Kultur27. Januar 2026

L'Orchestre de Chambre du Luxembourg

«Lëtz next Generation» attise un prodigieux théâtre sonore

de Pierre Gerges

Quelle est donc la «nouvelle génération» dont cette soirée luxembourgeoise salua l'éclosion tout au long d'un parcours qui prit son essor dans un esprit clairement festif pour élargir progressivement le regard vers l'accomplissement expressif tout en creusant la profondeur de la pensée sous-jacente? Non pas spécialement celle qui ferait un écho intimidant à ce qu'il est convenu de qualifier de "musique contemporaine" mais bien plutôt un itinéraire sinueux qui tissa une étonnante toile faite de compositeurs confirmés et d'artistes (souvent de la plus tendre herbe!) qui ont poussé ou qui se sont posés sur les pâturages musicaux de notre pays!

La mise en bouche proposée par un OCL réduit aux seules cordes, sans doute unitaires et pourtant extrêmement diversifiées dans leurs pupitres respectifs, choisit une pièce orchestrale bien roborative des jeunes années de Camille Kerger. Le côté "brut", volontairement dépouillé ainsi que, dans la partie centrale, des crêtes plus acérées, préservées de tout raffinement ornemental, témoignent de l'inspiration d'un courant architectural d'une époque et met à nu les structures solides d'une oeuvre qui a fini par s'imposer sous le titre de «Visual Music».

Après cette ouverture, qui n'avait rien de la légèreté apéritive, des pièces plus courtes s'occupaient davantage à titiller nos papilles gustatives, en recourant aux ingrédients épicés de l'instrument soliste, à l'occasion agrémenté de clins d'oeil délicieusement rétro. Citons la sympathique flûte de Candice Diederich et celle, plus tendue, de Carla Schulte, qui interroge le «Verléiften Hues» d'Albena Petrovic; ou l'innocente nostalgie surannée que l'accordéon de Gaspard Elia prête à l'écriture de Victoire Yau; ou encore la succulente malice digne de Chostakovitch dont Evaëlle Faure fait vibrer le Concertino de Romain Zante; et puis l'insolente maturité de la petite violoniste Eloisa Aubert dont la prime jeunesse et les foucades déhanchées font chavirer le Rondo d'Alfred Schtuni ainsi que... les coeurs des auditeurs!

Violon encore, celui d'André Wintgens, dont le discours tenace met fin au climat d'insouciance, tout en instillant quelques rayons solaires dans l'épaisse texture élégiaque de la musique d'Eugène Ysaïe.

Avec Emma Penzo et Nicole Maria Adorno, deux mezzos s'emploient à libérer les inflexions insondables, sensiblement inquiétantes, de trois mélodies d'Albena Petrovic, qui privilégie les élans saccadés, les envols constamment ramenés à leur point de départ...

Quant à la tromboniste Lisa Gales, elle porte la preuve, non seulement que les instruments ont définitivement perdu leur prétendue spécificité de genre, mais surtout le profond engagement et la longue haleine que requiert la flamboyante virtuosité concertante qui se cache derrière les subtils procédés scripturaux d'un René Mertzig désormais ressentis comme parfaitement «classiques».

Et enfin cette volée d'exquises cerises pour couronner tant de gâteries: Pierre Thilloy, compositeur contemporain qui vise la grande envergure; Ugné Katinskaité, violoniste prodigieuse qui n'a pas froid aux yeux; l'OCL, orchestre inspiré qui n'a de cesse de se surpasser; Manuel Tévar, chef aux petits soins et auquel cette gigantesque fresque fait littéralement pousser les ailes de l'Ange de l'Enfer; le concerto pour violon et orchestre aussi, genre qu'on croyait disparu dans les limbes du passé... pour renaître ici, avec une intensité inattendue qui prétend pénétrer jusqu'au tréfonds même de l'existence.

Par un portique grandiose, cet «Inferno», coulé dans la très grande forme symphonique, débouche sur un ostinato, rejoint par la violoniste qui y pose doucement son chant infini comme autant de confidences face à une salle suspendue de manière oh combien palpable à tant d'irrépressible inventivité. Des accords arrachés s'amoncellent avec une rage fuguée, une énergie dévorante émerge d'un vortex tourbillonnant et s'épuise dans un perpetuum mobile happé par l'oeil centripète du monstre qui finit par avaler toute cette fantastique chevauchée.

Une bien amère coda finale, où la voix du violon, comme vaincue, élève sa voix progressivement dématérialisée sur les décombres de l'existence, un ultime crescendo plonge d'invariables gammes descendantes vers les abîmes tandis que le violon se soustrait à son enracinement terrestre et s'élève "perdendosi" dans les hauteurs stratosphériques.