Kultur

De retour du Qatar

Géographiquement le Qatar est condamné à être inventif. Il est serti entre deux pays immenses, l’Arabie Saoudite et l’Iran, dont il n’est séparé que par le Golfe. Pas plus de 11 000 km2 pour moins de 400 000 habitants. Des réserves de pétrole et surtout de Gaz qui, à elles seules, pourraient assurer la prospérité du pays pour les deux siècles à venir. Mais le Qatar ne se contente pas de la manne venant du sous-sol. Le pays n’a pas le choix. Il doit exceller.

De son passé de pêcheur de perles, le Qatari semble avoir gardé un goût pour la richesse, pour le luxe. Mais qu’on ne s’y trompe pas, le luxe ici n’est ni ostentation ni étalage. Il est un autre nom du défi. Le premier défi du Qatar, c’est le climat. Tout est climatisé. A l’hôtel, une américaine fait une scène parce qu’elle grelotte de froid. Les grandes surfaces vous transportent ailleurs qu’il s’agisse du très fréquenté City Center avec ses gratte-ciels flambants neufs ou de l’étonnant Villaggio. Dans ce dernier centre commercial, les grandes marques européennes affichent leurs meilleures vitrines. Ici, on a refait le ciel, en prenant soin d’y dessiner quelques nuages, on a creusé des canaux où voguent des gondoles. Je crois que la prouesse réside surtout dans le fait qu’à aucun moment on n’a l’impression que c’est du kitch. On a le même sentiment à la Perle, une cité huppée.

A Doha, on aime gagner des terres sur la mer. Ces polders donnent une impression de fraîcheur et de bien-être venant sans doute de cette jonction entre terre et mer. C’est ce que l’on ressent à la Corniche et surtout à l’entrée de l’imposant musée des arts islamiques dessiné par l’architecte Leoh Ming Pei, auteur de la Pyramide du Louvre. Le musée est une belle synthèse moderne de l’art musulman. Quelques oiseaux locaux voltigent. Je cherche les noms : traquet, bulbul.

A l’intérieur, j’admire la collection de manuscrits persans, les tapisseries, les premières céramiques arabo-musulmanes, des manuscrits dont une page du fameux Coran bleu de Kairouan. Ce que je vois ici est comme une justification du goût qatari pour le luxe. Je reviens sur de nombreux objets dont quelques uns ayant appartenu à l’empereur moghol Shâh Jahân : un portrait de lui, une amulette en jaspe qui était censée apaiser le cœur éprouvé du Shâh après la disparition de sa bien-aimée Mumtaz Mahâl et une épée richement ornée. Le musée renferme une série de peintures, d’illustrations et de sculptures qui prouvent que l’art musulman est aussi un art figuratif. Ailleurs, c’est une page illustrée d’un manuscrit de Nizami qui retient mon attention, ou encore cette peinture représentant Saint Gérôme par le grand peintre moghol Farroukh Bek, où l’on voit l’influence de Dürer.

J’affectionne ces oeuvres qui disent que l’ailleurs est une des déclinaisons de l’ici. Mais mon plus grand bonheur, je vais le trouver dans la boutique du musée, où je tombe sur un coffret comprenant un fac-similé du Livre des mystères, oeuvre de l’ingénieur andalou Ahmed (ou Mohamed) Ibn Khalaf Al Mouradi (XIème siècle). Il s’agit d’un manuscrit qui date de 1266, copié à Tolède et qui n’a été retrouvé que dans les années 1970 à la Biblioteca Medicea Laurenziana de Florence. L’ouvrage en question a été publié grâce à l’appui personnel de Sa Majesté Sheikh Hamad Bin Khalifa Al Thani et Son Altesse Sheikha Mozah Bint Nasser Al-Missned, tous deux infiniment épris de culture. Le Qatar réussit à convertir l’argent en richesse culturelle.
Le Qatar c’est aussi une chaîne de télévision : Al Jazeera. C’est sans doute la chaîne la plus influente dans le monde arabe, la plus professionnelle mais aussi la plus controversée. Très vite, la chaîne de Doha s’est imposée comme la première source d’information rivalisant avec les BBC ou CNN et laissant loin derrière toutes les chaînes arabes. Un bémol tout de même : dans la médiocrité et la nullité du paysage médiatique arabe, Al Jazeera n’a pas beaucoup de mérite à s’imposer. Un jour, je reviendrai sur cette question. Mais je me garderai bien d’oublier que j’y ai vu de très belles émissions comme le dernier entretien donné par le dramaturge syrien Sadallah Ouanous, la restauration du Mihrab de la mosquée Al Aqsa, autant d’émissions qui me semblent d’une haute facture culturelle.

Je visite les locaux de la chaîne ; c’est sans doute de tout Doha l’endroit qui m’impressionne le moins. Pourtant je suis dans les locaux de la chaîne qui a su s’ériger en contre pouvoir dans les pays arabes entraînant souvent des incidents diplomatiques avec la majorité de ces pays. Politiquement, cette chaîne est moins neutre qu’il n’y paraît, ses sympathies islamistes me semblent évidentes. Pourtant nous sommes dans le pays le plus ouvert de la région. Il n’y a qu’à considérer le statut de la femme qui connaît des avancées fulgurantes par rapport aux autres pays de la région. Elles sont ministres ou conseillères municipales et les prestigieux hôpitaux Hamad sont dirigés par une femme.

Je sors vite d’Al Jazeera, je préfère être ailleurs, au Souk Waqif, par exemple. C’est un ensemble architectural reconstruit à l’authentique, respectant les normes antiques. Ce souk est candidat au prestigieux prix Agha Khan d’architecture. Que de restaurants, que de cafés, que de boutiques où l’on trouve de tout. Je flâne du côté des épices et des douceurs de l’Orient. Les Qataries sont voilées – les étrangères sont libres de s’habiller comme elles veulent – mais leur yeux disent toute leur beauté. Elles aiment faire le shopping, marcher le long de la Corniche qui fait plus de 7 kms ou alors errer dans la cité culturelle Ktara où se déroulent de nombreuses festivités culturelles. On peut admirer ici un amphithéâtre tout en marbre, d’une beauté impressionnante.

Je suis en compagnie de l’écrivain soudanais Emir Tagelsir et nous choisissons de voir une exposition de peintres soudanais illustrant les oeuvres du grand romancier Tayeb Salah. Doha, capitale culturelle du monde arabe pour 2010, ne semble pas prête à céder sa place pour les années qui viennent. Pays accueillant et ouvert, le Qatar voit affluer vers lui des compétences du monde entier, pas seulement du monde arabe. Une main d’œuvre venue de partout contribue à l’essor du pays. A l’hôtel, tenu par un Allemand, les garçons sont népalais, égyptiens ; le chef cuisinier est syrien et le personnel thaïlandais ou pakistanais. Ici, la foule est toujours bigarrée. Ce matin, il y avait au hall de l’hôtel des pèlerins, des Italiens, un Suisse qui me fait penser à Nicolas Bouvier et d’autres voyageurs « dont les désirs ont la forme des nues ». A propos de nues, quelques gouttes de pluie sont tombées. On se félicite par SMS et on y voit sans doute les prémices d’une prospérité qui profitera à tous ceux qui vivent à l’ombre de Doha. (Doha en arabe signifie grand arbre).

Jalel El Gharbi