Kultur02. April 2021

«So dunkel hier», à voir à Neimënster

Un grand spectacle de Mémoire

de Michel Schroeder

Le temps est couvert. La pluie s’annonce. Autrement dit, la soirée n’incite vraiment pas à assister à un spectacle en plein air.

Nous écoutons, avec beaucoup d’attention et d’intérêt, l’introduction à la pièce faite par l’historien Denis Scuto, qui se déroule dans la Salle Robert Krieps. Comme à son habitude, Scuto dissèque, va en profondeur, dit des choses très intéressantes. Le «Gauleiter» Simon se transforme, sous nos yeux (ou plutôt nos oreilles) en un personnage qui a joué un rôle terrible dans notre pays pendant la Seconde Guerre mondiale. Le deux août 1940, Gustav Simon fut nommé «Gauleiter» de l’administration civile du Grand-duché de Luxembourg, par décret du Führer Adolf Hitler. Le «Gauleiter» était le responsable régional politique du parti nazi (NSDAP) et le responsable administratif d'un «Gau», circonscription territoriale.

Leurs compétences militaires et judiciaires sont devenues de plus en plus importantes, celles du Gauleiter Simon évidemment aussi. On ose à peine imaginer les dégâts moraux, sociétaux, etc. dont il fût l’instigateur.

Après son arrestation par l’armée britannique, le 10 décembre 1945, Simon a été incarcéré à la prison de Paderborn. Quelques jours plus tard, le 18 décembre, il s’est pendu dans sa cellule, afin d’éviter son extradition vers notre pays où l’attendait un procès pour crimes de guerre. Il fut toutefois décidé de transférer sa dépouille vers notre pays, afin d’obtenir la confirmation qu’il s’agissait bien de sa dépouille et non pas d’un simulacre. Puis, des rumeurs ont vu le jour. On a prétendu que Simon avait trouvé la mort lors de son dernier voyage. Rien, ni document, ni piste sérieuse ne confirme cette thèse.

Elise Schmit, dramaturge à l‘imagination débordante

Et c’est ici qu’intervient la dramaturge Elise Schmit.

Lorsque nous sortons de la Salle Robert Krieps, le temps semble s’être abonné à quelques signes hivernaux, avec ce froid qui se glisse sur le quartier du Grund et le parvis de l'abbaye de Neumünster où va être jouée, en extérieur, la pièce «So dunkel hier». Allons-nous assister à la représentation ? C’est la question que nous nous sommes posés. Comme des couvertures sont distribuées, nous prenons la décision, et croyez-moi, ce fût la bonne, de rester pour assister au spectacle, un grand spectacle de Mémoire, mais de théâtre aussi.

Présentée en ce lieu, la pièce s’inscrit d’office dans un lieu imprégné d’Histoire. Les Casemates du Bock sont illuminées, on entend des gens qui parlent fort.

La météo n’est vraiment pas propice, mais aucun siège n’est libre. Les spectatrices et spectateurs qui ont réservé des places, savent que ce sale temps, ce temps «de chien» comme on dit dans le langage populaire, va porter le spectacle, va faire partie du spectacle.

Puis, les acteurs vont entrer en scène. Ils sont tout imprégnés par leur personnage. On les sent vivre intensément leur rôle. Le texte est profond, intéressant. Le public est assis autour de la scène. C’est original, et permet un visuel fort intéressant.

Quatre personnages ont été interprétés ce soir-là par les acteurs. Outre le Gauleiter Simon, trois personnages qui ont été en relation avec lui: Hanns Alexander, Léone Muller et Richard Hengst.

«So dunkel hier» investit l’Histoire, mais aussi la rumeur de l’époque, ainsi que l’imagination fertile d’Elise Schmit. Le Gauleiter Simon, interprété par Marc Baum, va mourir, sous les yeux du public, de cinq façons différentes, et toutes plausibles finalement.

Avant de vous quitter, je voudrais encore vous donner quelques repères historiques, concernant les trois personnages qui ont connu Gustav Simon, et qui sont brillamment incarnés sur scène. Hanns Alexander est interprété par Konstantin Rommelfangen. Juif de Berlin, Hanns Alexander a été l’un des plus importants chasseurs de nazis. C’est lui qui a arrêté Gustav Simon, et qui devait l’amener à Luxembourg. Léone Müller, jouée par Elsa Rauchs, s’est occupée du rapatriement des camps de nombreux prisonniers luxembourgeois. Le gouvernement luxembourgeois a tenu à ce qu’elle accompagne Gustav Simon lors de son dernier voyage. Et enfin, Richard Hengst, interprété par Nickel Bösenberg. Malgré ses rôles très controversés, il a été dénazifié, ce qui, pour beaucoup, a été une décision inacceptable.

Le texte de la pièce «So dunkel» hier est d’Elise Schmit, la mise en scène d’Anne Simon.

Poète, philologue, dramaturge, auteur, Elise Schmit a publié, entre autres, «Stürze aus verschiedenen Fallhöhen», texte pour lequel elle a obtenu le Prix Servais en 2019, chez Hydre Editions, et «Discours sur la Littérature», au CNL de Mersch. Elle est actuellement auteur en résidence au Théâtre national du Luxembourg.

«So dunkel hier» est une coproduction entre l’Hanns a.s.b.l, Neimënster et l’Escher Theater, en partenariat avec l’Université de Luxembourg, le Musée national de la Résistance d’Esch et le Zentrum fir politesch Bildung.

Pour les prochaines représentations, surveillez l’agenda culturel, car il est prévu que cette pièce sera rejouée dans les mois à venir.