«Internationaler Orgelsommer» à Trèves
L'irrépressible force ascensionnelle de Felix Hell
Où sont donc passés les festivals estivaux qui naguère drainèrent les élites musicales internationales dans nos régions tout en rehaussant le temps des vacances bien au-delà de cette obsession voyagiste qui semble être devenue une des marques majeures de notre époque? Ou se pourrait-il que la valeur des vacances réside dorénavant dans la vacance des valeurs?
Le grand orgue symphonique présente l'avantage notoire face au grand orchestre qu'il se prête au concert sous des formes déclinables à l'infini, et cela à bien moindres frais, du moins l'instrument une fois acquis. Or, force est de constater que le rôle dévolu à l'orgue dans notre pays pendant les mois d'été se voit réduit à la portion congrue, abstraction faite des brèves (et par ailleurs très louables) auditions du samedi matin à la cathédrale, davantage destinées à servir de répit au touriste que d'invitation au mélomane.
Il en va tout autrement chez nos voisins de Trèves qui mettent à profit la belle saison pour faire résonner tour à tour les deux phares majeurs de leur parc organologique, en l'occurrence l'orgue Klais en nid d'hirondelle du Dôme ainsi que, jusqu'à la fin du mois d'août, le grand Eule qui domine le flanc ouest de la Konstantin Basilika (ancienne basilique romaine). Notons encore que, à la différence des auditions (souvent modestes) ouvertes aux amateurs plus ou moins avertis, les concerts en soirée sont réservés à des pointures dûment chevronnées.
La «concurrence» avec le «véritable» orchestre s'impose d'autant plus que ces festivals, au-delà des traditionnelles improvisations, ménagent une place croissante à la littérature non spécifiquement organologique, à savoir à la transcription fidèle ou à la «Orgelfassung» plus ou moins libre, revendiquée et signée par le musicien transcripteur. Ce qui explique que le festival en cours mord à pleines dents dans le répertoire symphonique: l'imposante Chaconne de la Partita pour violon (Bach), les Poèmes symphoniques de Liszt, les Ouvertures de Mendelssohn, voire même des symphonies entières...
Ce fut au tour de Felix Hell de s'emparer des claviers mercredi passé. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que le «génie précoce», couvert de lauriers il y a une vingtaine d'années, ne s'y est pas reposé. Un simple coup d'oeil sur l'agencement programmatique révèle la réflexion fédératrice qui préside à l'enfilement des oeuvres qui s'intègrent dans un plan qui les surplombe et les dépasse.
La musique pour orgue brille souvent par sa relative concision, induisant de ce fait une accumulation, trop souvent doublée d'un regrettable émiettement du propos musical. Felix Hell en revanche privilégie les grandes fresques. L'encadrement par l'immense Prélude et (triple) Fugue en mi bémol du plus architectural des compositeurs ainsi que l'himalayesque Fantaisie et Fugue sur le Choral «Ad nos, ad salutarem undam» (Liszt) dit assez la grandiose expédition à laquelle le public se voit convié.
La Toccata d'Enjott Schneider, extraite de la musique cinématographique de la bande sonore de «Schlafes Bruder» fut pour nous une découverte décisive, un langage susceptible de nourrir la curiosité auditive, sans le moindre recours au propos narratif de la matière littéraire.
Felix Hell a beau avoir passé une vingtaine d'années aux Etats-Unis et même ouvrir la porte à l'énigmatique et hollywoodien Virgil Fox en guise de supplément, son Bach à lui, fluide, véloce, assez rectiligne même, ne trahit pas le moindre «américanisme», si du moins vous entendez par ce terme tout ce qui relève de la surinterprétation, de l'effet de manche ou du geste appuyé.
Quant à «Ad nos», on pouvait, les yeux fermés, se confier à un guide parfaitement à l'aise dans les innombrables traquenards qui parsèment cette ascension fulgurante. Réussir cet envol sans la moindre hésitation ni rupture, telle est l'époustouflante performance réservée aux tout grands qui savent où mettre les pieds et les doigts. Une lecture extrêmement probe en somme, à laquelle manquaient peut-être un zeste de mystère dans les errements colorés de la partie centrale ainsi que cette indescriptible urgence dramaturgique dans la fugue que parviennent à insuffler Jean Guillou, Thomas Ospital ou Jean-Baptiste Monnod, pour ne nommer qu'une partie de l'excellence française.
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Rendez-vous musicaux à venir à la Konstantin Basilika à Trèves:
- dimanche 30 août à 15 heures: Martin Bambauer, avec choeur
- samedi 5 septembre à 18 heures: orgue et cuivres
- samedi 24 octobre à 18 heures: Martin Bambauer (oeuvres de Josef Gabriel Rheinberger).

