Festival de Bayreuth 1876 – 2026 (1)
Tohu-bohu pour le Ring
L’expression se rapporte à la genèse dans la bible, mais d’un état informe et vide, elle est passée dans la langue à de la confusion, à un tumulte bruyant. Il s’est passé quelque chose d’analogue pour l’Anneau des Nibelungen, de Wagner, cet été à Bayreuth ; qu’on se rassure quand même, côté musical, orchestre comme chanteurs, on était dans la bravoure, dans l’excellence. Le trouble était du côté des images, confiées à de l’IA, mais nous avions été avertis, les précautions avaient été prises, et aucun nom de metteur en scène n’avait été annoncé. Marcus Lobbes, quand même « Intendant der Akademie für Theater und Digitalität Dortmund », avait évité cette dénomination, s’était contenté de figurer comme curateur. Du soin, il en a sans doute pris beaucoup, pour cette expérience inédite à l’occasion du cent cinquantième anniversaire, mais ça n’a pas passé la rampe, heureusement qu’à Bayreuth il reste toujours l’abyme mystique.
De telles profondeurs, de la fosse, des flots du Rhin, remonte au long de 136 mesures l’harmonie bloquée en l’accord de mi bémol majeur, jusqu’au brusque changement avec le premier chant de Woglinde, l’une des filles du fleuve. Et dans le fonds mis généreusement à sa disposition, l’IA a choisi judicieusement les machines imaginées pour la première de 1876, avec les nageuses pourfendant l’eau, du moins peut-on l’imaginer. L’une des origines des images, c’est la série inépuisable des représentations de Bayreuth au fil des décennies, une autre l’actualité politique qui les a accompagnées, et pour finir on passe à l’art, à la peinture, et quasi systématiquement dans une démarche d’abstraction qui efface le concret, ça va en gros des surréalistes à l’art des années cinquante, aux spectateurs de faire les rapprochements.
Un maelström vous emporte, malgré les repères tout personnels, et qui pis est, il submerge les chanteurs pris dans des costumes, indifférenciés, qui les rapetissent, dans des images projetées sur les murs du fond de scène et un rideau de gaze à l’avant. Ils bougent un peu, esquissent tels gestes, tels comportements, on est moins de toute interprétation, pas l’amorce d’une volonté qui fasse sens. On dira gentiment que c’est donc le moment de se replier sur la musique et le chant, et au bout du Crépuscule, ce fut le triomphe pour Christian Thielemann (peut-être l’absence de mise en scène avait-elle changé des choses dans notre écoute, dans la conduite même du chef, plus fluide, semblait-il, plus dégageante et détaillante, décapant toute emphase, approfondissant là où il fallait) ; pour Michael Volle, Wotan de belle prestance, à la diction impeccable ; pour Klaus Florian Vogt, mis à contribution à l’extrême, comme Loge d’abord, comme Siegmund et Siegfried par la suite, égal dans les moments de fougue et d’émotion ; pour les femmes du clan, pour Sieglinde (Elza van den Heever) et Brünnhilde (Camilla Nylund), toutes deux avec beaucoup d’expression due à leur voix irradiante, pour Fricka (Anna Kisjudit), pour Erda enfin (Christa Mayer) ; pour leurs antagonistes, d’Alberich et Mime à Hagen, où l’on arrêtera injustement l’énumération, non sans avoir mentionné les choeurs, pas d’autre mot pour les qualifier que « Wucht » de la colline.
Les hommes de Hagen, quelle force, quelle violence, mais au bout face aux dernières images une tout autre foule est là, muette, et Patrice Chéreau l’avait fait se retourner vers la salle. L’IA a repris Gwyneth Jones dans les décors de Peduzzi, pour les effacer à son habitude ; elle a fait de même du rocher inspiré de Böcklin, mais comme il garde sa beauté, sa majesté dans l’abstraction. Voilà des souvenirs de Bayreuth inaltérables, avec telles autres images des interprétations de Kupfer, de Castorf. Trois interprétations du Ring qui ont interpellé, pris à partie ; ce qui n’est pas l’intention de l’IA.

