Festival de Bayreuth 1876 – 2026 (2)
Make Roma Great Again
Ascension et chute d’un tribun
À en croire un camarade de jeunesse, Hitler a eu l’intuition de sa carrière néfaste, lui pensait mission, en assistant à Linz à une représentation de l’opéra Rienzi de Wagner. Et dire que le dénouement aurait dû le faire reculer (de même que de prendre Siegfried comme figure tutélaire, frappé à mort par derrière par Hagen). Toujours est-il que la musique de Rienzi a beaucoup servi dans les manifestations nazies. Mais la partition autographe de l’opéra que le roi Louis II avait reçue en cadeau, passée entre les mains du dictateur est restée introuvable depuis 1945.
Il est donc cette accointance. Ce n’est pas la seule raison que Rienzi n’ait jamais fait partie des programmes du festival. L’opéra a été rejeté, comme les deux qui l’avaient précédé, jugé trop proche du Grand Opéra, indigne des Musikdramen à venir. L’anniversaire de cet été a poussé, avec le recours à l’IA pour le Ring, à cette autre hardiesse : la première de Rienzi dans le Festspielhaus. Il fallait commencer pour cela par établir une nouvelle version, ramener les cinq actes à trois parties, à partir des différentes versions existantes.
Histoire éminemment politique que celle du « dernier des tribuns », dans la Rome du milieu du quatorzième siècle. Prise dans les joutes de deux familles patriciennes, les Colonna et les Orsini, opposées en plus aux citoyens, à la plèbe, au Volk, avec l’emprise pour couronner le tout de l’église et de la papauté. De quoi assurer un moment l’ascension de notre tribun, qui a promis la paix et le renouveau, et conduire in fine à sa chute. Pas sûr qu’on ait compris ce qui le fait changer d’attitude, lui épris de justice au départ, peut-être l’attentat auquel il échappe ; plus problématique encore le comportement de son propre camp, et tout impénétrables les revirements de l’église.
Il reste, le mot allemand a déjà été employé, das Volk, en traduira de façon neutre par population, sur l’échelle politique on devra passer de communauté (au pire aujourd’hui identitaire) à peuple. Et tout cela en sachant que sans organisation ça se réduira à une révolte, ne débouchera guère sur une révolution. La mise en scène, pour cet opéra où les choeurs ont ainsi la partie belle et combien difficile, a fait un choix qui s’est avéré fort et fortement actuel : pour Alexandra Szemerédy et Magdolna Parditka, responsables également des décors et des costumes, c’est plus une masse (humaine) qu’autre chose qui est sur la scène du Festspielhaus ; une masse parquée dans de grands ensembles faits d’éléments préfabriqués. Un texte dans le programme cite à ce sujet Elias Canetti, l’image de l’arène s’impose, « der Ring, der sie bildet, ist geschlossen… diese Masse ist nach aussen und in sich, also auf zweifache Weise geschlossen ». Une masse influençable, malléable, le regard sur l’écran, l’oreille sur le portable, accessible à toutes sortes de fake news.
Voilà pour ce côté-là de la mise en scène. Il en est un autre, et il joue dès l’ouverture où Rienzi et sa sœur Irene nous sont montrés très liés, couple incestueux est-on en droit de se demander, anticipant sur les Wälsungen, avec un enfant, frère ou fils même, dont la mort est très vite mise au compte des patriciens. Autre interférence d’intimité encore : l’amour entre Irene et Adriano, fils Colonna, et le pauvre se trouvera vite dans une situation toute cornélienne, entre un père à venger et sa bien-aimée.
Nathalie Stutzmann, dans la fosse, et Thomas Eitler-de Lint, avec les amples choeurs, n’eurent pas la tâche aisée, avec une partition tout étrangère au Festspielhaus et son abîme mystique. La direction se tira avec prouesse de ce qui s’apparente à un dilemme, sauvegarder ce qu’il y a d’italianità dans Rienzi, de Grand Opéra de même, et assurer cette cohabitation, avec une constante attention aux chanteurs. Magnus Vigilius, l’interprète du tribun le soir du 14 août, eut la voix ferme, assurée, qui sut se faire suppliante, aux accents plus doux, dans la prière, pièce maîtresse du rôle ; et les deux cantatrices lui furent égales, Gabriela Scherer comme Irene, Jennifer Holloway comme Adriano, dans le rôle travesti, « Hosenrolle ». On était loin de souscrire au jugement tardif de Wagner, parlant de « Schreihals » au sujet de l’opéra, des chants, la question reste si cela suffira à assurer à Rienzi une présence future sur la colline verte.
