Kultur

Rien que pour vos yeux : « Regards de femmes » perçus par Hilly Kessler

« Frauenblicke », ces regards que Musset voyait « éblouis », ou « adorés, dans les miens confondus », ces regards qui nous saisissent, envoûtent, brûlent parfois, marquent souvent, hantent toujours, qui traversent nos pupilles, impressionnant notre mémoire optique de manière indélébile, que sont-ils, ou de qui ? De qui sont ces visages qu’ils éclairent, ces visages qui nous dévisagent, nous interrogent, nous parlent ou nous ignorent depuis les cimaises de la Galerie Miltgen (1), où Hilly Kessler expose pour la troisième fois ses tableaux ? Face à l’un ou à l’autre portrait – de femme, bien sûr – une impression de déjà-vu me saisit, parfois trompeuse. Un « chaperon rouge » peut être de façon récente, même si la première exposition de Hilly Kessler chez Miltgen en novembre 2009 en présentait toute une collection intitulée, justement, « Rotkäppchen ». La suivante, « Viva la Diva », en décembre 2010, était déjà plus diversifiée, variée, une expo vraiment exceptionnelle. L’une ou l’autre femme en bonnet (de bain) rouge tout de même. C’est qu’elle a l’air d’y tenir. Ah, ces artistes ! Une psychanalyse s’imposerait-elle ? Faudrait que je lui en touche un mot à l’occasion.

Je rigole, bien sûr. Et en quoi sa bonnetrougeophilie me regarde-t-elle ? Celle-ci est d’ailleurs en régression, et l’artiste ouvre aujourd’hui notre regard sur d’autres horizons : autant de découvertes intéressantes, voire fascinantes... pas toutes, mais en tout cas bon nombre. Parmi ses plus belles réussites, la palme revient à mon avis à « La grande bleue », un petit tableau 40 x 40 cm représentant un portrait de femme au regard pensif, insondable, une sublime symphonietta de bleus sur fond bleu : un bijou. Autre chef-d’oeuvre : « Melancholia », qui montre une jeune femme en maillot de danse assise par terre, la tête à la fois soutenue et encadrée par son bras gauche replié. Contrairement à ce que suggère la tenue sportive, elle offre une impression alanguie, introvertie, pensive, en fait, mélancolique. L’harmonie des camaïeux gris et ocres pâles y est parfaite et les contrastes entre la tête rentrée, le corps las et sensuel, le sol dur et la tapisserie au décor floral orientalisant, sont impressionnants. Une très, très belle peinture !

Dans un tout autre style, il y a « Audrey », portrait de jeune femme debout en robe rouge orangé, dont le regard, comme circonspect, nous évite ; sûre d’elle et pourtant méfiante. La combinaison chromatique entre la robe de feu, la profondeur mouvementée des gris à peine griffés de rouge et de jaune de l’arrière-fond, la carnalité du bras et les ombres du visage y mêlent adroitement le sensuel au sévère, la provocation à la retenue. Au premier étage de la galerie, la dernière marche de l’escalier en spirale franchie, la découverte est plus saisissante encore. Ici, dans un carré de 1 x 1 m, c’est un visage oriental, gris perle sur fond à dominante orange, qui nous accueille de toute la profondeur de ses yeux en amande. Ici aussi, le regard semble nous fuir. Mais plus désirant et langoureux que méfiant, ne serait-il pas porteur d’une mystérieuse invite ?

Toujours au premier étage, à gauche en quittant l’escalier, sur la paroi du fond, 42 paires d’yeux lancent, depuis autant de tableautins de 30 x 30 cm, leur regards tous azimuts. Je dois reconnaître que la plupart d’entre eux ne m’ont guère convaincu. Par contre, juste à côté, vous pourrez découvrir, amis lecteurs, une autre merveille. Alternative violente, non résignée, quasi-tragique à cette « Melancholia » citée plus haut, l’expression de la femme dont le visage explose ce tableau de 80 x 100 cm, intitulé « Fado », contient une formidable charge de souffrance intériorisée que seul le chant – triste ou tragique – et la danse – sensuelle – pourront adoucir et extérioriser en une saudade alanguie.

Cette exposition compte encore bien d’autres « regards de femme » qui mériteraient d’être mentionnés, mais l’espace rédactionnel me manque et, après tout, la découverte vous appartient. Ah oui, juste encore un mot au sujet de deux remarquables natures mortes présentées pour ainsi dire « hors concours » et qui montrent une facette très peu connue de l’artiste, dont le galeriste préfère, semble-t-il, exposer les travaux sur « l’éternel féminin ». Figuratives, sobres, limite minimalistes comme celles d’un Nicolas de Staël, ces natures mortes aux trois objets chacune ont toutefois une rondeur, une épaisseur et une profondeur qui rappelle celles de Bonnard. La première pend aux cimaises du rez-de-chaussée : boite à thé rouge portant l’inscription Mariage, accompagnée d’un grand galet et d’un petit récipient, tous deux blancs. L’autre, que j’ai découverte au premier étage, à même le sol, appuyée contre le mur, affiche une harmonie parfaite entre deux toupies et une barre transversale dans les camaïeux sépia, gris et bleu clair. Oeuvre d’une puissance rare !

Mais qui est cette artiste d’exception ? Pour ceux d’entre vous qui n’ont pas lu ou ne se souviennent pas de mes précédents articles, disons que le docteur Hilly Kessler est née en 1959 à Würzburg. Portée dès son plus jeune âge vers le dessin et l’image, elle eût pu se livrer d’emblée à sa passion pour la peinture, mais désireuse d’assurer d’abord sa sécurité future, elle a commencé par suivre une formation de dessinatrice en mécanique. Diplômée en 1979 (Fachabitur für Technik mit Facharbeiterbrief zur technischen Zeichnerin für Maschinenbau), la voilà rassurée quant au pain quotidien. Dès lors, elle décide de se tourner vers ses deux amours : l’art et.... la médecine, passe son baccalauréat au Graf (Friedrich) Spee Kolleg de Neuss et imprime à son existence un tournant binômique décisif. D’un côté elle entreprend en 1989 des études de médecine à Aix-la-Chapelle ; de l’autre elle vit jusqu’à en 1997 en quasi-bohème, peignant et vendant ses toiles... pour payer sa médecine. Simultanément, elle poursuit sa formation artistique auprès de diverses académies en Allemagne, en Italie et au Luxembourg, où elle s’établit à la fin de ses études de gynécologie-obstétrique en 1997.

D’abord employée à la maternité du Centre Hospitalier de Luxembourg, elle a depuis douze ans son propre cabinet et, si la gynécologie a pris de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir un véritable engagement, dessin et peinture restent sa grande passion. Mais rien ne se perd, et sa formation en mécanique tout comme son don pour le travail manuel la servent aussi bien dans son cabinet médical que dans son atelier, où elle fabrique et assemble quasiment tout elle-même. Sa peinture – acrylique, huile, pastel, gouache et craie, souvent mélangés – Hilly Kessler l’applique aussi bien sur toile « conventionnelle » que sur bien d’autres supports, comme le carton, de vieux draps ou du bois. Et si elle présente souvent ses oeuvres à l’état brut, d’autres fois elle les encadre elle-même sobrement, ou les insère dans de cadres anciens qu’elle restaure avec amour... amour qui transparaît à travers sa peinture et qui attend chez Miltgen... rien que pour vos yeux.

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1) Galerie d’Art Michel Miltgen, 32 rue Beaumont, Luxembourg centre, ouvert mardi-vendredi 10-12,30 h & 14-18 h / samedi 9,30-12,30 h & 14-18 h.- Expo Hilly Kessler jusqu’au 31 décembre.

Giulio-Enrico Pisani