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« Innocence of Muslims » – sacrilège, provocation, pure connerie, ou manipulation ?

Ce lamentable extrait publié sur YouTube et, depuis, un peu partout, d’un film qui n’a possiblement jamais existé – personne ne semble l’avoir vu en entier – a provoqué l’ire des extrémistes musulmans, ainsi que des masses crédules tombées dans le panneau d’une provocation aussi bête et méchante de conception que criminelle par ses conséquences. Ce brûlot a donc, comme on pouvait s’y attendre, choqué tout le monde. Mais n’était-ce pas là, justement, le but poursuivi ? Et par qui ? Les nombreux morts et blessés causés en Libye, Tunisie et ailleurs, ainsi que les innombrables destructions dues à une colère pouvant à première vue paraître justifiée, tout cela donc, ne restera pas sans conséquence. La presse du monde entier s’en est donnée à coeur joie. À défaut de mariage royal, catastrophe nucléaire ou pandémie mortelle, quoi de plus profitable aux tirages que ce tsunami politico-religieux, surtout lorsqu’il se prête à toutes les spéculations possible.

Une exception dans ce paysage médiatique aux colonnes d’une superficialité consternante nous est toutefois offerte par un long article bien détaillé de Youcef Benzatat dans Mediapart : « Innocence of Muslims » : une fuite en avant de plus pour un Empire décadent. (1) Si l’on fait abstraction du nombre, parfois dérangeant, de coquilles, on pourra se faire vraiment plaisir et mourir nettement moins bête en lisant ce texte d’une rare lucidité ! Dommage seulement que Youcef Benzatat ne tire pas les conclusions de sa sagacité. Il ne fait en fait qu’égratigner “en passant” les possibles promoteurs de cette sale combine et tombe ainsi, au moins en partie, dans le piège de la provocation. Il risque donc, sans la commettre tout à fait, la même erreur que les foules hystériques qui s’en prennent aux U.S.A. en bloc et à ses représentants les plus visibles, mais, du moins cette fois, non coupables et complètement dépassés par la situation. Cherchez donc plutôt à qui le crime profite ! Et ce n’est certes pas à Barak Obama, Hillary Clinton, à leur ambassadeur ou aux intérêts du peuple américain dans son ensemble.

C’est en effet oublier un peu vite que les U.S.A. sont loin d’avoir un système politique uni et monolithique. Des dizaines d’« affaires » et de scandales américano-américains le prouvent. Les U.S.A. ont beau disposer d’un régime présidentiel ; leur président ne peut donner sa pleine mesure impérialiste et va-t-en-guerre que s’il est de droite, avec un gouvernement républicain allié au complexe militaro-industriel et aux multinationales pétrolières, pharmaceutiques et alimentaires. Lorsque la présidence est démocrate, comme sous Kennedy, Carter et, surtout, Obama, tout ce petit monde subversif entre en agitation et manipule en sous-main la politique américaine qu’elle ne peut orienter directement, comme elle l’a fait, par exemple, sous les présidents Bush père et fils.
Qu’il y ait des sionistes sous roche, des lampistes crétins et des extrémistes primaires à l’origine de cette infâme offense à l’islam, c’est certain. Cependant, il ne faut pas être un spécialiste de l’espionnage, pour supposer que ces idiots de service puissent avoir été instrumentalisés par la C.I.A., ou autre organisation parallèle ou sous-jacente du même ordre, pour le compte du complexe militaro-industriel & compagnie. Les U.S.A. en tant que puissante nation impérialiste et néocolonialiste n’ont en effet aucun intérêt à jeter de l’huile sur le feu et à déclencher d’aussi vastes et toujours incontrôlables incendies. Mais les vrais « chefs » de la C.I.A. et ses sous-marins locaux (arabes ou autres) pourraient bien en avoir, eux. Ils auraient tout intérêt à couper la main tendue jadis par Obama au monde musulman, à le décrédibiliser et à le faire paraître avec son équipe pour ce qu’ils sont eux-mêmes : les véritables ennemis des peuples américains (du sud, du nord, états-unien compris), arabes et autres.

Voilà qui s’apparente d’une certaine manière à la tragédie Kennedy au début des années soixante. Les sexagénaires se souviennent encore bien de cette « affaire » qui commença avec la tentative d’invasion de Cuba à la Baie des cochons par les riches exilés cubains et leurs mercenaires appuyés et armés par la C.I.A. et qui s’acheva le 22.11.63 lorsque tout ce diabolique petit monde fit probablement assassiner le président à Dallas par un lampiste. Comme par hasard, celui-ci fut assassiné à son tour par un autre lampiste, qui mourut lui-même d’une prétendue « embolie pulmonaire » durant son procès. (2) Quoi de mieux que des lampistes pour occulter la scène en éteignant les lampes et brouiller toutes les pistes… en se faisant éliminer à leur tour après coup !?

Les interventions de la C.I.A., en collaboration avec les faucons de l’armée américaine et leurs services spéciaux, ne se comptent plus depuis : ingérence à Cuba, en Iran contre Khomeiny, en Afghanistan contre les Soviétiques, au Nicaragua, au Chili, au Brésil, en Argentine et en de dizaines d’autres pays. Et je ne compte pas son activité d’espionnage et de subversion occulte sur l’ensemble du globe. Il est vrai que, en règle générale, la plupart des opérations « ouvertes » de la C.I.A. dans le monde se terminèrent, à court ou à long terme, de manière désastreuse pour les intérêts, non seulement des pays ciblés, mais aussi du peuple américain lui-même. Et l’on peut se demander, ce que les instances présidentielles américaines et les soi-disant « incorruptibles » du F.B.I. attendent encore pour mettre, une fois pour toutes, les stratèges fous de la C.I.A. hors d’état de nuire. Certes, vouloir les traduire en justice serait utopique. Alors faudrait-il peut-être envisager de les mettre à la retraite dans des ranchs du Kansas, du Montana ou du Wyoming, où ils pourront défouler leurs instincts belliqueux entre eux dans les rodéos et les guéguerres de clôtures et pâturages.

Mais, trêve de plaisanteries ! Qu’est-ce que la Central Intelligence Agency et ses véritables chefs inavoués pourraient-ils espérer de l’immonde pamphlet qu’est « Innocence of Muslims » ? Beaucoup, bien sûr ! De plus en plus contestée depuis la fin de la guerre froide, elle ne peut en effet que profiter de tout désordre international en rapport avec les U.S.A., qui lui permet de justifier son existence et d’accroître son influence. Ce cas précis ne constituerait-il pas une splendide occasion de redorer son blason et de s’attribuer une utilité dont bien des Américains eux-mêmes doutent fort ? Provoquer une nouvelle guerre froide ouverte, mais cette fois avec le monde arabe en général (3), leur permettrait d’exiger des crédits accrus et de nouveaux moyens d’un gouvernement poussé, face à la crise, à des arbitrages financiers de plus en plus difficiles. Et, cerise sur le gâteau, quelle jolie chance de compromettre la campagne de réélection de Barak Obama en permettant à son adversaire Mitt Romney, ce coup ci étonnamment préparé, de saisir la balle au bond et d’accuser le président de laxisme, d’antimilitarisme et d’islamophilie. Cela ne s’appelle-t-il pas, faire d’une pierre (au moins) deux coups ?

Jean Martel
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1) http://blogs.mediapart.fr/blog/youcef-benzatat/150912/innocence-muslims-une-fuite-en-avant-de-plus-pour-un-empire-decaden. (ce n’est pas un coquille ; le lien finit avec « n » et non avec « t »).

2) Il n’est pas démontré que Lee Harvey Oswald ait assassiné Kennedy. Il n’était que le principal (et fort commode) suspect. Son assassin Jacob Leon Rubenstein, dit Jack Ruby, ayant agi au vu de tous, était bien coupable, mais n’eut plus la possibilité de (ou l’on veilla à ce qu’il ne puisse) révéler le dessous des cartes.

3) La lutte contre le terrorisme relève du FBI aux U.S.A. et de l’armée avec ses alliés à l’extérieur.