Stéphane Halleux et ses « manipulations bioniques »

Bien connu des visiteurs de la Galerie d’art Schortgen (1), Stéphane Halleux nous revient après deux années et des poussières, fidèle à son style et pourtant tout plein de nouvelles idées, créations, réalisations et autres personnages bioniques. Bionique ? Dans une galerie d’art ? Rappelons tout de même que la bionique est la science qui recherche, chez les plantes et les animaux, des modèles en vue de réalisations techniques. Sauf que chez Wikipedia, où l’on donne cette définition, on oublie que monsieur Tournesol et autres Gyro Gearloose / Géo Trouvetout, ont un cousin déviant qui, à cause peut-être de quelque mutation généticoartistique, s’est mis en tête de devenir artiste et, qui pis est, sculpteur. Notez toutefois, amis lecteurs, que, même s’il arrive aux sculptures bioniques de ce concurrent belge de George Lucas de s’animer (voir www.youtube.com/ watch ?v=W6v1HcGowzI), elles ne font jamais de guerre et surtout pas celle des étoiles. Exposées sagement dans la salle de la galerie, elles se contentent d’être des figurants d’art très originaux, ludiques, comiques, loufoques même, certes peu comparables au baiser de Rodin ou au David de Michel-Ange, mais – c’est le moins qu’on puisse dire – hautement réjouissants.

Stéphane Halleux est gradué en illustration de L’École Supérieure des Arts Saint-Luc de Liège (1992-1995). Le coup de foudre pour l’art et plus particulièrement pour la sculpture, l’a cependant déjà frappé bien plus tôt. C’est en fait dès la première enfance que de fréquentes visites de musées et d’expositions ou-vrent son horizon sur la création artistique. Mais son « fiat lux », il le vécut à 10 ans, lorsqu’il découvrit au Stedelijk Museum d’Amsterdam le sculpteur suisse Jean Tinguely et la magie de ses structures aussi ludiques que fantasmagoriques. En effet, la galerie nous présente un Stéphane Halleux qui « nous ouvre les portes d’un monde étrange, hybride, où à partir de bric et de broc, naissent de fabuleuses machines ou d’étranges créatures et personnages (...) Cuirs usés, métaux oxydés, matériaux tordus, fils dénudés, pièces percées à la peinture écaillée, se cherchent pour se donner une seconde chance, renaître sous une autre forme dans un nouveau monde. »

Et Stéphane Halleux nous confie : « Tout jeune, à l’époque de la télé en noir et blanc (sans télécommande), je demandais, sans succès, comme cadeau d’anniversaire à mes parents, la permission d’aller me coucher 30 minutes plus tard pour assister quotidiennement à la diffusion de “l’Homme qui valait les 3 milliards”... J’ai toujours adoré les Super-héros dans les comics américain ! Pas ceux dont le pouvoir est inné parce qu’ils viennent d’une autre planète, ni ceux dont les sens ont été décuplés à la suite d’un accident (même à l’époque, je me rendais bien compte qu’en tombant dans un fût radioactif de produit toxique, on avait plus de chances de pisser fluorescent que de voir à travers les murs). Non, ceux qui me fascinaient, c’étaient les plausibles, les besogneux, les rapiécés, ceux qui se fabriquaient une armure d’accessoires pour affronter la vie truande des grandes villes... Robocop, Iron-man, Rocketeer et probablement, en chef de file, mon préféré : Batman ! Batman, un mix entre Rémy Brica et un couteau suisse. Batman, dans sa grotte, qui fignole les gadgets de son cos-tume… Pendant que moi, moi dans mon atelier, je passe mon temps à costumer mes inventions pour cette exposition... ».

Cependant, tout ne se résume pas chez Stéphane Halleux à d’immobiles machineries para-animales ou humanocybernétiques aussi imaginaires que fictives. Nombre de ses sculptures anthropomorphes ont quelque chose de plus. Ce sont d’authentiques portraits de genre : sculptures qui expriment avec la justesse de caricatures parfaitement typées la psychologie des personnages représentés. Le spectateur n’a pas besoin de lire la légende « El contable » (2) affichée près d’un certain personnage, pour imaginer se trouver devant l’archétype, sans doute un peu désuet, d’un comptable (peut-être de Gotham City ?). Quant au « Fonctionnaire à hélice » polyvalent, efficace et sans imagination, guère n’est besoin de savoir lire pour reconnaître le profil du cadre supérieur ministériel dont on rêve dans tout gouvernement. Tout aussi polyvalent et mobile, le « Représentant » représente son espèce avec tant de justesse qu’on s’imagine aisément le trouver devant sa porte avec sa mallette remplie de stylos magiques tous-tons-épaisseurs-de-trait-et-formats ou d’autres produits « absolument indispensables ». Au moins, sous sa forme « Halleux », guère n’est besoin de lui acheter bics ou crème à chaussures ; c’est le petit bonhomme tout entier qui est à vendre. Mais si vous-vous intéressez exclusivement au contenu de mallette, le mieux serait sans doute de pénétrer dans l’univers phantastico-artistico-comico-bionique de notre artiste et de l’imaginer.

En ce qui concerne ses animaux, la gamme est également assez large et va de « La pieuvre de combat » à la chauve-souris anthropomorphe « Skinny Batman », en passant par des robots araignées, toutous-robots et j’en passe. De toute manière, à quoi bon vous parler davantage de cet univers énigmatique, puisque vous aurez tout loisir d’apprendre à le connaître au 24, rue Beaumont, du 6 au 27 avril. Mais il y a mieux encore. Lors du vernissage, samedi 6 avril entre 15 et 18 heures, vous pourrez aussi rencontrer l’extraterrestre de la sculpture bionique lui-même : Stéphane Halleux, qui vous introduira bien mieux que moi dans arcanes de sa mystérieuse art-fiction.

Giulio-Enrico Pisani

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1) Galerie Schortgen, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre (parallèle Grand rue, près du centre Alima). www.schortgen. lu, galerie@schortgen.lu. Ouvert mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18 h. Expo Stéphane Halleux : du 6 au 27 avril.
2) Le comptable en espagnol.

vendredi 5 avril 2013