Birgit Laeken : « Summerland » chez Orfèo
Tout ou, disons plutôt, sa nouvelle collection, commença pour Birgit Laeken dans un éblouissement. Ce fut face à cette petite merveille de la nature qu’est la fleur de porcelaine, ou Hoya Bella (1), dont les cinq pétales en étoile entourent comme autant de coeurs blancs un coeur étoilé rose à la sève toxique et au parfum subtil. Et c’est leur éclosion nocturne qui inspira à l’orfèvre Birgit Laeken l’essentiel de l’exposition qui vient nous enchanter aujourd’hui à la Galerie Orfèo. (2) Véritable « fiat lux », cet éclair la détourna un bout de temps, ou pour longtemps peut-être, d’un style plus sobre, basé sur une esthétique valorisant intrinsèquement métaux et matière par le dépouillement des plans et des lignes. Elle en fit surgir une collection plus gaie, colorée, vivante, moins minérale, l’éphémère frémissant venant se substituer au quasi-éternel à la beauté figée.
Née à Leiden, aux Pays-Bas, en 1948, Birgit Laeken y passe son enfance, avant d’aller étudier les arts graphiques à l’Académie Royale des Beaux-arts de La Haie. Mais, insuffisamment satisfaite du dessin, qui laisse en friche bonne part de sa créativité, elle poursuit ses études à l’Académie Gerrit Rietveld d’Amsterdam, où elle se spécialise dans la transformation des métaux et plastiques, ainsi que dans la création de bijoux. Désormais capable de voler de ses propres ailes, elle se fait encore inspirer par le « souffle » des Onno Boekhoudt, Paul Klee, Brancusi, Morandi, Rothko et autres Eugène Brands. Elle se découvre des affinités avec leurs émotions contenues, leur sobriété et leur retenue dans les couleurs. Sans s’identifier pour autant à ces artistes, elle perçoit leurs harmonies et développe en propre une musicalité graphique souvent caractérisée par un contrepoint or et noir.
Depuis 1976 elle dispose de son propre studio/atelier à Haarlem. Mais c’est vers la fin du siècle que s’impose à elle la nature, source d’inspiration universelle, dont tôt ou tard tout artiste ressent l’appel et les charmes. C’est en 1999 que, devant fixer sur pellicule le processus de travail de « Heartworkprojekt », elle « découvre » la photographie et ses immenses possibilités d’expression. Le coeur au centre du projet devient ainsi pour Birgit Laeken le coeur des fleurs et le coeur même d’une nouvelle source d’inspiration, dont nous retrouvons aujourd’hui la concrétisation dans les vitrines et les cimaises de la Galerie Orfèo. Oui, car cette remarquable artiste ne limite pas son talent à la joaillerie, mais explore également de son appareil photo curieux les mystères et merveilles de la nature, dont elle vient apaiser du même coup notre soif de sa beauté.
Aussi, après avoir admiré ses ravissants artefacts dans les vitrines du rez-de-chaussée de la galerie, n’hésitez pas, amis lecteurs, à monter au premier étage et à vous y laisser surprendre. Et c’est dès les premières marches que vous pourrez admirer les splendides photographies florales de Birgit. Le plus étrange dans l’approche de cette double exposition, c’est la découverte que vous ferez de la profonde dualité esthétique de l’art laekenien. En effet, si la retenue, la sobriété, cette quasi-sévérité de l’artiste, conditionnée par son éducation graphique première, continue à marquer nombre de ses bijoux, ce sont les couleurs, la sensualité et l’exubérance des formes qui triomphent dans sa photographie. Étrangement, c’est donc dans le domaine par définition bidimensionnel de la photo, que la profondeur, la carnalité et la dynamique vitale de la nature saisie avec passion explosent, lorsque ses quelques bijoux ne faisant pas partie de la somptueuse série « Hoya Camosa » voient leur esthétique plutôt développée sur deux dimensions.
Notre orfèvre serait-elle arrivée à un point de rupture de son évolution artistique ? Nous permettrait-elle donc d’assister à un processus que la plupart des artistes ne subissent que progressivement, voire imperceptiblement dans le secret de leur atelier ? Serait-elle sur le point de rejoindre des artistes plus baroques comme Helen Britton ou Gian Luca Bartellone ? Non, certainement pas. Il ne fait par contre pour moi aucun doute, qu’après cette découverte que fut pour elle la fleur de porcelaine, son style créatif ne sera plus le même. Il nous est bien entendu impossible de savoir dans quelle direction il évoluera ; mais je parierais personnellement fort sur un abandon progressif de la sévère bidimensionnalité en faveur d’un épanouissement des formes et d’une recherche accrue de la sensualité végétale.
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1) aussi Hoya Camosa ou Hoya Lanceolata.
2) Galerie d’art Orfèo, 28, rue des Capucins, Luxembourg ville. Site : www.galerie-orfeo.com/. Contact : tel/fax 222325 ou orfeo@pt.lu Exposition ouverte Mardi à samedi de 10.30-12.30 et de 14.00 - 18.00 h jusqu’au 31 décembre.
Giulio-Enrico Pisani

