Les « Peintures » de Léopoldine Roux
Née en 1979, la jeune artiste plasticienne lyonnaise qui expose aujourd’hui à la galerie Lucien Schweitzer (1), est diplômée de l’École des Beaux-arts de Rennes et de l’Atelier de peinture ENSAV La Cambre (2), à Bruxelles, où elle vit et travaille. Léopoldine Roux nous présente aujourd’hui, ainsi que l’écrivit déjà en 2006 le critique d’art et commissaire d’expositions Bernard Marcelis, « une peinture élastique, émancipée de sa toile où les formes se fondent dans la couleurexaltée (…) décomplexée de son support (…) Tout (lui) est support et objet potentiel d’abstraction ». On est certes loin, ici, de ses « Urbans paintings » ou du « Streetgumming » réalisés à l’époque en peignant en rose les vieux restes de chewing gums collés sur les trottoirs. Et pourtant, tout bien pensé, pas si loin que ça.
Il n’a bien entendu jamais été question chez Schweitzer de faire marcher les visiteurs sur des cadavres de chewing-gum coloriés, aussi, la glace à la fraise, le magenta et autres pink se contentent ici d’interrompre artistement les espaces muraux de la galerie. Ce qui nous frappe tout d’abord, c’est les « Color suicides », sorte de phagocytose chromatique, où Léopoldine obtient par la force de son art, que nombre de célébrités découpées dans des magazines perdent leur tête dans un magma de laque colorée. La ressemblance, la forme et la couleur de ces cercueils capitaux me paraissant purement fortuite et sans ressemblance aucune avec de quelconques têtes de suicidaires vivants ou décédés, j’en conclus que notre artiste agit dans l’abstraction pure. Idem – enfin, presque – dans ses « Urban paintings », où d’anciennes cartes postales en noir et blanc, évocatrices de paysages, monuments, sites, évènements ou personnes notables, sont surchargées d’éléments coloriés abstraits ou pop. Pour ne rien vous cacher, c’est cette série là que je préfère.
Mais là où nous quittons complètement le substrat photographique figuratif qui sert de base à ses fantasmagories abstraites, substrat qui ne doit à l’artiste que d’avoir été sélectionné et choisi comme tel, c’est dans sa série « The big escape ». Ici des toiles sont retournées, face au mur, comme on plaçait, il y a encore un demi-siècle dans certains instituts, les enfants punis. Et les toiles de cacher, en effet, presque honteuses, leur face blanche, d’exhiber leurs armatures en bois et de pleurer des larmes de polyuréthane aux couleurs épaisses, comme visqueuses, extraites du temps et figées dans leur lent débordement gélatineux. L’intention est indiscutablement artistique, l’idée originale et la technique impeccable. La réalisation me paraît cependant simpliste, tout comme le résultat minimaliste et peu concluant. Ce n’est bien sûr que mon point de vue, mon humble avis, bien plus proche d’une opinion profane que d’un jugement d’expert ; aussi est-il préférable que chacun apprécie le travail rouxien selon ses propres goûts et penchants.
Résumons enfin, en citant quelques lignes que la critique d’art Frédérique Versaen, considérée à Bruxelles un peu comme la « madame art contemporain », écrivit au printemps 2006 dans Code Magazine n° 2, Life and Artstyle. Dans le dernier paragraphe de son article elle emphatise : « Des couleurs qui enchantent la vue, des textures lisses et brillantes qui invitent au toucher, des formes crémeuses et des mille-feuilles de peinture qui donnent l’eau à la bouche... tout dans l’art de Léopoldine Roux évoque un rapport sensuel et léger aux choses de ce monde. Qu’on ne s’y trompe pas cependant : c’est rafraîchissant, mais ce n’est pas innocent. C’est lutter avec le sourire contre toute forme de morosité. Telle Alice au Pays des merveilles, elle virevolte entre l’innocence présumée de l’enfance et une féminité érotisée. »
Bon, le roi n’est pas nu. C’est déjà ça. Mais son habillement reste, me semble-t-il, pour le moins succinct. Elle virevolte, aérienne et féerique, Léopoldine Roux ; c’est le cas de le dire. C’est amusant, « refreshing », dirait un anglais, peut-être pas innocent, mais un peu simpliste et sans réelle profondeur. Son art est mousseux et pétillant comme un crémant glacé, abstrait au point de n’ambitionner d’autre sens que le non-sens, mais ouvert grâce à cela à toutes les appréciations. Il s’offre aujourd’hui à vous, amis lecteurs, sans retenue ni pudeur et avec tout le charme d’une superficialité rieuse.
***
1) Galerie Lucien Schweitzer, 24 avenue Monterey, Luxembourg (entre Parc et boulevard Royal), mardi à samedi de 10 à 18 h, exposition Léopoldine Roux jusqu’au 3 décembre.
2) École nationale supérieure des arts visuels, appelée aussi « La Cambre ».
Giulio-Enrico Pisani

