Roger Dornseiffer : « The magic of colour » ou l’abstraction chatoyante

Quelle formidable découverte, que cet artiste peintre, sculpteur et dessinateur avec qui j’eus la joie de sympathiser lors des Walfer Bicherdeeg, les journées du livre de Walferdange, de novembre dernier ! Et quelle belle surprise, que de le retrouver aujourd’hui en ville, dans la Galerie d’art Maïté (1), nom bien connu dans l’immobilier, mais dont j’ignorais qu’on puisse également l’associer au grand art ! Comment ? Grisaille à Luxembourg ville début janvier. Les lumières festives de ces dernières semaines appartenaient désormais au passé. Je débouchai sur l’avenue Marie Thérèse à l’angle du boulevard Prince Henri en sortant d’un parc municipal tristounet, à peine animé par quelques canards colverts que j’imaginai ricaner de ma déception d’avoir raté « mon » héron cendré. Comptant me remonter le moral par une promenade dans la vallée de la Petrusse avec Stacy, ma petite chienne, je m’apprêtai à traverser l’avenue, lorsque d’étincelantes lumières sur ma gauche attisèrent ma curiosité.

Des artefacts de cristal brillaient dans une vitrine éclairée a giorno. Du Val Saint-Lambert. Deux pas plus loin, je trouvai la porte vitrée de l’Immobilière Maïté, puis la galerie elle-même et, du même coup, une orgie de couleurs. Irrésistible. Comment ne pas y entrer ? Du coup je suggérai à mon accompagnatrice quadrupède de renoncer à la Petrusse et, suite à son accord, évidemment tacite, poussai la porte et me trouvai plongé dans l’une des plus belles expositions qu’il m’ait été donné de voir ici au pays. C’est alors que je réalisai combien le titre de l’exposition, The magic of colour, c’est à dire La magie de la couleur, dont Roger Dornseiffer m’avait touché un mot à Walferdange, se justifiait dans toute son acception. C’était en effet un véritable arc-en-ciel d’une quasi-infinité de couleurs, teintes et nuances qui m’accueillait dans toute sa splendeur. Et cette profusion se déployait, exception faite de quelques tableaux très librement figuratifs, dans une formidable symphonie à l’abstraction la plus débridée.

Bon, disons débridée, sans doute, dans le sens de libre, mais non sans une orientation forte et une harmonie aussi mélodieuse qu’une composition de Dvořák ou de Grieg. Je me serais bien imaginé entendre en musique de fond la Symphonie du Nouveau monde ou Peer Gynt. La musique est, en effet, omniprésente à travers toute l’exposition. Ce n’est pas pour rien que les termes « harmonie », « harmonique », « harmonieux », « chromatisme » ou « chromatique » sont communs à la musique et à la peinture. Roger Dornseiffer séduit l’esthète par la musique de ses couleurs. Il envoûte par le vaste spectre de ses créations aux fulgurances d’un abstrait romantique apparenté aux visions des Hamid Kafai, Michel Loth, Michèle Frank ou Hsinou Hadouten. Cependant, l’imagerie de Dornseiffer va bien au-delà et peut également nous offrir du semi-abstrait à tous les niveaux, ainsi que le firent Franz Marc et Marc Chagall ou, de nos jours, un Jean Moiras.

Mais ne vois-je pas là, ou là encore, Dornseiffer caresser le figuratif comme dans certains paysages, représentations d’arbres ou de sous-bois, où il nous dévoile l’âme, plutôt que le détail, de la nature ? C’est quasiment du Spinoza : le créateur au sein de la création. Quant au pur abstrait – ne l’oublions pas... mais ça existe-t-il ? –, où à ce qui s’en approche, la plupart de ses compositions sont mieux que réussies. D’une profondeur vertigineuse, elles appellent le regard à s’y enfoncer et à s’y perdre, comme dans ces voûtes célestes peintes par Andrea Pozzo ou William Turner qui savaient tout à la fois épouser et repousser la courbe de l’univers. « Dans mes tableaux », nous confie Dornseiffer, « on trouve rarement des lignes droites, car les lignes droites, comme disait Hundertwasser, mènent à la perdition. (2) On pourrait qualifier ma peinture comme « lyrisme fantastique », où je décris ou plutôt dépeins mes voyages dans le domaine de la couleur... ».

Il me semble cependant que, tout à son exubérance chromatique, Dornseiffer abuse ci et là, à l’instar de certains peintres du Rococo, du rose et du bleu bonbon, ce qui tend à amoindrir la dramaturgie de l’un ou l’autre tableau. De même aurait-il avantage – c’est mon avis et n’engage bien sûr que moi – à se méfier, dans certaines combinaisons chromatiques, des verts clairs particulièrement difficiles à accorder. Inutile de vous dire, amis lecteurs, que ces petits bémols n’impactent nullement mon enthousiasme global pour cette splendide exposition. Aussi bien ses grandes toiles à l’acrylique, comme The Party, Océan profond, L’arbre blanc, Elle et Lui, ou Rouge intense, que de petits chefs-d’oeuvre à l’huile sur papier, comme À l’aube ou Snowflakes, ne pourront – j’en suis certain – qu’enchanter tout amateur de peinture. Mais guère n’est besoin d’être grand clerc ou expert en la matière, pour affirmer, à l’instar de tel autre artiste qu’il cite, « qu’on doit pouvoir entrer dans un tableau, je dirais même plus qu’il faut pouvoir y plonger… ».

Notre artiste est né à Luxembourg en 1936. Fils aîné de l’architecte Paul Dornseiffer (3), il nous dit avoir commencé à dessiner à 12 ans, commencé la peinture à 16 ans et avoir fait, après le bac, des études d’ingénieur à Zurich et à Vienne. Parallèlement il a étudié les beaux-arts et fréquenté les artistes de l’École viennoise. De retour à Luxembourg il a enseigné l’histoire de l’Art à la Miami University de 1970 à 1977, réalisé en 1976 le timbre pour les jeux olympiques, créé des mosaïques et vitraux à Wellen-stein et obtenu en 1971 le prix Grand-duc Adolphe. Secrétaire du Cercle Artistique de Luxembourg de 1968 à 1980, il a été distingué en 2000 par le premier prix d’art dans une exposition du Limes. Il vit et travaille à Luxembourg et... son expo n’est à manquer sous aucun prétexte.

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1) Maïté Galerie d’Art, 12 avenue Marie-Thérèse, ouvert lundi-vendredi 9-19 h et samedi+dimanche 14-18 h. Expo Roger Dornseiffer jusqu’au 10 mars.

2) Tout comme chez le grand architecte récemment décédé Oscar Niemeyer, appelé le poète des courbes. Aussi écrivis-je dans ces colonnes le 21.12.2012, que la ligne droite n’existe pas dans la nature et que Niemeyer affirmait : « ... l’angle droit sépare, divise ; j’ai toujours aimé les courbes, qui sont l’essence même de la nature... (article complet sur www. zlv.lu/spip/spip.php ?article 8610).

3) Il a notamment construit le « Victory », qui fut le plus ancien cinéma de Luxembourg ville.

Giulio-Enrico Pisani

mardi 15 janvier 2013