Pssst... La Galerie Clairefontaine en fête
Pour cette fin d’année 2011 la Galerie Clairefontaine (1) a battu le rappel de quelques-uns de ses meilleurs artistes. Rien de bien nouveau donc : un pot-pourri festif ? Pas vraiment. Je dirais plutôt une sélection. Car ce que nous pouvons voir jusqu’au 24 décembre dans les espaces 1 et 2 de la galerie est quasiment un « best of » des travaux de Joe Allen, Dieter Appelt, Giacomo Costa, Bert Danckaert, Jörg Immendorff, Anselm Kiefer, Markus Lüpertz, Tung-Wen Margue, Michel Medinger, Roland Schauls et Alfred Seiland, autant d’artistes que j’ai déjà présentés dans ces colonnes.
Parmi ces vieilles connaissances, vous trouverez sans doute du déjà vu lors de précédentes expositions, ce qui gâche rien, car il s’agit pour la plupart d’oeuvres d’art qu’on ne se lasse pas de voir et de revoir. Cependant, quelques nouveautés, quelques inédits, agrémenteront votre parcours et ajouteront le plaisir de la découverte à celui des retrouvailles. Trop nombreux pour que je puisse présenter en détail les artistes et leurs créations, je devrai, comme toujours dans ces expos collectives, me contenter de faire un choix, sûrement subjectif, et qui ne signifie donc nullement que les œuvres non citées soient moins intéressantes. Celles-là, ce sera à vous de les découvrir, amis lecteurs, sans avoir été influencés par mon avis, qui n’est certes pas avis d’expert ; aussi votre approche n’en sera que plus personnelle et méritoire.
Mais commençons par le commencement ! Dans l’espace 1, au n° 7 place Clairefontaine, c’est cet immense artiste que fut Jörg Immendorff (hélas défunt), qui nous reçoit à travers ses bronzes de singes aux multiples expressions et mimiques humaines, chargées de toute l’autodérision raffinée de ce maître de la lucidité. C’est que le qualificatif « tierisch ernst » (2) dont d’aucuns qualifient une large majorité de l’expression artistique, mais aussi culturelle allemande en général, devient tout au contraire « tierisch komisch » (3) chez des artistes comme Marlis Albrecht, Anna et Bernhard Blume, Markus Lüpertz, ou, justement, Jörg Immendorff.
À gauche de l’entrée, Anselm Kiefer présente un grand tableau 190 x 280 cm, composé de divers matériaux, partiellement en bas-relief sur toile, y compris une « maquette » de sous-marin en plomb, intitulé « Ich halte alle Indien in meiner Hand » (Je tiens toutes les Indes dans ma main). Une pensée pour « Das Boot » ! Essayer de comprendre les allégories et symboles de l’oeuvre, donnera peut-être des maux de tête aux uns, lorsque les autres se contenteront d’y découvrir quelques idées maîtresses et d’autres encore, ignorant les détails, seront simplement séduits par la puissance esthétique de l’ensemble. Mais tous en resteront ébahis. Il en va de même pour son grand livre (ouvert 77 x 98 cm) « Bilderstreit » (dispute, ou affrontement d’images) sous vitrine, oeuvre symboliquement encore plus riche que la précédente et remontant à un engagement pour la paix exprimé dès les années soixante-dix.
À noter également les sculptures drolatiques et multicolores de Markus Lüpertz, dont un Mozart en bronze est l’exemple le plus significatif, mais aussi, du même artiste, une intéressante gouache abstraite placée dans l’entrée, ainsi qu’une série de petits dessins accompagnés de poésies de l’artiste dans l’arrière-salle. Et nous voilà prêts à franchir le pas et à nous régaler près de là, au 21 rue du St-Esprit, de vingt-cinq oeuvres d’art exposées aux deux niveaux de l’espace 2. Ici nous retrouvons un Roland Schauls assez égal à lui-même, mais pas vraiment au mieux de sa forme, qui présente quelques-unes de ses donzelles et douze de ses fameux portraits d’artistes réunis en un grand tableau et comme désincarnés par un glaçage de cire (?) épais et irrégulier. (4) Quelques excellentes toiles abstraites de Joe Allen aux teintes pastel et aux compositions harmonieuses dans leur puissance évocatrice, méritent également l’attention du visiteur. Son tableau (peinture à l’huile et à la cire sur bois) « When the Horses dream » est particulièrement impressionnant.
Dans l’escalier menant au premier, une mince colonne de photos en forme de film d’un unique visage dramatique, signée Dieter Appelt, illustre bien ce que dit son titre, « Image de la vie et de la mort ». L’oeuvre m’évoque le cri de Munch, mais précédé des expressions des sentiments qui l’ont provoqué et suivi par la résignation à laquelle il peut aboutir. Nous retrouvons également une brillante peinture abstraite, ou symphonie verte, à l’acrylique sur toile : « Éblouissement » d’un Tung-Wen Margue au mieux de sa forme. Suivent d’intéressants travaux photographiques, où les quatre tirages de Bert Danckaert ne brillent toutefois pas particulièrement, du moins à mon avis. Par contre, et toujours dans le domaine photo, Michel Medinger avec « Mondorf I » (série des pompes à essence) est représenté par une oeuvre exceptionnelle, mais trop isolée. Giacomo Costa, lui, nous éblouit dans « Consistenza 8 » avec ses glaciers et architectures apocalyptiques, mais aussi avec son extraordinaire « Landscape ». Ici, c’est la roche habillée de glace et le brouillard qui règnent en maîtres sur un paysage aux ondulations froides, désolées et d’une magnificence surréelle.
Dans cette exposition, la palme devrait cependant revenir en photographie à certains tirages du photographe autrichien Alfred Seiland, dont nous avons déjà pu apprécier bon nombre d’œuvres. Aujourd’hui, la galerie Clairefontaine nous permet d’admirer outre des chef-d’oeuvres bien connus (5), aussi (pour la première fois à la galerie... ou m’aurait-il échappé précédemment ?) le chef-d’oeuvre absolu : « Bailey’s Beach at night, Newport, Rhode Island » est un paysage nocturne de plage vide de gens, où un terre-plein surmonté d’un bout de terrasse de cabane, un petit escalier et une chaise isolée affrontent dans un jeu de lumière surréaliste l’immensité de l’océan, d’où émergent un promontoire et un rocher. Les peintres et amateurs de peinture ne manqueront sans doute pas d’y percevoir, invisible et pourtant présent, le fantôme de Giorgio de Chirico. C’est absolument magique, et cette photo vaudrait déjà à elle seule notre visite de décembre à la Galerie Clairefontaine.
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1) Galerie Clairefontaine, espace 1, 7 place Clairefontaine, Luxembourg ville + espace 2, 21 rue du St-Esprit, à deux pas de la place Clairefontaine. Ouvert mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. La présente exposition peut être visitée jusqu’au 24 décembre.
2) Tierisch ernst : locution adjectivale allemande intraduisible en français, signifiant verbalement « animalement sérieux » et exprimant en fait un « sérieux » qui se prend trop au sérieux, peu ouvert au doute, à la critique et surtout au moindre humour, ressenti comme offensant.
3) À l’instar de quelques autres artistes allemands, Jörg Immendorff, oppose donc à l’« animalement sérieux » germanique, une vision « animalement » humoristique, comique, drôle, subtile de l’art.
4) Roland Schauls a déjà fait l’objet de plusieurs articles dans ces colonnes, le plus significatif et traitant de ses portraits d’artistes pouvant être lu sur www.zlv.lu/spip/spip.php?article3621.
5) Je pense notamment aux splendides « Village by the Sea, Truro, Massachusetts » 1979, « New York » 2000, ou « Proleb, Austria » 1981, pour ne citer que ceux-là.
Giulio-Enrico Pisani

