L'organiste Paul Breisch défie le Dalstein-Haerpfer de Hayange
À la recherche d'une synthèse franco-allemande
Le parc organologique d'une région, sa modestie ou sa profusion, son conservatisme ou sa disposition à innover, toute cette infrastructure musicale fut longtemps le baromètre sinon le miroir de son activité et de sa richesse économiques. Aussi le visiteur qui entre à Hayange un dimanche après-midi est-il passablement surpris de tomber sur un instrument cossu, d'une bonne cinquantaine de registres qui en font le premier orgue de Moselle!
Une opulence en fait sans commune mesure avec les crises successives qui ont secoué cette région phare de la sidérurgie lorraine! Pour retrouver les «Riches Heures» de cette ville, il nous faut retourner «à l'aventure industrielle mosellane, incarnée par la dynastie des De Wendel», nous apprend le dépliant de l'«Association Organum-Hayange», à l'année 1884 précisément en ce qui concerne l'Opus 100 des ateliers Dalstein-Haerpfer, de leur côté issus d'un «mariage» entre une facture mosellane et une autre bavaroise... À une époque donc où une grande partie de l'actuel Grand Est se trouva intégrée au Kaiserreich allemand.
Dès les premiers accords majestueux de la 3ème Sonate d'Alexandre Guilmant, l'auditeur se sent pris à la gorge par des sonorités d'un instrument qui ne fait pas toujours dans le détail. Manifestement, cet orgue conservé dans son état d'origine n'a pas été éduqué pour s'exprimer avec la plus grande délicatesse (le pauvre Brahms, amèrement nostalgique sur le tard de sa vie, en fera les frais)... mais pour ce qui est du style affirmatif voire autoritaire, on peut compter sur lui.
L'organiste titulaire de la Cathédrale de Luxembourg s'est donné beaucoup de mal pour concocter un programme-charnière entre les deux pays, avec Guilmant qui se laisse aller aux épanchements wagnériens, le franco-belge César Franck qui bénéficia d'une solide instruction germanique avant de faire carrière à Paris, ou encore Louis Vierne qui capte l'esprit du Lied dans certaines de ses Pièces en Style libre... et tout ce beau monde qui compose sous le regard bienveillant du maître de l'opéra allemand.
Paul Breisch s'est montré profondément musicien dans cette improbable genèse d'une entente cordiale entre deux pays qui «ont toujours connu des rivalités d'ordre économique, militaire et politique», comme le dit avec énormément de circonspection l'auteur du feuillet programmatique pour décrire des rapports franchement épouvantables. Et, pour se mettre dans l'ambiance du temps, comment ne pas penser à cet admirateur qui s'est rendu auprès de Brahms pour le rencontrer en personne et qui, après s'être présenté comme compositeur français, a entendu un Brahms perplexe: «Französischer Komponist? Ca n'éguesiste pas!»
Au-delà des considérations historiques et esthétiques, on connaît Paul Breisch pour accorder une primauté absolue au respect de la partition et à la façon singulière dont le compositeur a «pensé» son oeuvre. L'urgence racoleuse, la virtuosité gratuite, les concessions aguicheuses, on les cherchera ailleurs. Ajoutez à cela que le soliste eut à composer avec deux assistants de part et d'autre pour compenser l'absence d'aides électroniques (l'orgue est classé aux Monuments historiques) sans parler du toucher si particulier ni du retard gênant induit par la transmission pneumatique... et on comprendra que le parcours proposé ne relève pas de la paisible flânerie.

