Kultur

Roland Schauls : Pet Shop chez Clairefontaine

L’artiste dont je vous parle aujourd’hui, amis lecteurs, jouit déjà chez nous d’une telle renommée, que, franchement, je me sens un peu gêné de vous en présenter le parcours. Contentons nous donc d’un petit rappel. Roland Schauls est né à Luxembourg en 1953, a étudié l’éducation artistique et la graphique libre à l’académie des Beaux-arts de Stuttgart de 1974 à 1982, ville où il continue à vivre et à travailler. Il a déjà exposé un peu partout en Allemagne et au Luxembourg, mais aussi en Suisse, Espagne, Tchécoslovaquie, URSS (en 1990), au Brésil et ailleurs encore.

Fréquemment présent à la galerie Clairefontaine (1), il y a déjà participé à de nombreuses expositions collectives et en a présenté aussi bien des individuelles. Souvenez-vous notamment de son expo « Les sept péchés capitaux », joyeuse série d’allégories, que je vous ai dévoilée il y a deux ans dans ces colonnes ! Cependant, aujourd’ hui, son pinceau ne signale ni stigmatise aucun nouveau péché capital. Roland Schauls aurait-il mis un peu la pédale douce sur la corrosion ? Possible, mais il n’en a pas oublié pour autant la dérision... enfin, sans trop la pousser quand même. Ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas de flirter avec son petit côté Toulouse-Lautrec revu à l’expressionnisme allemand et saupoudré d’un Bacon qui aurait remplacé le grotesque par l’élégance... en supposant que ça ait pu exister.

Pas de panique pourtant ! Le figuratif conserve chez Roland tous ses droits et, à défaut de fautes capitales, Roland continue à s’éclater en une sarabande de caractères, de formes et de couleurs qui illuminent une Galerie Clairefontaine en délire sous l’oeil indulgent de la Grande-duchesse Charlotte et même, à quelque pas de là, du Saint Esprit. Je parle de la statue de... et de la rue du..., bien sûr. C’est que notre peintre a mis une fois de plus les bouchées doubles, voire triples. Et si déjà à l’époque il avait multiplié ses péchés capitaux afin de satisfaire sa boulimie de peinture et, du même coup, tous ses amateurs, cette fois il n’y a pas été de main morte non plus.

Ajoutez aux soixante-quatre toiles listées et reparties dans les deux galeries, celles de la réserve, ainsi que huit autres exposées dans une banque tout près de là, à côté de la librairie Ernster, et vous voilà face au Balzac de la peinture luxembourgeoise ! À l’instar d’ Honoré de Balzac, l’un des meilleurs peintres de caractères de son temps, qui s’autoproclama « forçat de la plume » (2), Roland Schauls peut briguer le titre de forçat du pinceau. Et là encore – autre similitude avec l’illustre écrivain – la quantité va de pair avec l’excellence. Sa palette de couleurs, d’ambiances, de décors, mais surtout de personnages : femmes, hommes, enfants, animaux de compagnie – pets – est d’une exubérance incroyable.

Certes, les expressions faciales de ses personnages gagneraient ci et là à être un peu plus différenciées, mais l’artiste semble avoir fait le choix, un peu comme Joseph Kutter, de caricaturer ici modérément, là moins, ses sujets surtout dans leur attitude corporelle et leur tenue. Voyez donc dans « Jacques a dit », ce couple « pink » sommairement croqué sur canapé bleu clair ! Il faut du génie pour jeter ça sur toile. Peu flatteur évidemment pour ceux qui ont inspiré la toile, mais pas vraiment mordant ; je dirais presque soft. Adouci Roland ? Il n’a en tout plus rien de furieux, et a été jusqu’à se payer une nature morte, paisible et tout de même un peu perdue au milieu de sa galerie de personnages. Rassurant. Même qu’une brave famille bourgeoise a risqué de se faire peindre par lui sur fond « vieille ville bout de corniche », l’un des arrière-plans préférés de Roland, sans trop pâtir de sa peinture radiographique.

Par ailleurs, deux séries dominent l’exposition : les « Pet shop boy » (ou « girl ») et les « Famous lovers », couples d’amants célèbres, réunis (ou opposés) tête-bêche, à la façon de cartes à jouer. Et c’est aussi parmi les toiles de cette série que nous retrouvons quelques-unes des oeuvres les plus brillantes de cette exposition. Je pense notamment aux quatre tableaux 29 à 32 et 34 à 37 dans l’espace 2 (St Esprit), où Louis XIV batifole avec madame de Maintenon et madame de Pompadour, Napoléon deux fois avec sa Joséphine, Henri IV avec sa reine Margot, Donald avec Daisy et Mickey avec Minnie. Trois autres toiles m’ont également beaucoup impressionné rue du St. Esprit ; c’est « Hortense », « Fleur », et « Jacques a dit », dont je vous parlais plus haut. Celles que j’ai aimé le plus dans l’espace 1 (place Clairefontaine), sont « Léandre » et « Montana », tableau au titre fort mystérieux, puisque suggérant le fameux état montagneux et sauvage des USA, lorsque Schauls y montre une terrasse avec vue sur mer. Après tout, c’est peut-être bien un lac. Qu’importe ! On aime.

À présent je vous invite à effectuer un bref travelling arrière dans le temps et vers le sud, jusqu’à Florence, où Roland Schauls séjourna souvent. Grand admirateur de peinture classique et défenseur du patrimoine artistique, il s’est inspiré des nombreux autoportraits de peintres découverts aux Offices (Galleria degli Uffizi) exposés dans les salles ou entreposés dans la réserve du musée, pour réaliser entre 1995 et 1998 nombre de portraits de grands peintres. Rassemblés en 42 x 12 unités, ou dans un autre rapport, ceux-ci donnent un immense tableau d’environ 100 m2 composé de 504 portraits d’artistes comme Dürer, Rembrandt, Rubens, Vélasquez ou autres Delacroix, mais aussi de peintres moins connus dont Shauls veut rafraîchir et sauvegarder la mémoire. Et cette oeuvre monumentale, digne des grands maîtres de la Renaissance, est exposée dans le grand hall d’entrée couvert de l’Abbaye de Neumünster. Pourquoi donc ne pas profiter de votre visite place Clairefontaine, puis rue du St. Esprit pour poursuivre votre promenade vers le Grund et le centre culturel de rencontre de l’Abbaye de Neumünster ?

Et encore un tuyau : une autre occasion de mieux connaître notre artiste et d’en apprendre davantage sur son travail se présentera lors d’une table ronde à laquelle vous êtes cordialement invités. (3) Celle-ci aura lieu mardi le 19 octobre à 18 heures avec Roland Schauls et Mario Hirsch, Directeur de l’Institut Pierre Werner, dans l’espace 2 de la galerie Clairefontaine, 21, rue du St. Esprit.

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1) Galerie Clairefontaine, Luxembourg ville, espace 1, n° 7 place Clairefontaine et espace 2, n° 21, rue du St. Esprit (à deux pas de la place Clairefontaine). Ouvert mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h et samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. L’exposition Roland Schauls peut être visitée jusqu’au 20 novembre.

2) Dans une lettre à Mme Hanska, sa future femme.

3) En allemand et luxembourgeois.

Giulio-Enrico Pisani