Nina Mambourg & François Besch aux antipodes… chez Clairefontaine

Lors de ma première présentation de l’artiste peintre Nina Mambourg, le 26.1.2008, j’écrivais déjà que les dictons ne font pas peur à madame Ruiter, la charmante directrice de la Galerie Clairefontaine. (1) Dès lors, après mon « Qui trop embrasse mal étreint » de naguère, voilà l’« Il n’y a pas deux sans trois ». En effet, après son expo de 2008 en duo avec le photographe Michel Medinger et une deuxième en solo juin 2010, Nina Mambourg revient exposer pour la troisième fois aux cimaises de l’espace 1 de la galerie. L’espace 2 sera cette fois consacré aux créations de l’excellent photographe François Besch, bien connu au pays, qui ouvrira vos yeux, amis lecteurs, sur des horizons aussi magnifiques que trop souvent mésestimés par notre civilisation du stress et du « time is money ». Mais commençons par retrouver l’artiste helvétique

Nina Mambourg

qui, après avoir installé « La femme convenable » de 2008 « Sur le divan » en 2010, nous permet aujour-d’hui de la retrouver « Entre nous ». Cependant, ce jeu de mots, jeu de titres, ou un peu des deux, pouvant sous-entendre une maturation dans le cheminement de l’artiste, le reflète-t-il vraiment, témoigne-t-il d’un progrès ? C’est ce que nous essaierons de voir ; mais je vous livre d’abord un bref rappel de son parcours. Née en Suisse en 1970, Nina Mambourg fait ses études primaires et secondaires près de Lucerne, puis suit de 1990 à 1995 des études supérieures artistiques. Dès 1995 elle travaille comme graphiste indépendante, enseigne à la Hochschule für Gestaltung und Kunst, Zürich, puis s’inscrit en 2002 à la F+F Schule für Kunst und Mediendesign Zürich. En 2004 elle présente sa première exposition et reprend en 2005 des études à la HGKZ. Depuis 2004 elle a présenté ses oeuvres dans une dizaine d’expositions individuelles ou collectives.
Dans cette nouvelle expo, même un examen attentif de ses tableaux ne m’a pas permis de déceler de progrès essentiels, ce qui est peu courant chez une jeune artiste qui ne pratique la « grande » peinture que depuis une dizaine d’années. C’est dire que, tout comme jadis, sa peinture figurative, placée grâce à un zeste de surréalisme résolument hors du temps et ignorant les modes, échappe à la représentation servile d’une réalité qu’elle ne vise pas. Ses tableaux, mis en valeur par des harmonies chromatiques réussies et des scénographies équilibrées, essentiellement des portraits de femme. Ici l’enfant, là les chiens, ailleurs la marionnette, ne sont que faire-valoir de l’éternel féminin. Tout au plus me semble-t-il de percevoir dans le caractère éminemment féminin de son travail, une légère évolution, une altération caractérielle. Pas dans sa peinture, non, mais plutôt dans le choix de ses personnages, que l’on dirait à présent ne constituer qu’un seul et unique acteur.

Cet acteur, c’est à dire cette actrice, se contredit en fait elle-même. La femme que nous montre Nina aujourd’hui a tout l’air de refléter un combat acharné entre sa propre régression vers l’innocence de l’enfant et une féminité mûre, mais triste, dure, indifférente, blasée, voire provocante. L’affrontement entre ces deux aspects de son personnage récurrent serait psychologiquement intéressant si ses femmes de 2013 n’étaient pas plus superficielles que leurs « soeurs » de 2005 à 2010. Une certaine constante se retrouve toutefois dans le fait que, à la limite d’un art tout à la fois naïf et pessimiste, ces portraits continuent à projeter une image détachée, hiératique de la femme, sauf qu’elle est désormais plus inquiétante qu’émouvante. Et je me demande, face à ces visages quasi-clonés, aux expressions indifférentes, blasées, parfois résignées, amères, méprisantes, aux paupières lourdes, ailleurs tournés vers le ciel en un vain appel, si les portraits de Nina Mambourg ne représentent pas l’inversion d’un idéal féminin et son masque tragique, plutôt que la femme véritable.

François Besch,

lui, nous permet de plonger dans l’espace 2 de la galerie au sein d’un tout autre univers artistique. Nous nous trouvons en fait face à un maître de la photographie au sens large du mot. Son exposition fait, avec trois douzaines de splendides vues du Roeserbann et d’agrandissements de champignons dans leur milieu naturel (bois de Krauthem), la part belle à la nature. Fruit de longues et minutieuses recherches de ses sujets, mais aussi du moment permettant exposition et éclairage optimaux, elles montrent l’extraordinaire richesse et la beauté d’un environnement que nous tendons trop – passants souvent pressés – à considérer normal, quelconque, banal. Les contrastes magiques qu’il fait ressortir avec un goût très sûr, grâce à sa valorisation subtile des jeux d’ombres et lumières, caractérise chez François Besch bien plus l’artiste créatif que le photographe méticuleux surtout soucieux de rendre une réalité objective.

Il est d’ailleurs intéressant de relever – simple anecdote – que cette exposition des merveilles de nos campagnes et forêts ait justement lieu au moment où, à deux pas de là, le Musée National d’Histoire et d’Art, en présente une sur les paysages luxembourgeois. (2) Mais revenons à notre expo « Von Glückspilzen und anderen Lichtwelten ». Ce titre joue sur les termes Glückspilz (veinard), où la chance (Glück) est associée au champignon (Pils), lorsque Lichtwelt (monde de lumière) caractérise lato sensu la luminosité des paysages bucoliques du Gutland luxembourgeois et plus précisément du Roeserbann, où François Besch est fortement enraciné. Né en 1963 à Esch-sur-Alzette, François Besch travaille et vit en effet à Bivange et a participé depuis 1977 à de nombreuses expositions aussi bien nationales qu’internationales. Notons aussi que, outre son côté forestier et champêtre, l’expo nous montre quatre portraits très denses en noir et blanc et deux vues fictives de cités futuristes en passe d’être englouties par la mer (?) de sa série « Cybercities », The Deluge, Horizontal I et II.

Cependant, il n’est pas seulement photographe, mais aussi journaliste et artiste peintre. Il fut en 1978 le plus jeune artiste ayant participé à la Quinquennale d’art moderne luxembourgeois et déjà en 1977 lauréat de la Biennale des jeunes artistes luxembourgeois. En authentique créateur, il ne se contente pas de rechercher l’achèvement, la satisfaction de l’acquis, ou une impossible perfection, mais repousse les limites de sa créativité, autant à travers la recherche et la combinaison de sujets, que par leur mise en scène et la technique de leur réalisation. Et il est un véritable artiste, aussi en ce que sa création n’est pas seulement accomplissement personnel (ce qui ne gâche d’ailleurs rien), mais est surtout partage et désir de faire participer tout un chacun à ses découvertes. « Soyez attentif, regardez autour de vous, épiez. Prenez note ! » (3), peut-on lire sur son blog. Et de nous renvoyer ensuite vers cette nouvelle technique photo qu’il a appliquée à la plupart des prises de vue de l’expo (4), l’hipstamatic, qui lui permet de photographier avec son I-Pod 4. (5) Mais, de grâce, avant de vous aventurer à suivre ses traces avec votre portable, allez donc admirer ces joyaux de notre pays, dont on ne devrait pas pouvoir dire que nous les passons trop souvent sans les voir.

Giulio-Enrico Pisani

1) Galerie Clairefontaine, espace 1, 7 place Clairefontaine & espace 2, au 21 rue du St. Esprit, Luxembourg ville. Mardi à vendredi de 14,30 à 18,30 h + samedi de 10 à 12 et de 14 à 17 h. jusqu’au 27 avril.

2) Surtout tableaux, croquis et dessins réalisés par le paysagiste néerlandais Barend Cornelis Koekkoek au Luxembourg, mais aussi des oeuvres d’A. J. Daiwaille, de William Turner, Victor Hugo, J.-B. Fresez, Théodore Fourmois et Willem Roelofs (www.mnha.public.lu).

3) Texte original sur www.francoisbesch.net/: « Watch, look around, espy. Take notice ! Just ‘seeing it’ is not enough... »

4) Excepté les deux formats rectangulaires de sa série « Cybercities.

5) L’hipstamatic est une application de photo digitale pour les iPod, iPhone et iPad. Utilise l’appareil photographique intégré afin de faire des photos au format carré, auxquelles sont appliquées divers filtres (...) Des programmes de filtres sur ordinateur et des applications pour smartphone qui émulent ces appareils sont également disponibles. (extrait de Wikipedia)

mercredi 3 avril 2013