Guy Zaug, le retour...

...Mais cette fois, à la galerie Scho­r­tgen à Esch sur Alzette.(1) C’est au début de l’année passée, que j’ai découvert dans les locaux de la galerie Schortgen Artworks à Luxembourg ville ce remarquable peintre lorrain. J’eus ainsi déjà l’occasion d’exprimer le 22 janvier 2008 dans les colonnes de la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek une admiration sans réserve pour les oeuvres qu’il exposait. Peintre de classe mondiale mais étonnamment au rayon d’action régional(2), Guy Zaug est né à Thionville et vit à Boust, à deux pas d’une frontière devenue à maints égards purement virtuelle ; c’est donc un artiste bien de chez nous. Alors, aujourd’hui, après le nouvel enchantement visuel vécu lors de son vernissage de ce 12 juin et une seconde rencontre avec cet artiste au grand coeur, dont le pinceau est aussi généreux qu’un orage de printemps subtropical, je l’ai relu, mon article. en fait, à quoi bon ? L’art n’est pas l’histoire, où le passé peut éclairer le présent. C’est plutôt le contraire. Que pourrais-je en effet encore ajouter aux superlatifs amplement mérités, mais excluant toute surenchère, dont j’avais gratifié à l’époque ses extraordinaires créations picturales ? Comment qualifier autrement la fameuse palette de rouges Zaug autrement que de « rouges Zaug » ?

Une nouvelle présentation se justifiait-elle ? En deux mots : quoi de neuf ? Eh bien, à première vue, pas trop de changements, du moins aux yeux du profane, ou, au mieux, du dilettante que je suis. Une évolution plutôt. Si j’écrivis alors que bon nombre de ses oeuvres paraissaient abstraites, il me semble qu’aujourd’hui elles le sont quasiment toutes. À une unique exception près... Guy aurait-il définitivement tourné le dos au figuratif ? Je l’ignore ; et qui peu prédire son cheminement de demain ? Sans doute même pas l’artiste lui-même. Et cela d’autant moins, qu’à l’opposé de l’ingénieur qu’il est pourtant de formation, le peintre, que sa peinture entraîne comme l’écriture inconsciente le médium ou comme la poésie le poète, ne saurait se plier aux prévisions mathématiques. On peut être d’accord avec Denis Theisse, Directeur du Centre Culturel Jacques Brel à Thionville, quand il affirme que « Guy Zaug sait ce qu’il veut. », mais non avec son « Il sait où il va ». Là, Theisse a pointé trop loin. N’en déplaise à madame Soleil, personne ne sait où il va, artistes et poètes moins que tout autre.

Est-ce donc là, que se situe la différence entre hier et aujourd’hui ? Dans la dimension poétique ? Encore faudrait-il savoir, si cette différence entre les deux expositions réside essentiellement dans le travail de Zaug ou bien dans ma perception de son oeuvre, dont la dimension poétique m’aurait échappé la première fois. Peut-être parce qu’ébloui par l’éruption volcanique de sa palette ? Peut-être distrait par les éléments figuratifs encore présents ? Par l’un ou l’autre fugitif éclair de surréalisme ? Ou faudrait-il dire surabstraction ? Va savoir ! Tenez, lorsque je parlai naguère de l’excursion picturale sans entraves de l’artiste qui laisse libre cours à sa créativité déchaînée et que celle-ci pourrait n’avoir d’autre but que sa propre esthétique, ne pensais-je pas déjà poésie sans m’en douter ?

Possible. Car hier comme aujourd’hui, dans cette tempête originelle toute éclairs de l’esprit et pulsions des sens qui se déchaîne sur les toiles de Zaug, la lumière pure, les traits fous et les couleurs en révolte semblent soudain, comme par magie, ci et là vouloir s’ordonner, se regrouper, s’amalgamer, se matérialiser presque. Fondamentalement, non, rien n’a changé. C’est donc moi et moi seul, qui n’ai pas su capter lors de la précédente exposition toute la poésie que contenaient ses tableaux. Je n’avais ressenti la poésie qui en rayonnait assez discrètement pour que des esprits prosaïques s’arrêtent à l’apparence esthétique, est-il vrai, fort réussie des tableaux. C’est à se demander, comment je pus alors ignorer cette subtile parenté du peintre avec une José Ensch qui écrivait

« J’ai déchiré le temps
je l’ai trouvé
il n’était pas le roc
il n’était pas le fleuve
la danse non plus ni le feu
Pur moment dans le cuir de l’air
son osier tressé
Ô la joie presséede grandir
tige d’une ardeur qui ne se penche... »(3)

Mais il est vrai que chaque tableau de Guy Zaug étant poésie, il peut être aussi bien ardemment romantique que subtilement charnel, ou les deux. Prenez par exemple ce fouillis de roseaux dans le feu du soleil couchant enserrant les eaux noires d’un étang sans fond, ou bien cette cathédrale surréaliste projetée en plein ciel enflammé, ou encore cette autre construction fabuleuse qui tente de s’arracher à ses échafaudages et au rocher qui l’enserre et dont elle semble naître ! Mais l’imagerie de Zaug peut tout aussi bien aller se perdre dans d’étranges et abyssales triangulations chromatiques et flirter avec la truculence d’un poème érotique d’Apollinaire :

« ... Femme ô vagin inépuisable
Dont le souvenir fait bander
Tes nichons distribuent la manne
Tes cuisses quelle volupté... »(4)

Imaginaire que tout cela, bien sûr, poétique pure, sans aucune concession à la réalité, poésie visuelle que chacun peut percevoir selon sa propre sensibilité, poésie charnelle désincarnée par l’abstrait. Les abstractions de Guy Zaug vous laissent en fait toute liberté, amis lecteurs. Aussi bien la petite fleur bleue que le voyeur blasé y trouvent leur compte. Ses oeuvres ne vous imposent aucune représentation particulière du monde et moins encore de son monde, mais s’ouvrent à vos regards et vous aident à découvrir le vôtre. Comment résister à cela !?

***

Galerie d’Art Schortgen, 108 rue de l’Alzette, Esch/Alzette. Exposition Guy Zaug, lundi 14-18 h, mardi à vendredi 10-12 + 14-18 h, samedi 10-12,15 + 14-17,30 h, jusqu’au 18 juillet 2009.

On retrouve des artistes bien moins doués appelés à exposer de Shanghai à New York, en passant par Sidney, Moscou, Berlin, Paris et Rio. Étrangement, selon son site www.guy-zaug.com, sa présence, pourtant distinguée par de nombreux prix et distinctions, se limiterait à un étroit losange joignant Marseille, Luxembourg, Paris et Kaiserslautern et incluant notamment Châteauneuf-du-Pape, St. Quintin, Vittel, Nancy, Metz, Thionville, Konz et Sarreguemines.

José Ensch : extrait de son recueil « Dans les cages du vent ».

Guillaume Apollinaire : extrait de « Con large comme un estuaire ».

Giulio-Enrico Pisani

samedi 20 juin 2009