Kultur

Pierre Schumacher : l’un des plus purs esprits littéraires et philosophiques luxembourgeois

Les publications de Pierre Schumacher ne sont pas importantes en nombre, mais imposantes quand à leur envergure littéraire et philosophique. Des livres essentiels, des livres qui disent magistralement la vie, l’écoulement des jours, les grandeurs et les tristesses de l’âme, les chagrins de l’homme, les paysages, les douceurs et les douleurs de ces ailleurs proches et lointains.

Pierre Schumacher a étudié la philosophie de 1956 à 1967 à la Sorbonne, puis de 1959 à 1967 l’architecture et l’art à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris. Dès 1967, il s’est établi comme architecte à Luxembourg. Ses créations architecturales ont été tout empruntes de ses élans philosophiques et poétiques, l’inverse étant vrai aussi.
Je viens de « séjourner » de longues semaines durant au sein de l’œuvre littéraire de Pierre Schumacher, éprouvant beaucoup de difficultés à m’extraire de cet univers défini à l’aide de touches sensibles et savantes à la fois. L’écriture de Pierre Schumacher le hisse au panthéon des plus purs esprits littéraires et philosophiques de notre pays, pour ne pas dire le plus pur.

Germaine Goetzinger du Centre National de Littérature a parlé de valise d’émotions que contiennent les livres de l’auteur, mais aussi d’édifice littéraire. Germaine Goetzinger a mille fois, dix mille fois raison.
Pierre Schumacher est un édifice littéraire, tout en émotions, en sensibilité, en talent, un talent qui ne semble pas avoir de limites, tellement il pousse loin la magie de ses formules, les trouvailles qui ornent son style, un style brillant d’une qualité supérieure.

Raymond Schaack a écrit quelque part, que quelques rares contemporains, essaient de sauvegarder la tradition de la culture universelle. Son ami Pierre Schumacher fait partie de ceux-ci.
L’artiste et auteur a réalisé de nombreuses expositions de ses peintures à l’Hôtel Le Royal, ainsi qu’à l’Art Gallery. Ses expositions ont toutes été imprégnées par des univers mis en forme et en scène. Chaque exposition des peintures de Pierre Schumacher porte un titre, un titre qui révèle l’univers mis en valeur : « Structures oniriques » ; « Arrière-pays » ; « Lieux » ; « Terrain vague » ; « Correspondances ».
Pierre Schumacher a illustré deux recueils de poèmes de Raymond Schaack : « Miniature » / « Onyx ».

Il est Président de la Section des Arts et des Lettres de l’Institut Grand-Ducal.

Quand deux trains se croisent

La texture philosophique de cette admirable publication se dessine à chaque page, se cache derrière chaque phrase, embrasse le volume, anime les sens, invite à la réflexion.

Quand deux trains se croisent, livre format paysage comporte dix textes ou nouvelles, illustrés de 39 reproductions d’huiles réalisées par l’auteur.

Assis, dans un train, il voit défiler le paysage, le temps, l’espace. Tout défile, file à vive allure, le pays d’où l’on vient, le pays où l’on va. « Une moitié de moi repose déjà en paix, une autre est à naître ».

Quand deux trains se croisent, l’un va vers l’endroit d’où l’autre revient. Schumacher exprime l’altérité du temps, l’égrènement de chaque seconde qui nous entraîne vers demain, vers l’ailleurs, vers la fin.

Lorsque l’on voyage en train, on voit que les façades arrières des maisons sont généralement toujours moins bien entretenues que les façades avant. L’homme, dirait-on, soigne l’aspect du visible, laisse à l’abandon, ou ne se préoccupe guère de ce que l’au-tre ne voit pas. Mais en agissant ainsi, n’arrive-t-il pas souvent que l’homme néglige de soigner l’essentiel.

Au fil des secondes, des minutes, des heures du voyage en train, on voit surgir, à l’arrière des maisons, des balançoires, des ballons crevés, des brouettes renversées, des hangars aux portes cadenassées, des femmes qui lèvent la tête de leur besogne, des enfants absorbés, des parterres de tous gabarits, des potagers….bref les choses de la vie.

A un moment donné, instant magique, compressé à l’extrême, lorsque le visage du voyageur se reflète dans les vitres de chacun des deux trains qui se croisent, cet instant devient un présent permanent. Arrêter le présent, le cultiver à l’infini, pour qu’il n’y ait plus, ni passé, ni futur. Arrêter le temps à la seconde même d’un bonheur intense.

Pierre Schumacher écrit : « Le sentiment de la mort donne à chaque instant de la vie sa gravité. Les instants nous viennent du futur, s’éclairent subitement à la lumière du présent, sans que nous puissions y apporter la moindre retouche, et tombent dans le passé. L’évidence de la vie qui passe ainsi est incontournable. Le temps meurt en nous, constamment ».

Dans « La Péniche », l’auteur décrit une maison-phare qui tente avec ses lumières multiples, ses fenêtres sans volets, de percer l’indicible, l’invisible. Tout ne tient plus que par habitude. Dans son ombre, il voit ce monde qui passe à une vitesse invraisemblable, et qui étale à son intention toutes les virtualités de ce qu’il aurait pu être.

L’humain toujours, parfois, en couple avec d’autres humains, ses compagnons de misère, parce que la vie n’atteint guère ses objectifs, ou en couple avec les choses, les objets, ces fardeaux du quotidien. Bien des choses, dans la vie, ne tiennent plus que par habitude.

Et combien de couples ne tiennent-ils plus que par habitude !

Des exemples de situations qui ne tiennent plus que par habitude, on pourrait en citer, sans jamais parvenir au terme de la liste.
Avec son texte « Manège », Pierre Schumacher nous glace les sangs. Le garçonnet, sur un cheva de bois, observe, observe encore et, à l’évidence, saisit les fragments de la vie.

Puis un coup de feu.

Un coup qui part du milieu du silence et atteint l’enfant en plein front.
L’assassin part en courant.

« De lourdes gouttes de sang apparaissent sous sa blonde chevelure. La mort étonnée qui s’installe dans cette jeune figure, tourne avec le manège. Les jambes du cavalier s’écartent lentement du corps de l’animal. La foule semble suspendue dans ses mouvements. Les gouttes de sang qui glissent déjà sur le flanc lisse du cheval, y tracent leurs trajectoires paraboliques. Le garçonnet est entraîné dans la mort, toujours assis sur son cheval qui monte et qui descend, serrant de ses petites mains bleues la tige chromée. La foule salue d’un signe aveugle alors que le manège emporte dans sa ronde sa jeune clientèle jusqu’au terme. »

L’accès au monde des vivants n’est que hasard, la survie n’est que hasard. Au quotidien nous échappons à la mort, nous frôlons des cauchemars permanents, ainsi que des fêtes sans fin, sans fin…
La fuite du temps, abyssale…

Avant tout, retenons que Pierre Schumacher nous livre de véritables leçons de sagesse, de grandes leçons de sagesse. La vie, il s’agit avant tout de la vie, dans la grandeur de l’ivresse, de la poésie, de la beauté, de l’échange sincère et vibrant. Evitons de nous égarer dans des gares qui ne conduisent à aucune destination. Rendons-nous ailleurs, là où l’homme connaîtra la paix du cœur et de l’âme.

Admirables leçons que prodigue Pierre Schumacher, un philosophe permanent, un grand philosophe.

La quatrième saison

Je vous invite à déguster les deux tomes de La quatrième saison de l’auteur. Le texte est illustré par des centaines de dessins au pinceau et au crayon réalisés par ses soins.

La quatrième saison possède les dimensions intimes d’un journal, mais d’un journal qui ne précise que l’essentiel de l’existence, ne glisse jamais dans les règlements de compte. Tout est sérénité, vibration, poésie, dans ces magnifiques carnets, composés à l’aide de couleurs, d’offrandes, de soleil, de lumières tamisées, d’essences végétales, d’essences de l’existence, de lectures, d’expositions, de voyages, d’ailleurs d’ici et de là-bas.

Il parle de ses enfants, de ses petits-enfants, d’amis, d’artistes, de situations, le tout, toujours, émaillé de poésie, de réflexions, de philosophie.

Nous voici à Naples, puis dans le port de Catania, en Sicile. La mer est teintée, argentée, verdâtre, pointée par de petites embarcations de pêcheurs qui traînent derrière elles leur triangles isocèles, écumeux. Près de Cythère, les chalutiers sillonnent en silence la mer mâle. La mer femelle ressemble à un rideau de scène horizontal, suspendu au loin aux tringles du savoir cachant et voilant le drame éternellement recommencé de la vie.

Puis, nous accompagnons Pierre Schumacher en Turquie, en Ukraine, à Venise…

Ses réflexions émaillent le texte brillant, savant, beau et doux, aux saveurs exquises : Le mensonge est légitime si la vérité ne se laisse ni cerner ni prouver. Parfois le mensonge est un détour. On le voit dans les procès judiciaires dont on lit des commentaires dans la presse. Tout le monde ment. L’accusé, les avocats, les témoins mais aussi l’avocat général. Le résultat de toutes ces déclarations et des rapports y afférents est une image qui se rapproche en gros de la réalité, donc n’est plus mensonge. C’est dans le chaos des faux témoignages que pourra germé la certitude de ce qui s’est réellement passé. Une des facultés essentielles du juge est donc l’intuition, la faculté de fabriquer avec les pièces d’un puzzle mensonger une image cohérente.

…Les couples des occasions manquées ne divorcent pas, ils continuent à exister dans le monde des possibles, qui est un monde incommensurable par rapport au monde réel, un monde dans lequel tout aurait pu arriver…

…Mon regard est lucide et transparent, patient…un regard d’enfant qui ne se souvient de rien parce qu’il se souvient de tout. De la vie dans son ensemble, de la teinte particulière qu’elle a eue pour moi, le lieu où je suis né et où j’écris, 69 années après, ces lignes….

…Nous sommes tous des clandestins, parfois nous ignorons le nom de nos passeurs. Mais nous ressemblons tous à ces Noirs rigolards, qui essayent de déverser l’eau de leur embarcation qui risque de sombrer au large des côtes espagnoles, espagnoles ou autres, en tout cas des côtes qui ne seront jamais accessibles puisque la Guardia veille. Le radeau est déjà sous l’eau et les rires noirs se transforment en grimaces….

Pierre Schumacher parle alors de l’injustice.

Accompagnons, celui qui au fil de la lecture de ses livres, est devenu en quelque sorte un confident, à Madagascar.

« J’ai découvert, sur mon ordinateur, un envoi de photos faites à Madagascar par notre ami Jean-Marie Niedbala. Des vues, surgies sur le petit écran, comme un aide-mémoire en ce qui concerne notre voyage et les différents paysages de ce beau pays. Tous ces portraits d’enfants, de femmes au travail, de ces hommes au bout de leur charrue sont des témoignages de consciences qui sont passées devant mon regard distrait sans que j’en prenne conscience. Autant d’occasions manquées ! »

Il est impossible de résumer les deux tomes de La quatrième saison, la somme de ce qui est dit, écrit, est impressionnante. Une somme qui, après lecture, palpite en nous à l’infini, résonne toujours, en tous lieux, devenue indissociable de notre quotidien.

Les livres de Pierre Schumacher

Quand deux trains se croisent aux Editions Saint Paul (www.editions.lu) – ouvrage relié couverture pleine toile, jaquette, comportant 39 reproductions en couleur, d’huiles de l’auteur - ; La quatrième saison, tome 1 ; La quatrième saison, tome 2, aux Editions de l’Imprimerie Centrale (15, rue du Commerce L-1351 Luxembourg Tél : 480022-1 Fax : 495963) – total d’un peu plus de 900 pages, illustrées de très nombreux dessins au pinceau et au crayon, réalisés par l’auteur.

Michel Schroeder