Kultur13. Mai 2026

Une rencontre pianistique hors norme à la Philharmonie

Igor Levit, le pianiste-poète qui illumine les ténèbres

de Pierre Gerges

«Je ne peux pas me contenter de rester dans une démarche confortable», répond l'artiste allemand d'origine russe à la question d'où lui viennent ses inspirations musicales et son goût pour l'éclectisme. Il est vrai qu'avec Schubert, Schumann et Chopin les organisateurs de concerts ont réussi à contenir l'insatiable curiosité du musicien dans les limites de ce qu'ils estiment pouvoir proposer à un public «classique». Mais pour ce qui est du confort (le sien propre autant que celui des auditeurs), Igor Levit reste seul maître aux commandes et la soirée, placée sous le signe de l'éloignement nocturne, devait se révéler aussi éprouvante qu'initiatique, à l'opposé très exactement de la douillette routine.

La très longue Sonate D 960, composée par Schubert l'année même de sa mort, plonge d'emblée le grand auditoire dans la stupeur d'une approche résolument chambriste, qui ne fait pas la moindre concession ni aux dimensions de la salle de concert ni aux attentes «concertantes» du grand public. Igor Levit entre tout en douceur et mystère dans le sanctuaire de ce testament dont il feuillette les pages, non seulement avec le respect sacré que lui inspire cette somme, bien plus encore dans le but de faire parler les strates enfouies, de creuser les silences, de rendre visible l'ombre même.

Il est compréhensible (sans être excusable pour autant) qu'une démarche aussi tâtonnante, aussi abstraite par endroits, désarçonne des auditeurs habitués à trouver sur leur chemin des signalisations autrement plus audibles, et les éclaboussures de toux «punitives» disaient assez un embarras qui gêna bien plus la concentration des mélomanes que la profonde absorption du pianiste. La tête dans le clavier, la lenteur assumée avec une opiniâtreté exemplaire, évoluant comme hors du monde, il demeurait étranger à tout ce que ce chant du cygne ne dictait pas à son autorité intellectuelle sans faille.

Qu'on n'imagine cependant pas que le voile de la distanciation fût au service de quelque lubie d'artiste ou dû à la circonspection technique: avec Igor Levit, on oublie totalement les critères objectifs de l'interprétation pour s'incliner devant l'incroyable éloquence dont il arrive à habiller chaque note de ce qui a seulement l'apparence d'un monologue intérieur mais qui fut tout autant dialogue privilégié, au plus près du texte. Pour qui faisait l'effort d'aller à l'encontre de la trame narrative, les brumes apparentes se dissipaient pour libérer la vérité de sonorités subtilement différenciées et timbrées, signifiantes dans le registre murmuré, jusqu'aux portes du silence!

La «delicatezza» réclamée dans le Scherzo enluminera encore les «Nachtstücke» de Schumann, particulièrement le «lebhaft» si cher au compositeur rhénan. Le rebond mécanique et l'art de la repartie prennent le dessus, le geste se fait plus affirmatif face aux rondeurs schubertiennes... Mais c'est en vain qu'on chercherait la moindre extériorité, et l'ambitus dynamique élargi n'éprouve aucun besoin de claironner pour permettre à la musique de s'élever.

Ce cheminement ostensiblement spirituel ne change pas non plus les codes dans la Sonate n° 3 de Chopin. À écouter ce pianiste, l'auditeur finit par découvrir une nouvelle temporalité musicale. Non plus celle qui fait se suivre les sections, les moments de répit et les ascensions éreintantes, les compressions et les décompressions, la tension et la détente... À suivre ce poète des ténèbres qui voit si clair dans la nuit et qui est tellement sensible aux micro-événements, on perd l'idée même de paliers, la fameuse théâtralité du discours n'a plus de sens. Et la lumière n'agit guère comme une victoire sur l'ombre, elle en est tout plus le reflet. Aussi ne distingue-t-il pas entre mouvements introspectifs et autres scherzos expressifs, aucun épisode ne fait oublier ceux qui précèdent, jamais on n'avance par «étapes», par «dépassement», par «accumulation». C'est en revanche l'éternel présent, comme ce grandiose maniement d’une pédale généreuse qui pourtant ne gomme pas le moindre détail de ses visions crépusculaires.