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    Olivier Garnier : peintre du « bourlinguer »

    Quoi d’étonnant qu’en pénétrant dans la salle de conférence et d’exposition du Centre Culturel Français de Luxembourg(1), me revînt à l’esprit « Bourlinguer », le chef d’oeuvre de Blaise Cendrars ? La découverte, l’expédition, l’aventure : plongée au coeur d’horizons lointains de grands fonds et d’imageries exotiques ! Mais aussi plongée dans le fantastique intérieur et le fantasme. Quinze toiles magiques grand format, carrées ou rectangulaires, enferment dans leurs un à deux mètres carrés les impressions recueillies par Garnier et les rendent transformées par l’expression de son talent : ici tragique, là drolatique, ailleurs carnavalesque, toujours théâtral. Art du capté-rendu, superficielle et « fière » de l’être, la peinture d’Olivier Garnier, n’a rien de l’introspection psychanalytique chère à certains créateurs. Donc nul besoin d’être grand clerc ou multidiplômé pour l’apprécier. On peut ne pas aimer, bien sûr. Moi, j’ai aimé ; et vous ? Je suis quasi-certain qu’il en ira de même pour vous.

    L’artiste, qui qualifie sur son site Internet sa peinture simplement de figurative, lorsque j’y vois bien plus un authentique expressionnisme fort de dramaturgies ressenties plutôt qu’apparentes, m’a avoué vouloir se détacher encore davantage des représentations réalistes. Qu’en sera-t-il demain ? Demain nous l’apprendra. Tout que je sais, pour l’heure, c’est que déjà ses tableaux Mille et une nuits à Cuba, Un porteur d’eau, L’amour dans les coulisses, La pieuvre 20000 lieus sous la mer, Les crabes, Le premier homme et la première femme, La sirène et autres Naufrage, pour ne citer que ceux-là, ne peuvent être qualifiés de figuratifs qu’au sens le plus large du mot. Le figuratif, ce furent sans doute ses débuts, son parcours initial, devenu peu à peu initiatique. Voilà ce que ressent le visiteur profane pris aux tripes par la formidable force de l’expression garnieresque.

    Né en 1957 à Marseille, enfant et ado à Strasbourg, puis étudiant aux Beaux-arts de Nancy, aujourd’hui peintre confirmé à Paris, Olivier Garnier a également parcouru le monde en long et en large. Notamment la Turquie avec une pensée pour Pierre Loti, L’Inde, le Sri Lanka, l’Indonésie avec leurs jungles, misères, splendeurs et pagodes, le Mexique de Frida Kalho et Diego Rivera, ainsi que la mer, toujours la mer, la grand bleue, ses vagues, ses horizons, ses fonds et ses féeries... Tout cela réuni aujourd’hui sur une scène unique, sorte de cirque ou théâtre de Pangée, donc à Luxembourg, au 1er étage du 34/A rue Philippe II ! Sans prétention toutefois. Refusant tout rapport au génie, il reconnaît cependant la force du métier et la fertilité du talent. « Ma peinture est relativement superficielle mais suffisamment travaillée, à mon avis en tout cas, pour aboutir à un sentiment intimement joyeux » confie-t-il modestement sur le site www.a-comme-artiste.fr/annuaire-artiste-olivier-garnier-15798.html.

    J’ai mentionné Pierre Loti et Frida Kalho. Mais c’est surtout le souffle des Cézanne, Matisse, Franz Marc et Chagall qui l’accompagne, sans s’imposer toutefois, une immense liberté à la clef : l’ouverture tous azimuts qui caractérisa notamment ce Cavalier bleu (Blauer Reiter) dont nous sommes encore à ce jour bien loin d’entendre les derniers galops. Parrainage accepté ? Je n’en sais rien. De toute façon, Garnier n’est pas homme à s’embourber dans l’héritage des maîtres, aussi riche et flatteur soient-il. Rien de figé, de dogmatique, d’académique dans son travail, rien de définitif non plus, rien, ou si peu, qui vaille aujourd’hui pour hier, ou pour demain ! Notre artiste est en mouvement permanent ; il évolue sans cesse. Peu de règles. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur son site www.olivier-garnier.com et sur la présentation de son parcours, pour s’en rendre compte. En voici quelques extraits :

    « En 1999, j’ai commencé la série des « publicitaires imaginaires ». Dans ces fausses pubs, je ne cherchais pas à dénoncer la société de consommation comme aurait pu le faire une oeuvre du Pop Art mais à répertorier des images qui m’avaient marqué (...) Puis en 2000- 2001, j’ai peint avec des pigments acryliques (couleurs Leroux) et sur des formats de plus en plus grands. Au début les sujets étaient très classiques. Je peignais en extérieur (mon jardin, mes enfants) ou des thèmes qui se voulaient plus graves (...) Fin 2001, j’ai retrouvé un imaginaire plus léger. J’ai peint des scènes absurdes qui me parlaient mais qui ne sont pas près d’être rangées dans un style académique ! Une peinture figurative plutôt originale. C’étaient des petites histoires mises sur toile, chargées d’ironie (...) En 2004-2005 je me suis arrêté de peindre pour réaliser l’écriture d’un roman... »

    Et ce roman, c’est « Le derrière des Okapis », qu’il présente sur www.le-derriere-des-okapis.com/public/Le-derriere-des-okapis-
    chapitre-1.doc.
    (2) Quant à sa pause picturale, elle devrait être temporaire, je présume, car l’absence d’Olivier Garnier du monde de l’art serait une perte indiscutable, lorsque son affirmation littéraire romanesque, elle, doit encore faire ses preuves. De toute façon, nous ne pouvons pour l’heure que nous rincer l’oeil à sa peinture, à ses images fortes, à ses couleurs, ici en mi-teintes, là chatoyantes, surtout tant que ce festin est exposé si près de chez nous. À ne manquer sous aucun prétexte !

    ***

    1) Centre Culturel Français de Luxembourg, 34/A, rue Philippe II, Luxembourg, tel. 442166.1 ; l’expo Olivier Garnier est ouverte du lundi au vendredi 14 – 17 h jusqu’au vendredi 30 janvier.

    2) Pas évident. Le chargement est trop long à mon goût d’internaute impatient. Mais le bouquin étant censé sortir bientôt, je vous tiendrai au courant.

    Giulio-Enrico Pisani

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    Yvan Avena, un poète à contre-courant des idéologies capitalistes

    Certains écrivent de la poésie pour paraître et apparaître dans les salons littéraires, d’autres commettent une poésie viscérale, révolutionnaire, à contrecourant des idéologies capitalistes. Yvan Avena fait définitivement partie de la deuxième catégorie.

    Yvan Avena, né à Marseille en 1930, a émigré avec ses parents en Argentine en 1940. Au début des années cinquante, il a fréquenté à Buenos Aires des artistes peintres et des poètes d’avant-garde du groupe Poésie Buenos Aires et Madi. Il a excercé son métier d’ingénieur à Paris et à Stockholm. En 1964, il a ouvert à Stockholm, la galerie Latina, puis avec son épouse il a créé une seconde galerie d’art à Antibes. Il a repris son métier d’ingénieur après l’avoir abandonné afin de se consacrer à l’art, en Guinée-Bissau.

    Yvan Avena a publié son premier livre de poèmes à Bissau en 1991 sous le titre Les poèmes du Geba. Au Guatémala où il a habité entre 1991 et 1997, il a travaillé à plein temps à l’écriture, la traduction et l’illustration de poèmes. Revenu vivre en France, il y a poursuivi sa carrière d’écrivain, avant de déménager de façon définitive à Goiânia (Golas-Brésil) où il continue ses activités poétiques et artistiques.
    Je pense que la poésie lyrique, celle qui parle avec subtilité des états d’âme et du chant des oiseaux, n’est possible et justifiée qu’en temps de paix, de liberté et de fraternité.

    La poésie d’ Yvan Avena est une poésie du désespoir ! Désespoir de voir s’écrouler toutes les illusions et rêves d’un monde plus généreux, plus juste et plus respectueux de la Vie. Désespoir d’assister à une certaine déchéance de la morale sociale, dans l’indifférence générale.
    Si certains prétendent qu’il n’y a rien à faire pour sauver le monde des multiples dégradations sociales, culturelles et humaines qui pointent à l’horizon, n’est-ce pas par fatalisme, habitude ou accoutumance au fonctionnement du système capitaliste.

    Il ne faut surtout pas fermer les yeux, ne pas regarder ailleurs ! Il ne faut pas laisser les canailles, les trafiquants, les spéculateurs, les déprédateurs et leurs complices dévaster, exploiter, détruire notre environnement sans réagir, sans protester. Le recueil de poèmes d’ Yvan Avena Indignations (Yvan Avena Cx.Postal 651 – Goi-ânia-Goias CEP 74.003-901. Brésil) n’empêchera certes pas les bombes de tomber, les enfants réfugiés de crever de faim et les politiciens de mentir, mais s’il éveille la conscience de quelques lecteurs et lectrices et que ceux-ci fassent part de leur indignation à d’autres citoyens et citoyennes, alors le poète aura partiellement gagné son pari.

    Ne faudrait-il pas éditer, imprimer et distribuer gratos des livres qui dénoncent à quel point le capitalisme bafoue l’humain, à quel point il écrase le peuple.

    Quand à elle, la poésie se doit d’être subversive. C’est presque inévitable, car étant la plus profonde et mystérieuse expression de l’âme humaine, elle s’oppose nécessairement aux contraintes liberticides institutionnelles. Tout poète qui s’exprime avec sa sensibilité, s’il est engagé et sincère, se sentira un jour menacé de procès ou de prison, car la vérité dérange les institutions figées. Il n’y a pas de grande poésie sans liberté et la liberté n’est jamais donnée. Il faut savoir la gagner.

    Poètes, vos papiers ...

    Michel Schroeder

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    Des romans à suspense pour vos soirées hivernales

    Loriano Macchiavelli est un des maîtres incontestés du polar italien, un maestro incontournable si vous préférez. Il tire les ficelles de ses intrigues avec talent, intelligence et son écriture est savoureuse, frappante. Suite à un vol commis avec subtilité, le flic Sarti Antonio, alors qu’il était responsable de la sécurité d’une exposition numismatique présentant des raretés universelles, est affecté aux rondes de nuit dans le quartier du Pilastro. Le Pilastro, c’est un peu l’enfer pour ce policier. Antonio Sarti y fait la connaissance d’une femme opulente, pulpeuse, désirable, charmante. Sa conquête est maman d’un jeune garçon, un enfant futé, vif, intelligent. Le cadavre du gamin est découvert et notre ami l’enquêteur va tout mettre en œuvre pour découvrir la vérité. Qu’est- ce qui se cache derrière le paravent des bonnes consciences ? Derrière le paravent de Loriano Macchiavelli, publié aux Editions Métailié est un excellent polar, cruel et tendre.

    Un jour d’avril 1976, une jeune avocate se présente au parloir de la prison de la Santé. Maître Martine Malinbaum, 26 ans, vient d’être désignée pour défendre Jacques Mesrine, l’ennemi public N° 1. Quand elle se présente à lui, il est précédé par sa lourde réputation de criminel impitoyable. Elle n’a pour armes que sa timidité de plaideur débutant. Curieusement, il arrive un peu contracté, l’œil malicieux comme porté par le désir de plaire. Elle n’est ni impressionnée, ni même intimidée. D’emblée, elle lui impose ses conditions : pas de familiarité, ne jamais la tutoyer, ni lui demander le moindre service interdit par la déontologie de sa profession. Un rien désarçonné par la jeune femme, il la jauge un court instant et, d’un œil encore plus rieur, lui tend la main. Mais derrière le cauchemar de toutes les polices, se cache un homme seul, en veine de confidences, à défaut de stricte séduction. Maître Malinbaum garde ses distances à l’égard de celui qui, condamné à l’isolement au Quartier de Haute Sécurité cherche à s’épancher auprès de la jeune femme. Alors, il lui écrit… Trente lettres, de cœur. Elles montrent un autre Mesrine. Derrière chaque phrase, parfois naïve, on devine un prisonnier, sinon modèle, du moins un homme qui aurait laissé tomber son manteau d’orgueil. Trente ans après la mort de Mesrine, tombé dans une embuscade policière en 1979 et à l’heure où le cinéma ressuscite ses faits d’armes sur fond de violence, c’est un Mesrine intime qui se livre dans l’ouvrage Mesrine intime, lettres de prison à son avocate publié aux Editions du Rocher. Ces lettres sont présentées par sa destinatrice, Maître Martine Malinbaum.

    De l’action, du drame, des machinations, des énigmes… Une silhouette furtive hante les coulisses du Palais Garnier ; que veut-il, ce Fantôme de l’Opéra ? Que cherche le mystérieux Roi des catacombes, le chef de la pègre parisienne ? Un ululement sinistre déchire la nuit… et nous sommes emportés à Constantinople, à Smyrne, dans les champs pétrolifères de Russie. Voici, publiés dans le volume Gaston Leroux, romans mystérieux, chez Omnibus, trois grands romans d’aventures flirtant avec l’étrange, trois chefs-d’œuvre haletants éblouissants de verve et de fantaisie : Le Fantôme de l’Opéra ; Le Roi Mystère ; Le Secret de la boîte à thé.

    Un couple disparaît dans les gorges de Kakouetta, proches d’Oloron-Sainte-Marie. Michel, inspecteur chargé des affaires spéciales à la P.J, va solliciter l’aide de Muriel, chercheuse à l’unité de parapsychologie de Toulouse pour mener son enquête. L’affaire est en effet troublante car plusieurs disparitions ont déjà eu lieu à cet endroit : un radiesthésiste en 1938, une équipe de spéléologues en 1967 et en 1980 un groupe de jeunes marcheurs se sont littéralement évaporés. Les enquêteurs auront du mal à garder la tête froide car une légende pyrénéenne tenace raconte qu’un trésor inestimable aurait été déposé dans ces grottes il y a plus de douze siècles, quand les Maures envahissaient le pays… Or, ce trésor, certains ésotéristes, s’appuyant sur les textes de Nostradamus, le considèrent comme un héritage de nos lointains ancêtres de l’espace. L’or des maures de Jacques Mazeau a été publié aux Editions du Masque.

    Kate Atkinson est entrée dans la littérature par la grande porte, en 1996, avec un roman fascinant qui ne ressemblait à rien de connu : Dans les coulisses du musée, qui obtint le Prix Whitbread en Grande-Bretagne et le Prix du Meilleur Livre de l’année en France. Kate Atkinson a publié quatre autres romans : Dans les replis du temps (1998) ; Sous l’aile du bizarre (2000) ; La souris bleue (2004) qui a obtenu le Prix Westminster du roman anglais ; Les choses s’arrangent, mais ça ne va pas mieux (2006) et un recueil de nouvelles en 2003, sous le titre C’est pas la fin du monde. C’est aux Editions de Fallois que vient de paraître le nouveau roman de Kate Atkison, sous le titre A quand les bonnes nouvelles. Un écrivain, Howard Mason, vit avec sa femme et ses trois enfants à la campagne. Alors qu’il est allé rejoindre sa maîtresse à Londres, sa femme, le bébé, l’aînée de ses filles, huit ans, et le chien sont massacrés par un parfait inconnu. Seule la petite Joanna, six ans, parvient à échapper au carnage en se cachant dans un champ de blé. On retrouve Jackson Brodie, le détective privé de La souris bleue remarié à une conservatrice du British Museum, et Louise Monroe, mariée à un chirurgien d’Edimbourg. Dans ce roman, il y a de nombreuses intrigues, mais la principale concerne une généraliste, Dr Hunter, pour qui Reggie Chase, orpheline de seize ans, fait du baby-sitting. On découvre peu à peu que Joanna Hunter n’est autre que la petite Joanna qui a échappé à l’horrible massacre de la première partie et que l’assassin, qui a purgé sa peine, est sur le point de sortir de prison. A partir de là, l’intrigue est menée de main de maître et le lecteur se demande jusqu’à la dernière page si Jackson est bien le père de Nathan, si Louise et lui vont enfin s’avouer leur amour mais, dans un dénouement typique de Kate Atkinson, rien ne se passe comme prévu. Le suspense ne nous lâche pas d’une semelle au fil de la lecture de ce roman exceptionnel.

    Michel Schroeder

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    Beaumontpublic : Time Square

    Voilà bien une exposition placée sous le signe de l’hiver ! À trois, au
    fond même seulement deux exceptions près, les couleurs sont parties en
    vacances abandonnant les salles de la galerie Beaumontpublic(1) aux
    blancs cassés, beiges, gris et autres mi-teintes. Exception : Ellen Kooi,
    dont les saisons joyeuses se moquent du calendrier.

    Exposition collective au thème sibyllin, le Time Square de
    Beaumontpublic offre, loin du croisement de Broadway avec la Seventh
    Avenue, ainsi que des 42e et 47e rues ouest, au moins quatre artistes
    qui valent le déplacement. Les deux premiers,

    Anna et Bernhard Blume

    sont représentés par un fragment isolé et un peu tristement anodin de la géniale série « Art Abstrait : Constructivisme catholique ». Cette
    figuration d’un personnage anguleux ahanant sous ce qui pourrait être
    une croix, mais qui est en réalité un simple élément de construction,
    n’a en fait rien d’abstrait. Le couple Blume, que l’on pourrait
    qualifier d’artistes néo-constructivistes, s’y inspire, tout comme dans
    bien d’autres de ses oeuvres, du constructivisme allemand du premier
    tiers du 20ème siècle.(2) Ce talentueux duo inclut en outre dans ses
    scènes tellement d’humour et de finesse, qu’un critique d’art n’a pas
    hésité à les comparer au célèbre humoriste Loriot. Isolée, cette oeuvre
    se perd hélas un peu dans la grande salle de la galerie dominée par les
    deux splendides photographies grand format (100 x 172 cm) de la
    photographe hollandaise

    Ellen Kooi.

    Accrochées aux deux parois principales, ces deux éblouissantes féeries
    bucoliques se font face comme pour renvoyer le spectateur de l’une à
    l’autre en une sorte d’infini jeu de miroirs. Il n’y a pas de mots pour
    décrire la beauté surréelle de ces deux tableaux photographiques.
    Dommage qu’il n’y en ait cette fois que deux.(3) Il y a plus d’un an et
    demi j’écrivais « ... cette fée du Plat Pays nous aspire dans la
    profondeur de ses paysages aux teintes chatoyantes et nous en rend
    partie prenante. Reliefs saisissants, personnages (...) d’autant plus
    dramatiques qu’ils sont justement composés, horizons »hollandais« sans
    bornes, où le »voyeur« , devenu héros de la fable rejoint les »acteurs« ,
    fatalement des seconds rôles ; toute la dramaturgie des photos d’Ellen
    Kooi concourt à nous remuer les tripes après nous avoir enchanté l’oeil
    et l’esprit ». Dans le couloir de la galerie, à gauche de l’entrée, une
    autre artiste, aussi jeune que prometteuse,

    Gudny Gudmundsdottir,

    qui nous vient d’Islande, voit exposer ses croquis architecturaux en
    éventail de ce qui pourrait être ici un théâtre surréaliste, là un
    avant-projet de labyrinthe futuriste, gris sur gris. C’est une
    découverte, pour moi en, tout cas, car elle a déjà exposé au Grand-duché en 2002 et plus précisément chez Nosbaum & Reding, avec les « jeunes artistes de Hambourg ». Du même coup je découvre les « (dé)constructions volontaristes de ses dessins aériens », comme on les appelait déjà en 2005 à la Galerie Asbaek de Copenhague. Également dans le couloir, mais aussi dans la bibliothèque face à l’entrée,

    Roland Quetsch

    est de retour chez Beaumontpublic avec ses sempiternels feuillets à
    croquis vaguement humoristiques, ainsi que – nouveauté ! – un grand
    tableau passablement baroque en acier, toile, bois et acrylique, baptisé
    « Pretty random painting’ A+2008 », qui rappelle un élément de cloison de
    jardin en lames de bois croisées. De retour dans la grande salle, nous
    pouvons admirer un portrait exécuté de main de maître par

    Filip Markiewicz.

    Son modèle n’est autre que Marie-Claude Beaud. La voilà qui après avoir
    quitté, selon blog Laure Tixier, « avec le sentiment du devoir accompli »
    la direction d’un MUDAM qui s’élève en un noble »understatement« 
    architectural, toujours selon blog Laure Tixier, « aux antipodes de
    certains des traits pénibles, pour ne pas dire puants, du petit monde de
    l’art contemporain... », apparaît, pour ainsi dire nolens volens, en
    effigie, chez Beaumontpublic. Admirable ironie ! Quant aux trois derniers
    artistes de cette exposition collective,

    Yves Netzhammer, Edmond Oliveira et Su-Mei Tsé,(4)

    il se fait que cette fois je ne me situe pas vraiment sur la longueur
    d’onde de leurs réalisations. Ça ne signifie pas grand-chose, bien sûr,
    mais ne voulant pas dénigrer ce que je ne comprends pas, je me
    contenterai de m’en remettre à la présentation de la galerie, dont voici
    le texte : « La vidéo d’Yves Netzhammer ‘Furniture of Proportions’ 2008
    nous rappelle sa présence (...) dans le pavillon Suisse à la Biennale de
    Venise 2007 ! une suite d’objets et de personnages manipulés par notre
    histoire à une vitesse vertigineuse. Edmond Oliveira poursuit froidement
    sa recherche de la vie très réelle d’un monde virtuel. (...) Su-Mei Tsé
    quant à elle s’intéresse aux arrêts sur un moment et la multiplicité des
    résultats ainsi possibles. Y entrent en compte les arrêts sur
    l’histoire, le son, la respiration. Comme les échos qui paraissent
    parfois onduler en avant et en arrière, ces anticipations psychologiques
    sont la preuve d’une cogitation minutieuse et d’une réflexion bien
    pesée. » À vous de juger, amis lecteurs !

    ***

    1) Galerie Beaumontpublic, (www.beaumontpublic.com/), 21A avenue Gaston Diderich. L’exposition est ouverte jusqu’au 21 février.

    2) Sur le constructivisme allemand, lire aussi mon article dans Zeitung
    vum Lëtzebuerger Vollek du 3.1.2006 : « Karl Waldmann et le
    Constructivisme – Exposition autour d’une énigme »

    3) Pour une présentation plus complète d’ Ellen Kooi et sa précédente
    expo chez Beaumontpublic, v. mon article dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 3.5.2005

    4) Sur la remarquable (cette fois pour moi incompréhensible) artiste
    qu’est Su-Mei Tse, lire notamment mes articles du 14.4.06 et 3.4.08

    Giulio-Enrico Pisani

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    Éditions Estuaires 99

    Paul Mathieu : « Cadastres du babel » & Laurent Fels : « Nielles »

    Avec leurs 99 coffrets bibliophiles numérotés(1), comptant chacun deux recueils, l’un d’un poète luxembourgeois et l’un d’un poète d’ailleurs (enfin, aujourd’hui, pas vraiment), les Éditions Estuaires ont de nouveau frappé... un grand coup ? Pas tout à fait, du moins pour ce qui est de Paul Mathieu. Poète, nouvelliste, critique littéraire et chroniqueur, celui-ci n’en est pas aux balbutiements littéraires ni, à fortiori, poétiques. Auteur notamment des recueils de poèmes Les sables du silence, Solens, Les défricheurs de jardins, Amoroso, Bordages, Bab, suivi de Byzance, Marchant de marbre, Ter, Graviers, Le chêne de Goethe, Qui distraira le doute ?, ainsi que d’une dizaine d’autres ouvrages, Paul Mathieu est né à Pétange en 1963, a étudié la philologie romane à Liège et enseigne à l’Athénée Royal d’Athus.

    Là-dessus on pourrait presque se dire qu’il n’y a pas photo, et que ses « Cadastres du babel » pourraient venir couronner une longue série de brillantes oeuvres poétiques. Même qu’ils pourraient s’élancer, ces cadastres, au-delà du poétique jusqu’à la poétique tout entière.(2) Eh bien, cette fois – personne n’est toujours égal à lui-même – Mathieu n’a pas su m’amener vers les sommets. Peut-être son titre m’avait-il trop promis, ou peut-être n’ai-je pas été à même de pénétrer ses intentions, déchiffrer ses codes, décoder ses mots et ses phrases ? Peut-être espérais-je, au fil des pages, de fil en aiguille et de babel en babil être amené à arpenter plaisamment, à quadriller la langue, les paroles, le blabla du poète ?

    Plaisir mitigé ! La langue ne manque pourtant pas. De « C’est ici que la vie de langue qui défile » à « Langue n’habiterait plus ses petites morts » en passant par « Si langue n’apporte pas de réponses au moins aura-t-elle aidé à construire les questions », c’est le sibyllin et le décousu qui règnent. Ni prose, ni poésie, ni dire, ni lyre, l’Ariane la plus subtile y perd son fil... et moi donc ! Ai-je dit sibyllin ? Oui, mais à quoi bon ? Encore faut-il savoir l’entendre, l’oracle. Cumes est loin et ce n’est pas mon cas. Ici et là cependant quelques fenêtres s’éclairent, notamment aux pages 26 et 27 : « Le bâillon ? Qu’on l’ôte vite et qu’on laisse parler Déjà si peu écoutent... » et « Par-là entre les carreaux de l’indifférence on reprendra le dur métier de poète... » et enfin « La lame de langue vient du fond Elle remonte dans la gorge pour s’installer dans l’intangible... ». Poésie ? Ne s’agit-il pas plutôt d’aphorismes ? Qu’y a-t-il de commun, Paul, entre ces philosophèmes et tes poèmes d’antan, aériens comme « Dans la nacelle du temps balancée / à la fête foraine des fins de saisons / tu buissonnes silencieuse / au baiser éteint des ruelles // Pas à l’école fillette d’orage / à l’avenue aux affiches blanches / - premières limonades / et talus des promenades ».(3)

    Faut-il définitivement te prendre au mot quand tu écris aujourd’hui, page 43 – je citerais bien toute la page, cruelle, mais je me contenterai de cette phrase où tu te consternes : « Arrêter d’être poète Arrêter de se vouloir poète puisque la poésie ne se rend pas... » ? J’espère bien que non. Il est vrai que la rivière peut devenir un temps ruisseau. Attends Paul ; ne force rien ; ne jette pas l’éponge ; après la saison des pluies les sources renaissent.
    *
    Quand à Laurent Fels, notre second poète, guère n’est besoin de vous le présenter, amis lecteurs. Ses textes et poèmes m’ont mis en joie déjà au moins à cinq reprises, joie que je me suis empressé de vous faire partager dans notre bonne vieille Zeitung. Je pense à Comme un sourire, Intermittences, Sous l’égide du bleu(4), La dernière tombe restera ouverte, Ourganos et j’en passe. Qui peut-il prétendre connaître aujourd’hui la poésie luxembourgeoise d’expression française, s’il n’a pas lu Kolz, Ensch, Schlechter, Portante, Hemmen, ou Fels, le plus jeune et, sans doute le plus prometteur de nos poètes ? Tout cela est bien beau, direz-vous. Mais qu’en est-il de son « Nielles », ce recueil qu’il vient d’écrire en l’honneur et à la mémoire de José Ensch ?(5)
    Véritable élégie anamnésique dépouillée de tout lyrisme, ce bouquet de poèmes évoque en mots clés savamment distillés la présence sempervirente et le souvenir de cette dame de poésie, dont la modestie et la discrétion innées dénient au poète tueur d’oubli ne fût-ce qu’un embryon de dithyrambe. Défi gagné. Sobre jusqu’au dépouillement, minimaliste au point de penser que l’encre pourrait lui venir à manquer, l’auteur de « Nielles » nous livre plein d’incrustations précieuses sur un travail de ciselure verbale dont tout excès ou gaspillage sont bannis.
    Fi des textes pléthoriques, des effets de style, des redondances et autres effets gratuits ! Mais n’allez pas penser pour autant que la beauté du vers et la joliesse du poème s’effacent devant le code ! Non, car déjà au premier degré l’agrément est certain ; soit, quelque peu cachectique, mais intense et élégant. Voyez : « pierre d’argile / dans le vide // des sables / tu dis // l’absence / du soir // resté désert », que vous pourriez (c’est ce que j’ai fait – excuse-moi Laurent !) également lire : « pierre d’argile // dans le vide des sables // tu dis l’absence du soir / resté désert ».

    José Ensch, à la fois maîtresse, égérie et muse de tant de jeunes poètes, on la retrouve dans chaque mot de Laurent Fels, dans ses sous-entendus et même dans le jardin de la poétesse, à tout bout de phrase... Je pense notamment à « Ailleurs... c’est certain », au sable dans l’urne, à l’évocation felsienne « devant / l’étincelle // éteinte / que restera-t-il // du souffle / suivre // le chemin... » et à cette « ... prédelle / du tableau / inachevé... », ainsi qu’à ces vers, où Laurent hypothétise tristement : « j’aurais / cru // à l’exérèse / de la // première lettre d’un prénom... », ce qui était, ma foi « osé », voire « osée » lorsque José ne se priva que de la dernière... un féminin ; va savoir ?

    Que l’on me permette de paraphraser en guise de conclusion ces quelques mots de Laurent Fels pris de « La dernière tombe restera ouverte », recueil (ou chant) écrit longtemps avant que la poétesse choisisse (ou accepte) la liberté : « Dans les catacombes du temps... des poètes, José, ta tombe ne se refermera jamais ». Et pourquoi ne paraphraserais pas aussi les trois derniers vers d’un de mes propres poèmes et ferais ainsi choeur à Laurent Fels : « ... quand seul deux lilas par l’automne meurtris / restent dans le jardin dont tu t’es enfuie : / leur ombre et dans votre ombre l’ombre de ton chant ».

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    1) Les 2 livres en 1 coffret bibliophile à offrir, s’offrir ou se faire offrir, est disponible dans les bonnes librairies ou à commander aux Éditions ESTUAIRES, moyennant 45,- Euro à verser au CCPL IBAN LU90 1111 0047 4589 0000 de René Welter, L-3447 Dudelange.
    2) Si l’adjectif « poétique » signifie ce qui a trait à la poésie, ou est plein de poésie, « la poétique » désigne la théorie de la création littéraire et l’ensemble des principes littéraires commandant l’écriture et la composition d’une oeuvre ou impliquées par elle.
    3) Extrait du recueil « Marchant de marbre », Éditions L’Arbre à Paroles, 2003.
    4) Souvenez-vous ! « Sous l’égide du bleu » est un essai sur l’oeuvre d’Elisa Huttin, « Ourganos » d’avantage un chant qu’un recueil à proprement parler, les trois autres des recueils de poèmes. Voir aussi mes articles des 25.4.06, 19.6.07, 13.12.07, 21.12.07 et 3.9.08 dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek.
    5) Sur José Ensch, qui nous a quittés le 4.2.08, lire notamment dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek mes articles des 24.5.06 et 5.6.08.

    Giulio-Enrico Pisani

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  • Kultur

    Ce que cache Obama

    Un fantôme hante ce livre. Le fantôme du Sud américain, de l’esclavage, du racisme et de la pauvreté endémique. L’auteur, Kevin Alexander Gray l’a préparé en réaction aux commentaires dans les médias au sujet de l’ascension de Barack Obama. L’ouvrage est paru tout juste après l’élection du candidat démocrate. Gray n’accepte pas l’idée que l’Amérique a tourné la page sur son passé raciste avec l’élection d’Obama. Pour pouvoir tourner cette page, il aurait fallu la lire, l’étudier, l’analyser. C’est le but de Gray dans cette série d’articles et d’études publiés sous le titre de Waiting for Lightning to Strike : The Fundamentals of Black Politics (Petrolia & Oakland : Counterpunch & AK Press, 2008). Les chapitres du livre abordent un grande variété de thèmes allant de l’esclavagisme et de l’héritage sudiste à la récupération par Obama de certains stéréotypes blancs au sujet de la vie dans les ghettos noirs.

    Gray affirme que la focalisation médiatique sur le personnage d’Obama a éclipsé les revendications des leaders noirs. Il définit le concept de « black politics » et souligne que ce mouvement est fondamentalement antiraciste et vise à redresser des injustices historiques. Son but est de démocratiser les États-Unis et d’assurer la protection des minorités ethniques contre l’arbitraire de la majorité blanche, en fait de consolider en pratique, et pas seulement en théorie, l’égalité de tous les citoyens devant la constitution, la garante, toujours selon Gray, des droits humains et sociaux. Gray en veut une relecture et application radicales. Lui même s’était engagé au sein de la coalition arc-en-ciel de Jesse Jackson et devint le directeur de campagne de ce dernier en 1988. Cependant l’auteur fut déçu par le manque de démocratie au sein de la Rainbow Coalition. Gray n’est pas, vous l’aurez compris, un apologiste aveugle des organisations noires. Il dénonce le sexisme et l’homophobie très présents dans les ghettos et vilipende les politiques séparatistes et réactionnaires de Louis Farrakhan et de la Nation of Islam. Toutefois il est conscient que l’étude de la « question noire » ne peut ignorer la question sociale. La pauvreté dans les ghettos ne peut être analysée correctement sans tenir compte des effets néfastes des politiques libérales puis néo-libérales des gouvernements américains successifs. En citant Marx, il rappelle que l’esclavage, aussi, doit être étudié dans ce contexte : « L’esclavage direct est le pivot de l’industrie bourgeoise aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n’avez pas de coton ; sans le coton, vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné leur valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce de l’univers, c’est le commerce de l’univers qui est la condition de la grande industrie. Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. Sans l’esclavage, l’Amérique du Nord, le pays le plus progressif, se transformerait en pays patriarcal. »

    Cependant le racisme et son institutionnalisation ont également un impact certain. Gray rappelle des évènements profondément dérangeants. Saviez-vous par exemple que le père de la gynécologie américaine, James Marion Sims (1813-1883) expérimentait régulièrement sur des esclaves noires ? Malgré ses crimes, il a une statue dans Central Park à New York et est célébré dans le monde entier comme un des pionniers de la gynécologie. Il y a bien entendu d’autres statistiques accablantes : 38.000 soldats noirs furent tués pendant la guerre civile. Le pourcentage de mortalité était 40% plus élevé pour les soldats noirs que pour les blancs ; surtout parce que les confédérés ne leur reconnaissaient pas le statut de combattant et exécutaient sommairement ces hommes souvent mal-équipés et mal-encadrés. La situation dans l’Amérique contemporaine laisse à désirer, elle aussi. Gray dénonce la criminalisation de la population noire par l’État et rappelle un fait divers symptomatique : En mars 2007, la petite Desre’e Watson fut emmenée, menottes surdimensionnées aux poings, au poste de police, parce qu’elle avait apparemment agressé un membre du personnel de son école, interrompu une activité scolaire et résisté aux forces de l’ordre. Elle était âgée de six ans. Dans un essai sur l’invasion de l’Irak, Gray indique qu’un pourcentage disproportionné de noirs sont envoyés au front. Bien que le service militaire soit considéré comme une façon d’échapper au chômage et à la misère, Gray lutte pour que les jeunes noirs renoncent à s’engager dans l’armée et ainsi à servir une cause qui n’est pas la leur. L’auteur consacre par ailleurs un essai passionné et passionnant à la sale guerre contre les narcotiques et met en exergue que la politique répressive a des effets désastreux sur la population afro-américaine et ne résout nullement le problème de la drogue. Certes Gray peint un portrait assez pessimiste de l’Amérique, mais il garde néanmoins l’espoir en revendiquant des politiques assez révolutionnaires. Il est vrai que dans l’Amérique de Bush les principes de la constitution américaine le sont plus que jamais. Et comme toute révolution a son chant, Gray choisit un interprète qui n’étonnera personne : James Brown, qu’il rencontra après son emprisonnement dans des circonstances douteuses...

    Laurent Mignon

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