L'Orchestre de la Radio Bavaroise à la Philharmonie
Sir Simon Rattle célèbre la majesté déclinante d'un empire finissant
Faire précéder l'auguste et imposante 7ème Symphonie d'Anton Bruckner d'une oeuvre «militante» de Leos Janacek, personnalité encore de nos jours aussi largement méconnue que ne le fut le grand Autrichien de son vivant dans son propre pays, voilà qui ne manque pas de piquant pour aborder les derniers soubresauts musicaux du vaste Kaiserreich. De l'immense cathédrale sonore de l'organiste de Saint-Florian aux secousses libératrices du prophète du panslavisme en quelque sorte.
Si ce fascinant triptyque de Taras Boulba, personnage emprunté à Gogol (écrivain né en Ukraine mais appartenant indéniablement à la littérature russe et qui a inspiré le russophile et antigermanique Janacek), fit une si forte impression, c'est que nos musiciens, loin de jouer la carte de l'objectivité sonore, ont déployé tous les fastes instrumentaux susceptibles d'élargir la fragmentation rhapsodique aux dimensions d’une véritable épopée fondatrice d'une autonomie et d'une identité propres. Décanter la plus méticuleuse poésie instrumentale n'empêche pas le moins du monde ce chef à la subordonner à l'enjeu dramatique d'un combat pour un avenir collectif, au prix de la mort du héros et de ses deux fils il est vrai.
Aussi, le public se sent-il littéralement pris à la gorge par le drame qui se déroule de manière quasi cinématographique devant ses yeux, une approche programmatique qui multiplie dans un fondu enchaîné les travellings entre la triple tragédie à l'avant-plan et une âpreté combative puissamment incarnée, saturée par les effets saillants de cloches, de percussions et jusqu'au métal du grand orgue qui soutient cette chevauchée pour la libération tchèque de l'emprise austro-germanique. Une lecture certes grandiose mais nullement racoleuse, tant il est vrai que la simplicité inaltérée de souvenirs, de bribes d'airs populaires ou d'ébauches de danses festives, loin de toute mièvrerie, agit comme une racine nourricière.
Bruckner est souvent cité en exemple de la pesanteur légendaire dont on accrédite si volontiers, et pas forcément à tort, le symphonisme germanique, et les tentatives furent légion de le soumettre à un régime amincissant, au risque parfois d'en compromettre aussi bien la portée émotive que le lyrisme mystique. Dans ce contexte, il faut savoir gré à Simon Rattle et à sa phalange bavaroise d'avoir su préserver à la fois la chair orchestrale, la linéarité monumentale de la démarche et un soin indéfectible d'une progression calculée, burinée dans son instant présent comme dans son devenir évolutif, sans se mirer dans le miroir complaisant de la démesure.
Et quand le feu sacré de cette épineuse alchimie se met à tressaillir, il conquiert jusqu'aux ultimes recoins d'un auditoire comble, comme si l'écoute individuelle se doublait d'une égale perception générale, dénotant une gestion de l'énergie qui plonge la salle dans l'ivresse sonore et parvient à lui faire pressentir l'impalpable.
Sans doute la réminiscence de l'orage indépendantiste de Taras Boulba contribue-t-elle à noircir encore les nuages menaçants qui, bien au-delà de la disparition évoquée de la figure vénérée de Richard Wagner, respire des relents funèbres de fin de règne. Et, lorsque l'écho lointain de cette caractéristique mélodie infiniment ascendante qui ouvre le premier mouvement, réapparaît, le rayonnant lever de soleil prend des airs bien crépusculaires ...
Même le scherzo, l'habituel moment de respiration dans un environnement de gravité opprimante, n'arrive pas à alléger le climat et ne donne guère envie de rigoler dans une ambiance, musicalement oh combien aboutie, humainement bien empesée.

