Kultur20. März 2026

Riccardo Chailly et Alexandre Kantorow à la Philharmonie

Un tempérament italien pour fouetter la fureur de la musique russe

de Pierre Gerges

S'il est une conviction que l'auditeur garde intacte de cette mémorable joute entre des musiciens prêts à en découdre avec l'étourdissante partition du 3ème Concerto pour piano et orchestre de Sergueï Prokofiev, c'est d'abord bien celle de l'irremplaçable singularité de l'expérience du concert, avec l'imminence du direct, avec l'âpreté d'une effervescence non filtrée, avec également cette indispensable attention offerte, dont l'art musical ne bénéficie à ce point nulle part ailleurs.

L'Orchestre philharmonique de La Scala (Milan) dont la phalange se déploie sur scène, bien au-delà des habituels effectifs de la formation concertante, est un organisme plutôt jeune, ce qui ne l'a nullement empêché de fourbir des armes affûtées sous les regards avisés des meilleurs chefs du pays: Claudio Abbado, Carlo Maria Giulini, Riccardo Muti et Riccardo Chailly à présent.

Il paraît dès lors licite de s'interroger comment un homme réputé pour sa légèreté et la vivacité du trait, pour la veine dramatique de l'opéra, pour la relative abstraction aussi de la couleur moderniste, se propose d'aborder un univers aussi enclin aux extrêmes que les échappées fracassantes de Prokofiev ou le jusqu'auboutisme dans les confidences de Tchaïkovski.

Malgré des moyens orchestraux pléthoriques, toute l'attention du public semble attirée par la verve bondissante du pianiste Alexandre Kantorow (couronné du Concours Tchaïkovski) dont la malice digitale a effectivement de quoi stupéfier autant sur le plan factuel que musical. Au point que, du compositeur ou du pianiste, nul n'est en mesure d'affirmer auquel des deux le qualificatif d'"enfant terrible" convient le plus.

Et dire qu'Alexandre Kantorow n'est pas du genre à chercher l'esbroufe pour elle-même sur scène! Au contraire, cet introverti qui peine à se faufiler entre les rangs pour rejoindre son clavier, qui prétend qu'«il a du mal à se lâcher», fournit à merveille l'illustration du héros romantique que «ses ailes de géant empêchent de marcher» dans la vraie vie tandis que les revirements abrupts que réserve la férocité rythmique de Prokofiev sont enchaînés par un pianiste à la fois acrobate et mélodiste de génie.

La Symphonie n° 4 de Tchaïkovski intéresse, bien au-delà des spéculations biographiques, par cet autre versant de la sensibilité russe, l'acuité de mettre à nu les vicissitudes de l'existence humaine. Riccardo Chailly - et avec lui cet autre chef d'orchestre, le timbalier totalement décomplexé! - burinent le titanesque premier mouvement avec suffisamment de puissance déclamatoire et de cuivres saillants pour rendre crédible un climat éperdument animé et potentiellement anxiogène que les musiciens réussissent à glisser sous les passages les plus retenus, jamais réduits à la simple élégance qui, trop souvent, pollue l'image du compositeur.

Vous entendiez jusqu'ici la «canzona» comme une innocente mondanité, déclinée de fait par un hautbois fragile, le coeur sur la main? Mais cette fragilité céda rapidement le pas à des réminiscences tourmentées susceptibles de lester l'insouciance du ballet d'une part croissante du poids accumulé. Et c'est sans doute dans cette superposition de strates divergentes dans un tissu apparemment univoque que réside le talent des grands maîtres comme Riccardo Chailly, qui ne laissent jamais la trame narrative couler à vide, qui ne confondent jamais gravité et lourdeur ni décompression et désintérêt.

Offrir de bout en bout une écoute attentive à une oeuvre pourtant aussi solidement ancrée dans le répertoire symphonique que cette Quatrième et la vivre comme une aventure inédite, c'est une autre marque de la véritable grandeur. Et si cette aventure se multiplia encore de la concentration électrisante d'une salle pourtant archicomble dont la fascination respira au diapason de la battue, alors on est conscient de sortir, bien loin d'un simple «caprice italien», d'une exploration extraordinaire de l'âme russe dans sa forme musicale, ballottée entre mesure et démesure.

Pierre Gerges

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Musiciens russes
à l'affiche de la PH:

- 20 mars : Chostakovitch (concerto pour violon n° 3+ Sibelius, Janacek, (Luxembourg Philharmonic, J.-P. Saraste, L. Kavakos)

- 25 mars : Scriabine, Rachmaninov + Ravel, Brahms, (Anna Vinnitskaya, piano)

- 24 avril : Stravinsky (Sacre du Printemps) + Dvorak, Elgar, (Czech Phiharmonic, Semyon Bychkov, Sol Gabetta)

- 4 mai : Schnittke + Beethoven, Schubert, (Solistes Européens, Luxembourg, Ch. König, Benj. Beilman)

- 12 mai : M. Weinberg + Thomas, Ravel, Lorusso, (Trio Concept)