Tunisie : La véritable Révolution
Aujourd’hui, à l’occasion de son sixième anniversaire, force est de constater que la “Révolution de jasmin” sent davantage la m... que le jasmin. Aussi, avant de vous faire participer à une découverte dont l’impitoyable dureté m’a fait rougir de honte, je m’offrirai mon « mea culpa » le plus contrit. J’ai honte en effet d’avoir suivi le fameux « printemps arabe » depuis sa naissance en janvier 2011 et m’être fendu de sept douzaines d’articles sur la révolution en Tunisie (seul pays où ce « printemps » n’ait pas tourné à la tragédie) en parlant surtout de « grande » politique. Si j’ai relaté une demi-douzaine de fois ce qui se passait à la base, là où régissent non pas les slogans attrape-nigaud et belles idéologies, mais la réalité crue, c’est beaucoup. Heureusement, ce 14 janvier, un article de Henda Chennaoui(1), paru sur Nawaat.org(2), l’un des médias tunisiens les plus populaires, m’a ouvert les yeux. Du même coup cela me confirme ce que je répète depuis des années : la révolution tunisienne n’est ni avortée, ni réussie, mais loin d’être achevée. Et ça me rappelle surtout que les révolutions se passent au niveau du peuple, même si elles sont trop souvent récupérées par des profiteurs qui s’en gargarisent. Autrement c’est des putschs, pronunciamientos, coups d’état, voire guerres civiles, telles que générées ailleurs au Moyen-Orient sous le nom redondant de « printemps arabe » par d’infâmes manipulations de dirigeants américano-ouest-européens avec leurs « amis » qatari-saoudiens.
Prenant dans la misère matérielle du peuple tunisien le contrepied des louanges sur la « réussite » de cette révolution, la seule ayant abouti pacifiquement à la démocratie, Henda Chennaoui dépeint un tout autre tableau que celui, officiel, qui valut à la Troïka(3) de ses récupérateurs le prix Nobel de la paix. Ces profiteurs, aussi biens bourgeois opportunistes, qu’islamistes intégristes ou islamistes bourgeois, ne veillent qu’à leurs propres intérêts, laissant, tout comme, voire pire que la clique renversée Ben-Ali-Trabelsi, le petit peuple livré à lui-même et subsistant, résigné, grâce à toutes sortes de combines. Et quand ci et là, comme à Kasserine, il manifeste sa colère, c’est le déchainement des politiciens et médias dominants contre le prolétariat fainéant et les empêcheurs de réussir la hautement et internationalement louée « révolution de jasmin ». La région de Kasserine a acquis pour cela une fort mauvaise réputation. Elle ne constitue cependant qu’un cas parmi bien d’autres. Mais c’est à travers cet exemple, que Henda Chennaoui nous montre quatre échantillons d’un combat quotidien qui, lui, mérite vraiment l’attribut révolutionnaire au sein d’une révolution qui est loin, très loin d’être achevée.
En effet, et c’est ainsi que commence cet article intitulé « Kasserine : Portraits d’une révolution en marche », où, selon ses récupérateurs, « Les pauvres sont responsables de leur pauvreté ». Comme je ne puis vous en donner dans ces colonnes qu’un bref aperçu, amis lecteurs, je ne saurais trop vous en recommander de lire l’original sur http://nawaat.org/portail/2017/01/14/kasserine-portraits-dune-revolution-en-marche/. C’est écrit dans un style aisé et brillant émaillé de péripéties à la limite du croyable et du roman policier. Henda Chennaoui poursuit sa préface avec son ironie mordante : « ... De même, les Kasserinois méritent leur sort. Le disque rayé de la machine propagandiste ressasse que les habitants de Kasserine sont fainéants, impatients, dangereux et fatalistes. L’absence de développement dans la région ? C’est assurément de leur faute, jamais celle des représentants de l’Etat, des élus, ou d’un système économique gangréné par la corruption. (Pourtant,) six ans après (le commencement de) la révolution, malgré toutes les tentatives de castrer la résistance des pauvres, Kasserine garde espoir et renouvelle ses méthodes de lutte. (En voici) la preuve, par quatre portraits »...
Le 1er portrait que brosse Henda Chennaoui est celui de Khouloud Ajlani, une avocate militante qui refuse de céder à violence policière. « ... jean ample et ... baskets, elle sillonne la ville à pied, les mains dans les poches. Elle ne presse jamais le pas. Elle ne change jamais de côté pour éviter de croiser les flics sur son chemin. Rien ne l’intimide... » Connue de tous et protégeant surtout les victimes des bus policiers qu’elle « ... documente depuis 2011, elle les encourage à porter plainte... ». Elle intervient par exemple en faveur de Mosbah Choubani, arrêté par la police sur soupçon de vol d’une charrette de briques qu’il ne faisait que transporter pour autrui. « ... Quelques heures plus tard, il est transféré à l’hôpital régional. Il perd l’usage de ses pieds, un trou dans le crane et le bras droit fracturé… ». Elle obtient que justice lui soit rendue, enfin, du moins en partie. Victime elle aussi de fréquents harcèlements policiers, et même de graves menaces, elle ne réussit pas toujours, mais n’abandonne jamais. « ... À travers mon frère, les policiers m’ont menacé de prison si je (ne) laisse pas tomber l’affaire de Mosbah. Ils disent que je veux causer le désordre à Sbeitla. Je sens (que) c’est bientôt mon tour, mais ça ne me fait pas peur », lance-t-elle souriante. »
2ème portrait : Moez Gharsalli, 38 ans. Après des études en hygiène du milieu et protection de l’environnement « ... il court d’une aventure à l’autre entre Tunis et Paris. La dernière en date était de faire le tour des prisons tunisiennes en tant qu’hygiéniste. (En) 2012, il revient à Kasserine, sa ville natale et lance une association pour l’environnement et les espaces verts... ». Mais sur le terrain il comprend que la réalité a bien d’autres exigences. « ... À Oued Endlou, juste en face de l’usine d’Alfa, Moez observe les déchets de la production de papier accumulés depuis des années sur le vaste terrain (...) L’air est irrespirable, prévient-t-il. Et pourtant, des centaines de familles habitent ici. Elles n’ont ni assainissement, ni eau potable, ni électricité (...) nous avons relevé le nombre hallucinant de maladies mentales, respiratoires et dermatologiques. Les gens ici souffrent de la pollution, mais pas seulement. (...) ils souffrent de l’injustice et de l’abandon... ». Ici et en beaucoup d’autres lieux, Moez mène une lutte permanente contre mille obstacles. « ... Ni la municipalité, ni la direction régionale de l’ONAS(4), ni même le gouvernorat ne décident du sort des déchets et par conséquence de celui des habitants. « Ce sont les industriels qui dictent une politique aberrante et anarchique de la gestion des déchets suivant leurs intérêts. Et il est quasi impossible de dénouer ce réseau mafieux complexe et de le dénoncer. À tel point que la simple décision d’installer cinq mètres de canaux d’assainissement peut prendre des mois de combat, avec un bataillon d’obstacles invisibles ». Et ce n’est pas une exception. Mais il ne désespère pas.
3e portrait : celui de Ghawth Zorgui, 28 ans, professeur de théâtre au collège de Cité Ennour. Mais rappelons d’abord qu’une révolution c’est long et douloureux. Ici, comme dans le 1er portrait, elle exige davantage un changement des mentalités et une lutte contre les discriminations plutôt que grands principes, ukases religieux et belles phrases politiciennes. C’est ce que pense aussi notre jeune prof, qui combat avec le théâtre l’abrutissement des jeunes par la télé-poubelle et (Henda Chennaoui ne l’écrit pas, mais se lit entre les lignes) l’embrigadement par les prêches réducteurs et radicaux des islamistes salafistes. « ... Ici, j’apprends aux enfants comment être soi-même » confie Ghawth à Henda, « dans une voie qui ne soit pas celle d’un délinquant ni d’un terroriste. Je leur apprends à dire non d’une façon différente à ce qui leur est prédestiné et aux injustices qui les entourent ». Ghawth Zorgui anime (aussi) un club amateur avec des enfants de 12 à 14 ans. Ils y écrivent des textes dramatiques, fabriquent des décors et des costumes, apprennent à maquiller les personnages et à installer les lumières de la scène. « Le rêve de ces enfants est de participer à la compétition nationale de théâtre et de gagner un prix, explique-t-il avec enthousiasme. »...
4ème portrait : Fatma Rhimi, 27 ans, animatrice de Radio Houna Gasserine [Ici Kasserine], est l’une des militantes les plus redoutées (contre) la corruption à Kasserine. Pour son émission « Sans politique », Fatma et ses deux collaborateurs creusent chaque semaine une affaire de corruption (...) Les dossiers que Fatma a répertoriés et diffusés sont nombreux. Son émission est produite en partenariat avec l’Instance nationale de lutte contre la corruption. « Un des plus grands dossiers de la corruption à Kasserine (...) concerne les blessés et les martyrs (dit-elle). Nous avons découvert que des fonctionnaires au gouvernorat ont remplacé plusieurs noms de martyrs et de blessés par ceux des membres de leurs familles. Des centaines de noms et de comptes bancaires ont été remplis au détriment des vraies victimes qui n’ont rien reçu. La situation est complexe et les coupables sont visiblement intouchables », se désole Fatma. (...) Ce n’est pas vrai de dire que les jeunes de Kasserine ne veulent pas travailler. Tous les jours, des jeunes diplômés frappent à notre porte pour bosser ou donner un coup de main. Mais le vrai problème (...) de la région est le népotisme et la corruption qui mènent à une absence totale de développement. Cette injustice est flagrante et les responsables sont au courant mais personne ne fait rien », explique Fatma, dont la conclusion s’applique d’ailleurs parfaitement à tout l’article de Henda Chennaoui : « Cette révolution, nous l’avons commencée ici et elle continuera ici. Pacifique et visionnaire ! Les jeunes de Kasserine sont de plus en plus actifs dans des associations et des collectifs qui lancent des initiatives citoyennes. Et nous sommes nombreux à militer contre la corruption et la bureaucratie étouffante (...) Cette prise de conscience portera ses fruits tôt ou tard ».
Giulio-Enrico Pisani
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1) Henda Chennaoui est une journaliste indépendante, spécialiste en mouvements sociaux et nouvelles formes de résistance civile… »
2) Nawaat.org est une plateforme collective indépendante fondée en avril 2004 et bloquée en Tunisie jusqu’au 13 janvier 2011. Ayant reçu de nombreux prix, Nawaat focalise sur de nombreux sujets sous des angles rarement abordés par les médias dominants, y compris en ligne. Ils sont très impliqués au niveau de la protection de la vie privée, la défense de la liberté d’expression, l’OpenData et le droit d’accès à l’information et aux documents publics..
3) Gouvernement de coalition formé après le renversement de la dictature, afin d’organiser des élections donnant une majorité stable et de diligenter la rédaction d’une nouvelle constitution.
4) ONAS : Office National de l’Assainissement

