Kultur03. März 2026

Cinéma : «Rental Family»

Peut-on louer des liens affectifs et des relations humaines réels ?

de Michel Schroeder

«Rental Family» est une comédie noire existentielle, ainsi qu’une analyse de la solitude qui frappe grand nombre de nos concitoyennes et concitoyens. Phillip, acteur américain, vit à Tokyo. Si, jadis, il rêvait de Hollywood, aujourd’hui il s’accroche aux cachets que peuvent lui offrir les agences de publicité, survivant tant bien que mal avec un salaire de misère.

Un jour, il est contacté par une entreprise qui porte le nom «Location de famille». Il est bien forcé d’accepter ce travail insolite : jouer le mari, le père, le fiancé, bref, n’importe quel rôle, pourvu qu’en tenant ces rôles il rend service aux clients, il répond à leur demande, à leur exigence.

La réalisatrice Hikari, avec ce film, tisse une toile existentielle tantôt poignante, tantôt grotesque, tantôt d’une infinie tendresse, un film qui démontre qu’il y a un profond malaise au niveau des relations humaines dans la société capitaliste d’aujourd’hui.

Phillip ne se rend pas compte qu’en incarnant d’’autres personnages, encore et encore, il perd progressivement celui qu’il est vraiment. Il considère que, finalement, ces rôles font partie de sa carrière d’acteur. Il ignore que derrière chaque sourire loué se cache une âme blessée, une personne en souffrance indicible, mais présente, violente parfois.

La réalisatrice Hikari transforme l’errance tokyoïte de cet étranger en une parabole universelle sur l’identité, l’appartenance et l’amour. Le tout bercé dans un humour noir traversé par la mélancolie.

Phillip enfile l’un après l’autre les rôles commandés via «Rental Family». Il devient le fils disparu pour une vieille dame esseulée, un père convenable loué par une mariée anxieuse, le papa vivant à l’étranger pour aider une petite fille métisse à réussir un entretien pour entrer dans une grande école réservée à l’élite, ou encore compagnon de jeu pour un vieil acteur amnésique qui souhaite revivre, le temps de quelques jours, sa gloire de jadis.

À la fin de chacun de ces rôles, il dit poliment au revoir, sans se rendre compte que les fragments de ces relations éphémères, sont en chemin de remodeler, en silence, son moi brisé.

Dans ce nouveau film, Hikari explore avec une délicatesse, ainsi qu’une retenue exquise, un thème planétaire : dans une société capitaliste hyper-développée dans laquelle les liens authentiques se raréfient, une agence de l’ordre de «Rental Family» qui loue de l’affectif et de la relation, est-elle une aberration monstrueuse, ou la bouée de sauvetage pour des âmes seules ?

La réalisatrice joue avec génie sur les reflets dans les miroirs, la composition spatiale, la répétition des scènes, ce, jusqu’à ce que plusieurs personnages, dans des contextes différents, s’exclament «j’ai besoin d’une famille». La formule est déclinée de diverses manières. Parfois elle est sublime, d’autres fois excuse, ou cri de désespoir.

C’est là tout le dilemme de l’homme moderne : il aspire désespérément à des liens vrais.

Fans ce film promis à devenir une œuvre cinématographique culte, une douzaine d’âmes solitaires prononcent ces mots magiques, alors qu’ils partagent la même solitude : j’ai besoin de liens véritables ...

Ce film mêle avec élégance et une intelligence stupéfiantes le drame familial, la satire sociale, la méditation existentielle, ainsi que la comédie noire. Il confronte sans fards la réalité cruelle d’un capitalisme qui marchandise jusqu’aux sentiments les plus intimes, tout en nous rappelant avec tendresse que même dans les relations les plus factices peut germer l’authenticité du cœur. Lorsque Phillip ôte enfin son masque de comédien, nous comprenons l’essentiel : une famille accepte d’être là pour vous au moment où vous en avez le plus besoin.

Réalisé par Hikari, vous trouverez dans les rôles principaux de ce film, Brendan Fraser dans le rôle de Phillip, Takehiro Hira dans le rôle du propriétaire de l’agence Rental Family, Mari Yamamoto dans le rôle d’une employée de cette agence.