Un zeste d’« anthropologie » : nouvelles publications

Familière et pourtant étrange, la métropole moderne fascine et inquiète. Lieu de la modernité et de la création artistique, la ville se révèle, à l’époque Surréaliste, bien plus qu’un simple décor. Dès la fin du XIXème siècle, la ville, perçue comme lieu de tous les possibles, tous les plaisirs, et toutes les innovations, devient chez certains artistes le personnage principal de quelque conte fantastique. Après la Première Guerre Mondiale, le phénomène se généralise et la ville moderne génère nombre de mythes, de New York à Paris, en passant par Berlin. Pendant quatre décennies, des artistes de tous horizons proposent leur vision de la métropole, tour à tour fascinante, étrange ou menaçante. Une inquiétante étrangeté hante les œuvres de Giorgio di Chirico, René Magritte, Paul Delvaux, Edward Hopper, Georgia O’Keeffe, Anton Räderscheidt et de la fine fleur de l’avant-garde photographique et cinématographique internationale, Ilse Bing, Louis Faurer, Heins Hajek-Halke, Raoul Hausmann, Lucien Hervé, René Clair, Howard Hawks, Fritz Lang, Paul Strand, Dziga Vertov. Le formidable ouvrage La Ville Magique, publié chez Gallimard (www.gallimard.fr / www.decouvertes-gallimard.fr) con-stitue un conte historique et fantastique en quatre chapitres, un voyage dans les profondeurs des grandes capitales du monde occidental. Parmi les auteurs de ce collectif impressionnant, citons : Sophie Lévy, directrice-conservatrice du LaM, Pauline von Arx, historienne de l’art, François Nemer, historien du cinéma, Silvia Loreti, université de Manchester, Joël Roucloux, ancien directeur du Musée de Louvain-la-Neuve, Marie-Amélie Senot, attachée de conservation en charge des collections d’art moderne et contemporain au LaM. Jusqu’au 13 janvier se tiendra l’exposition autour de laquelle cet ouvrage a été articulé à Villeneuve d’Ascq, à LaM - Lille Métropole Musée d’Art Moderne, d’Art Contemporain et d’Art Brut. L’ouvra contient un peu plus de 200 illustrations.

Né en 1943 à Boston, Peter Guralnick est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont fait date sur la musique, ainsi que d’une biographie monumentale consacrée à Elvis Presley, suivie plus récemment d’une très complète monographie sur Sam Cooke. Peter Guralnick retrace dans son livre le développement du blues : des racines de la country traditionnelle jusqu’à Memphis et Chicago, puis aux premiers moments enivrants du rock’n’roll. Il montre les musiciens de façon tout à fait inédite, immergés dans leur temps et leur monde propre. Il nous parle de Richard Allen, Dick Banks, Ralph Bass, des Beatles, de Carey Bell, Chuck Berry, du trio Big Three, de Diddley Bo, Joe Brant, Big Bill Broonzy, James Brown, Paul Butterfield, Ace Cannon, Johnny Cash, Sam Charters, Leonard Chess, Muddy Waters, Johnny Shines, Skip James, Robert Pete Williams, Jerry Lee Lewis, Charlie Rich ... Le livre Feel Like Going Home, Légendes du Blues & pionniers du Rock’n’Roll de Peter Guralnick a été publié chez Rivages Rouge (www. payot-rivages.fr).

Dans les campagnes françaises, les cafés connurent leur heure de gloire au XIXème siècle et furent alors, au même titre que la mairie, l’école et l’église, une véritable institution. Mieux que n’importe quelle photo souvenir, ces lieux recèlent une part de l’histoire collective. Infatigable explorateur du monde rural, Christophe Lefébure mène depuis des années à travers toute la France un inventaire très personnel de ces « cafés » qui se font aussi épicerie, boulangerie, voire coiffeur. On trouve un charme à leur décor si simple et si familier : le comptoir en zinc, le poêle ou la cheminée, l’horloge, un bouchon en guise d’enseigne. Ils ont des noms que la ville ignore : Au repos du pêcheur ; A l’âne qui renifle. On y bat les cartes, on y jette les dés. Les jours de fête, l’assemblée s’y donne rendez-vous et tangue au son de l’accordéon. Les jours d’élection, ils se transforment en vraies tribunes politiques. Le fort bel ouvrage Un café à la campagne, de Christophe Lefébure, publié au Rouergue (www.lerouergue.com) est, à travers photos de lieux et portraits, un instantané de la mémoire accompagné d’un texte qui court à travers l’histoire des ces cafés un brin enchantés.

À l’Harmattan (www.editions-harmattan.fr) j’ai découvert plusieurs nouveautés remarquables, comme dans la collection « Afriques Noires » les cinq volumes de L’Afrique en Musique de Manda Tchebwa Antoine. L’Afrique est une mosaïque de peuples et d’imaginaires, un continent riche de ses paysages sonores bigarrés. À l’intersection de plusieurs disciplines, le tome I fait le compte des trésors émotionnels de l’Afrique, à travers une exploration des épopées dynastiques, corporatives et religieuses, des légendes et des mythes. Le tome II (De l’art griotique à la polyphonie australe) fait émerger trois facettes du large fond des musiques du patrimoine africain : les musiques dites de griots ou Jeliya, au carrefour de la geste ancestrale de la littérature orale mandingue ; les musiques du désert maure à cheval entre l’art poétique du griot soudanais et les influences arabo-berbères ; les musiques australes (Afrique du Sud), riches des influences des trois continents. Le tome III (Panorama des instruments de musique du patrimoine africain) et le tome IV (Contexte urbain) clôturent cette série exceptionnelle. Toute l’Afrique est musicale, c’est un constat.

Avec trois yaks vers la mer, un voyage inédit à travers les Alpes de Rosula Blanc, publié chez Favre (www.editionsfavre.com) est un carnet de voyages. Traverser les Alpes en deux mois à l’automne 2011, tel est le projet de Rosula Blanc, passionnée depuis toute petite par les yaks, animaux de haute montagne par excellence. Rosula s’est entourée de Sonja, elle-même éleveuse de yaks. Après une longue préparation administrative, les deux femmes partent dans ce périple de 600 km, qui débute à Evolène, dans le val d’Hérens, avec trois yaks nés dans le Haut-Valais Suisse. Pour accomplir cet exploit, il leur faudra franchir trente-six cols et un glacier, marcher de quatre à sept heures par jour sous la pluie, le vent, improviser des campements, s’adapter aux humeurs des animaux. Au gré des villages, ce sont aussi des rencontres avec les habitants, des coups de main bienvenus, des imprévus à gérer, et quelques petits bobos. Dans ce livre, agrémenté de très nombreuses illustrations, Rosula Blanc observe attentivement ses yaks, cherche à comprendre leur façon de travailler, tente de les apprivoiser au fur et à mesure du périple. Son récit, plein d’humanité, de courage, de détermination et de passion montre également le défi sportif qu’a constitué cette odyssée. Rosula Blanc, danseuse butoh et scénographe de formation, est paysanne dans le hameau des Haudères, aux côtés de son compagnon André Georges. Ensemble, ils élèvent des yaks (www.yakshuloche.ch / mail : rosula@bluewin.ch).

Les « Cahiers Balkaniques » sont nés en 1981 à l’institut national des langues et civilisations orientales (www.inalco.fr). Cette revue est destinée à publier des travaux de recherches effectués par les membres des différents groupes constitués à l’intérieur du Centre d’études balkaniques. Dans les derniers numéros publiés ont été traités des sujets comme : « Turquie, Grèce, un passé commun, de nouvelles perspectives » - « Linguistique et littérature » - « L’image de la période ottomane dans les littératures balkaniques » - « Jeunes Turcs en Macédoine et en Ionie ».

« Je hais les voyages et les explorateurs », telle est la toute première phrase de l’ouvrage de Claude Lévi-Strauss Tristes Tropiques. Cette phrase affirme sans détour le rejet de Claude Lévi-Strauss de l’exotisme comme porte vers le sensationnel. (Tristes Tropiques, coll. Terre humaine, Plon (www.plon.fr) ; Saudades do Brasil, Plon ; La Pensée sauvage, Plon, 1962 ; Mythologiques, t. I : Le Cru et le Cuit, Plon, 1964, rééd. 1990 ; t. II : Du miel aux cendres, Plon, 1967, rééd. 1990 ; t. III : L’Origine des manières de table, Plon., 1968, rééd. 1990 ; t. IV : L’Homme nu, Plon, 1971, rééd. 1990 ; La Potière jalouse, Plon, 1985.
Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, de G. Charbonnier, Plon et Julliard, Paris, 1961, rééd. 1996 ; L’important volume Œuvres de Claude Lévi-Strauss à La Pléiade-Gallimard (www.la-pleiade.fr / www.gallimard.fr / www.decouvertes-gallimard.fr) comprend les titres suivants : Tristes tropiques ; Le totémisme aujourd’hui ; La Pensée Sauvage ; La voie des masques ; La potière jalouse ; Histoire de Lynx ; Regarder, écouter, lire ; Entretiens avec Raymond Bellour. Ouvrage sans égal de l’ethnographie contemporaine, destiné à un large public, Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss nous transporte. Au travers de la réalité quotidienne d’un jeune homme parti à la découverte de l’altérité des cultures, Claude Lévi-Strauss dépeint les émerveillements mais aussi les difficultés du voyage. Nous suivons avec passion le travail de l’ethnologue, ses réflexions et ses interrogations sur les tribus du Brésil et d’Asie auprès desquelles il vit pendant plusieurs mois, mais aussi sa mise en perspective des ressorts de notre société occidentale. Claude Lévi-Strauss, grâce à Tristes Tropiques, nous livre les clés intellectuelles pour la compréhension du monde, des civilisations. Son voyage philosophique questionne la place de l’homme dans la nature et notre rapport à l’autre. La Succession Claude Lévi-Strauss et les Editions Plon (www.plon.fr) ont décidé d’offrir une version sonore intégrale du texte en confiant la production aux Editions Frémeaux & Associés (www.fremeaux.com). Enfin, le Musée du Quai Branly apporte son soutien à cette prestigieuse production sonore produite par Frémeaux & Associés. Amoureux de la langue, Jean-Pierre Lorit rend l’intégralité de Tristes Tropiques accessible et fluide par une lecture pleine de sens et de rythme. Le coffret de l’enregistrement de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss comporte 16 CD’s et un livret de douze pages. (FA 8115 chez Frémeaux & Associés (www.fremeaux. com). Une production tout à fait exceptionnelle que je vous conseille vivement de vous procurer.

Jean-Pierre Foucault, natif de Marseille, est président du centre de formation de l’Olympique de Marseille. Dans un prestigieux album tout en couleurs, publié chez Michel Lafon (www.michel-lafon.com) sous le titre Marseille, Jean-Pierre Foucault nous présente une Marseille mythique, historique, inédite à travers ses yeux d’enfant du pays. Il y a plus de mille six cents ans naissait Marseille de l’alliance d’un peuple ligure et de colons grecs, les Phocéens. En 2013, tous les projecteurs seront braqués sur la métropole provençale qui deviendra « Capitale européenne de la culture ». Pour cette occasion, Jean-Pierre Foucault revient sur l’histoire de Marseille, de son passé antique à l’Occupation en passant par les épisodes de la grande peste et la Révolution Française. Principal port de Méditerranée, Marseille a toujours été un carrefour du monde, un lieu de commerce et une ville cosmopolite grâce aux migrations qu’elle a connues. C’est bien sûr la Marseille provençale que Jean-Pierre Foucault, enfant du pays, s’attache à nous conter dans cet ouvrage, en nous adressant des cartes postales ensoleillées de la Bonne Mère, la pétanque, le pastis, la bouillabaisse, le cinéma de Marcel Pagnol, le Vieux-Port, la Canebière ou les calanques, tout en émaillant son récit d’anecdotes dont seuls quelques Marseillais ont le secret !

Michel Schroeder

jeudi 3 janvier 2013