Kultur16. Dezember 2025

«Boléro» et «Carmina Burana»:

Une soirée philharmonique dédiée à l'implacable mécanique du tube

de Pierre Gerges

Certains sans doute ne retiendront de cette imposante rencontre que les effets de masse ou la fascination de l'envoûtement sinon le déferlement (gratuit?) de vagues sonores? Et il est vrai que les montées en puissance des oeuvres-phare de Ravel et de Carl Orff ne se veulent pas particulièrement chambristes mais il nous semble tout aussi incontestable que les moyens musicaux considérables, réunis sous la main fédératrice d'Antonio Grosu, servaient autant l'introspection ensorcelante que le spectacle cinglant.

La diversité des ensembles instrumentaux et choraux regroupés fut en effet impressionnante: le «European Academic Orchestra» enrichi des vents et des cuivres de la «Musique Militaire Grand-ducale», le «Choeur de Chambre de Luxembourg» à son tour couronné de deux phalanges issues de son «Académie pour jeunes voix», sans oublier un trio soliste que, fort malheureusement, l'aménagement des lieux requit d'expédier à la tribune de l'orgue, choix incompréhensible dans une salle déjà propice à l'excessif éloignement: la soprano Liudmila Lokaichuk, le ténor Petru Pavel ainsi que le baryton luxemburgo-canadien Davis John Pike.

Expérience assez éprouvante pour tous les acteurs musicaux mais surtout pour les plus jeunes qui durent faire preuve de patience et d'endurance en attendant leur tardive intervention, due au fait qu'on avait décidé de privilégier la cohérence programmatique de deux oeuvres à priori pourtant fort éloignées l'une de l'autre, au détriment de la traditionnelle pause à mi-parcours.

Le «Boléro» et les «Carmina» partagent pour le moins un même destin qui, largement à la stupéfaction voire même à l'agacement de leur créateur, rencontra un succès tel qu'il a occulté le reste de leur oeuvre. En ce qui concerne le premier, l'automatisme associatif est même allé jusqu'à la confusion entre le nom de la pièce et celui du compositeur...

Antonio Grosu se montra extrêmement soucieux de l'essor du son dans la retenue (dynamique et pulsionnelle), à commencer par une caisse claire perçue de manière invisible et comme de très loin, contrairement au relief inattendu de la harpe, particulièrement exposée au début. Une certaine impression de neutralité signala que le véritable défi de ce «Boléro» réside dans la difficulté de captiver et d'envoûter bien avant que la culmination des registres instrumentaux ne recoure aux moyens de la force pour emporter les plus sceptiques.

Même choix de la simplicité primaire (non pas du simplisme primitif!), même refus du développement transformationnel dans les chants profanes de Carl Orff (dédiés - dans un ordre différent - à la trilogie «Wein, Weib und Gesang»), appelés à nous mettre au diapason d'une vision nouvelle, presque primaire, d'un Moyen Âge trop uniformément perçu à travers le prisme de l'idéalisme sacré ou du cliché misérabiliste véhiculé par l'Histoire.

On se méfie, non sans raison, d'une oeuvre qui a vu le jour dans l'Allemagne de 1937. Mais sous les mains inspirées et informées d'Antonio Grosu, ce gigantesque concerto grosso (mais pas grossier) obéit à une modération qui le préserve de toute volonté de puissance, l'archaïsme de la musique s'inscrit dans un cadre savoureusement théâtral et l'énergie déployée, fatale comme dans cet affligé «Veris leta facies», vitale ailleurs, impérieuse même, ne bascule jamais dans le martial. Contrairement à tant de discours contemporains...

Dommage toutefois qu'on n'ait pas pensé à compléter ce spectacle total en affichant le texte, autant pour le rapprocher de sa vérité populaire que de sa profonde corrélation musicale.