam, Ibn Arabi (...) Char, Lorca (...) Gaza, Homs, Damas. Chant des décombres, champ d’un impossible à dire...». Khal Torabully n’a que trop bien saisi le profond dualisme de la poésie de son ami Ahmed, mais le ramène avec bonheur à cette expression de l’indivisible «humain, trop humain» qui correspond par bien de ses aspects au poète lui-même, dont la religion quasi-agnostique chante l’esprit, tout en s’y fondant, et vomit le sectarisme.

    Le premier des poèmes pour Raoudha exprime en une sublime concision déjà presque à lui seul le génie de tout le recueil, ou du moins le cerne et ce déjà avec ses deux premiers vers, «Madame la terre / chante en chacun de nous...» et de ses deux derniers, (chantés par Hawa) «... quand le monde / tout entier est poème». C’est la terre qui, Madame, i.e. femme, est la mère, donc le tout en nous tous et doit finir par s’élargir au monde en Hawa, le refus des règles. Ah, là, je risque gros et cherche déjà l’abri qui me protègera des foudres de l’auteur, mais somme toute pas davantage que vous-mêmes, amis lecteurs. Je le dis seulement au cas où il saurait lire dans vos pensées durant votre lecture de ses «Poèmes pour Raoudha», souvent passablement hermétiques, chargés de symboles et ponctués de noms et de rappels, à consonance politico-historique, pas toujours évidents. Ou bien, tout au contraire, sera-t-il tout heureux de se voir compris, de voir que j’ai et que vous avez saisi l’esprit de ce qu’il nous communique, accompagné d’ailleurs de nombreuses illustrations – en même temps dessins et calligrammes d’une exquise délicatesse? Vamos a ver!

    Quant à la forme, à chacun sa vérité! C’est que la poésie d’Ahmed Ben Dhiab, jamais pareille à elle-même, n’est généralement pas (ou assez peu) figurative et, cette fois, moins que jamais. Alors!? Lui écrire pour lui demander de s’expliquer? (Sourire) Facile, puisque son adresse électronique figure dans son site Internet, que je cite en fin d’article. Mais pour ce qui est d’obtenir un éclaircissement, vous risquez une réponse genre «Lune andalouse» (4), c’st à dire «J’ai égaré mon chant / dans la maison de ma mère / car le soleil d’octobre / nous a fait ses adieux...». Et nous revoilà au point de départ. Somme toute, je préfère que nous restions entre nous. Je veux dire, pour reprendre des termes de ce monde des arts qui m’est cher, qu’il faut lire cette poésie, comme elle a, sans doute, été écrite: voguant les yeux presque bandés, pour mieux laisser parler le cœur, entre le surréalisme et l’abstrait, qu’il conjugue en une sorte d’«acte de foi». Et ce credo, Ahmed Ben Dhiab l’affirme à travers les sept derniers vers de sa page 51: «... le soufi aime / le chant noir et doré / du souffle brûlant / la voix braise d’amour / fleurie du plexus aux lèvres».

    Si avant de pénétrer dans son jardin et d’aller cueillir les étranges fleurs de cette création, vous vouliez en savoir davantage sur Ahmed Ben Dhiab, je vous rappelle, qu’il est né à Tunis en 1948, est, entre autres, peintre, dessinateur, calligraphe, poète, metteur en scène, auteur, compositeur et chanteur. Il a été directeur artistique de «Celebrazione» Festival International, en Italie, de 1998-2012, ainsi que conseiller artistique et collaborateur auprès de plusieurs institutions culturelles en Europe. Peintre restaurateur de la Grande Mosquée de Kairouan, en Tunisie, il est également professeur d’art et vit alternativement en Italie et en France. Importante discographie consacrée à la poésie mystique arabe. Il expose depuis 1974 en Europe, France, Italie, Pays-Bas, Mexique, Brésil, Etats-Unis, etc. et ses oeuvres se retrouvent dans de nombreuses collections publiques et privées. Outre ses recueils de poésie, il a également publié des catalogues de peintures, livres d’art et livres d’artiste... Pour ce qui est du détail et du reste de son pléthorique c/v, je vous suggère de le découvrir sur son site (aussi intéressant que bien illustré) http://bendhiab-peinture.wifeo.com/

    Giulio-Enrico Pisani

    ***

    1) L’Harmattan, collection Levée d’ancre, 90 p.

    2) Le 26 juillet dernier, mais si vous l’avez raté, vous pouvez encore le lire en ligne sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article21092

    3) Khal Torabully est un écrivain et un cinéaste mauricien né en 1956 à Port-Louis, Île Maurice. (Wikipedia)

    4) Je l’ai présentée dans ces colonnes en juin 2013 – en ligne sub www.zlv.lu/spip-/spip.php?article9714

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