Luxemburg02. April 2026

Souvenirs de La Havane, ravivés dans l’urgence

de Lucien Kayser

Cela aurait pu ou même dû n’être qu’un billet littéraire. Une invitation à lire le dernier livre de l’écrivain cubain Leonardo Padura. Journaliste, il a amorcé une carrière de romancier en 1988 comme auteur d’une série policière ayant pour héros le lieutenant-enquêteur Mario Conde. Il l’a menée avec beaucoup de talent, il en a eu tellement que son esprit critique n’a pas empêché qu’il reçoive en 2020 la plus haute distinction littéraire cubaine. Une vingtaine de prix lui ont fait une belle renommée, lui premier écrivain indépendant cubain dès 1996, et lauréat du prix Princesse des Asturies en 2015.

On ne peut pas aimer La Havane plus que ne le fait Leonardo Padura, et Aller à La Havane (Editions Métailié) fait partager cet amour, au fil des siècles, au fil des quartiers, avec un côté proustien, et là-dessus une perte de nostalgie corrigée par ce que l’auteur appelle un sentiment d’« étrangéité ». Mais comment ne pas se laisser séduire par cette ville, il n’en est pas de plus synesthésique, excitant, comblant tous nos sens. Sans aller plus loin, la descente du Prado, le ciel et la mer au bout, le long du Malecón, et retour au bar El Floridita…, « cité envoûtante, dit Conde, aux parfums, lumières, ténèbres et pestilences extrêmes », ajoutant, nous sommes fin 2016, « c’était comme un voile de sympathie descendu du ciel, un brouillard diffus mais visible, et les gens, tels des animaux assoiffés, s’imprégnaient de cette atmosphère excitante, la faisaient leur et la propageaient auteur d’eux ».

Toi aussi as connu La Havane au mois d’octobre 2016, dans cet élan, même plus, cette effervescence, à l’occasion du congrès de l’AICA, association internationale des critiques d’art, avec telles visites de musées, d’ateliers, de galeries, d’écoles d’art. Et il n’en est que trop signifiant qu’à l’époque, le président de l’AICA était de nationalité américaine, Marek Bartelik. C’est loin, très loin, et les souvenirs, aujourd’hui, souffrent de l’arrogance d’un autre Américain, de sa volonté d’appropriation, et s’ils restent vifs, ils deviennent douloureux, dans la conscience d’un moment où les choses auraient pu évoluer dans un tout autre sens. Il est ainsi des carrefours, pour les peuples, pour l’histoire du monde, où ce n’est pas toujours, loin de là, la bonne direction qui est prise.

Moment charnière que cet automne-là. Ecoutons Leonardo Padura. Sur cette route semée d’espoirs, le coup de frein a été brutal… de l’autre côté du détroit de Floride se déroulaient des élections présidentielles et il arriva ce que même le candidat présidentiel républicain ne croyait pas qu’il arriverait : Donald Trump gagna les élections, et, une fois président, inversa et annula la politique de son prédécesseur vis-à-vis de Cuba, et prit des centaines de mesures destinées à renforcer le vieil embargo des Etats-Unis, et le blocus presque éternel qui, avec la stratégie de l’administration Obama semblait (au moins semblait) être entré dans son agonie.

Depuis, on peut s’attendre au pire, et une première expérience trumpienne n’a guère servi de leçon, ni aux électeurs américains, ni aux femmes et hommes politiques d’ailleurs. L’ogre est de retour, plus mercantile que jamais, voire belliciste, en quête d’un illusoire prix Nobel de la pax americana.