Kultur

CAL photo 2011 : splendeurs au cloître

Loin de moi, amis lecteurs, l’idée saugrenue de vous encourager à effectuer quelque pieuse retraite au couvent. Il n’y a d’ailleurs aucun risque, car l’abbaye de Neumünster a été sécularisée depuis longtemps et son cloître, désormais dédié à Lucien Wercollier, porte le nom du grand sculpteur interné à l’abbaye en 1942 avant d’être déporté. Donc aujourd’hui aucun besoin de tonsure ou de voile pour s’y promener et admirer dans ce cadre somptueux chargé de siècles d’histoire les derniers travaux d’onze artistes photographes du Cercle Artistique Luxembourgeois. (1) Millésime globalement excellent, ce CAL photo 2011 ne m’a pas seulement enchanté par la qualité des oeuvres exposées dans le cadre magique du cloître, mais aussi par leur diversité dans l’harmonie d’une exposition d’une telle qualité générale qu’on y chercherait en vain médiocrité, outrances ou dissonances. Cela ne signifie bien entendu nullement que toutes le photographies soient de qualité égale, mais que, à l’une ou l’autre exception près, aucune ne démérite.

Commençons donc – ordre alphabétique oblige – par Gudrun Bechet, dont nous avons déjà pu admirer le talent en janvier 2007 dans « Bzzzzz ... Mouches », et qui nous présente aujourd’hui 6 photographies dont la quatrième, « Die Geste », est sans doute parmi les plus belles de l’exposition. Suit Gérard Claude, présent avec ses superbes agrandissements macro du monde végétal, dont nous avons déjà pu admirer quelques échantillons à la Galerie Lucien Schweitzer. L’intensité des formes et couleurs de la nature vues comme par l’oeil du puceron ou de la coccinelle y est saisissante. Quant à Raymond Erbs, le magicien de Heisdorf, connu pour ses nus somptueux, il nous livre ici tout au contraire une série de ravissantes natures mortes, qui, tout en étant magistrales, n’atteignent à mon avis pas tout à fait le top de ses capacités.

Toujours dans la continuité de ma promenade, je découvre un Luc Ewen, dont les créations ne me semblent pas vraiment répondre à ce qu’il sait produire de mieux et ce, quoique sa photographie soit parfaitement maîtrisée et tout à fait digne de figurer dans cette remarquable exposition. Mais nous voilà devant les grands tableaux de l’excellent photographe finlandais Mikka Heinonen qui, bien que vivant et travaillant au Luxembourg depuis une quinzaine d’années, a retrouvé pour nous l’aveuglante pâleur des espaces nordiques. C’est très beau, voire féerique, mais une trop grande absence de contrastes peut en déranger plus d’un. Ah j’aimerais tellement être moins bref, approfondir l’approche de chacun de ces artistes ; mais comment faire dans une exposition collective ? Et déjà ma déambulation le long de la galerie qui ceint le cloître m’amène face aux travaux de l’artiste suivant.

Dans ses trois compositions photographiques à la fois baroques et surréalistes – 2 tableaux et un diptyque – The’d Johanns réussit l’incroyable tour de force de réunir une pléthore de végétaux, fragments de corps, figures, symboles, tubulures et allégories enchevêtrées avec une élégance et une harmonie rares. Et me voilà qui m’amuse à rebaptiser ses « Surrounding », en « Philémon et Baucis », d’après ce vieux couple mythologique dont la longue existence en accord avec la nature fut béni des dieux par sa transformation en paire d’arbres aux branchages entremêlés jusqu’à n’en plus faire qu’un seul être. Inutile de vous dire que la talentueuse scénographie de l’artiste est bien plus complexe que ça. Le cas Tamara Kapp est nettement plus contradictoire. Capable du moins bon comme du meilleur, elle nous présente une douzaine de petits agrandissements encadrés 24 x 18 cm, dont certains – puérilement kitsch – eussent peut-être gagné à ne pas quitter l’atelier. Les autres photos sont par contre géniales – quoique ici et là (volontairement ?) sous-exposées –, son « attente » et sa « vallée froide », pourtant de genres complètement différents, frôlent la perfection.

Serge Koch, lui, le seul de ces artistes dont vous et moi suivons la créativité tous azimuts depuis de nombreuses années, est présent avec huit clichés qu’il baptise « Last traces » dans ligne des bâtiments désaffectés, démolis ou en voie de l’être, de traces humaines donc, de l’éphémère qui nous survivra... un bout de temps. Toujours aussi virtuose, Serge ; dommage seulement qu’il ait cette fois un peu forcé sur le noir et sur les contrastes extrêmes. Je ne perdrai pas de mots inutiles pour qualifier le photographe suivant, Jean-Luc Koenig, qui nous présente une série de visages de femmes à la fois sensuels et mystérieux, la plupart du temps émouvants, voire bouleversants. À s’y perdre corps et âme. Somptueux !

Suivent les deux séries techniquement très achevées de Michel Mimran, « Crash in the Kitchen », du pop art, et « Flower on the floor », plus conventionnel, l’une comme l’autre étant loin de casser la baraque. Quoique – des goûts et des couleurs – pourquoi l’un d’entre vous n’y trouverait pas son bonheur ? Quand au dernier de « nos » artistes dans l’ordre alphabétique, Max Steffen, que j’ai brièvement cité dans ma présentation de février 2007 sur l’expo collective Serge Koch et Consorts « Am Duerf », il présente cinq photos « Sans titre », qui sont de véritables merveilles. L’une d’entre elles m’a particulièrement ému. Certes, les plus jeunes d’entre vous n’entendront pas vibrer comme moi ces deux montagnes aux notes d’Ebony and Ivory de Paul McCartney et Stevie Wonder ; leur émotion sera d’un autre ordre, mais non moindre. C’est sûr.

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1) Exposition au Cloître du Centre Culturel de Rencontre Abbaye de Neumünster, 28, rue Münster, Luxembourg Grund jusqu’au 17 avril tous les jours de 11 à 17 h. - info. 26 20 52-1 ou sur http://www.cal.lu

Giulio-Enrico Pisani