Bettina Speckner & Gottlieb Cahen à la galerie d’art Orfèo

Une fois de plus, madame Ciacchini est parvenue à réunir deux créateurs qui sortent complètement des sentiers battus, afin de les présenter dans sa galerie.(1) Elle-même, peu conventionnelle dans sa recherche de complémentarité entre joaillerie artisanale et orfèvrerie d’une part et peinture, gravure, sculpture, céramique, collages et photographie de l’autre, a réalisé cette fois dans ses locaux une symbiose unique. Et, pour preuve, au rez-de-chaussée, habituellement réservé aux bijoux, elle expose dans ses vitrines également de petits tableaux de Gottlieb-Cahen qui s’harmonisent parfaitement avec les précieuses miniatures photogravées et autre créations de Bettina Speckner. Eh bien, parlons-en, de

Bettina Speckner,

dont l’imagination débordante n’a de comparable qu’une créativité qui surprend et éblouit le visiteur à chaque pas effectué le long de ces vitrines pourtant coutumières des créations originales ! Née en 1962 à Offenburg, Bettina passe son bac en 1982 et entre en 1984 à l’Académie des Beaux-arts de Munich, où elle étudie notamment la peinture avec le professeur H. Sauerbruch puis, dès 1986 joaillerie et objets d’art avec les professeurs H. Jünger et Otto Künzli. En 1990 elle obtient son premier « Ehrenpreis » (prix d’honneur) de la Fondation Danner, performance qu’elle renouvellera en 1999 et 2005. En 1992 elle passe le premier examen d’état et ouvre à Munich son propre atelier. Il est somme toute inutile de vous assommer ici, amis lecteurs, avec l’impressionnante liste de ses prix, bourses et expositions dans le monde entier, car l’essentiel pour vous, seront l’unicité, la finesse, la beauté et le vaste choix offert par la quarantaine de petits chef-d’oeuvres qu’elle expose. Pas un ne ressemble à l’autre et pourtant, grâce à quelque indéfinissable magie tous portent sa griffe.

À la limite, pourrait-on les regrouper en trois familles : les broches, les colliers et les objets d’art utilitaires : coupelles, boîtes, écrins. Classification arbitraire, bien sûr, puisque pas un de ces joyaux ne ressemble à l’autre. Souvent inspirés de la nature, parfois de l’histoire, de la mémoire : fleurs, coquillages, ammonites, photos anciennes, gouttes de mercure, etc., ils synthétisent la fusion des genres par excellence : orfèvrerie, peinture, photographie, pour ne citer que ceux-là.

Elle fait peu appel au précieux, préférant à une valeur intrinsèque élevée la propre préciosité des joyaux réalisés, due à l’originalité de leurs formes, composition et mises en scène, ainsi qu’au goût exquis de l’artiste et à l’âme qu’elle leur insuffle à travers le travail de ses mains. Leur joliesse apparente se trouve en effet doublée d’une beauté secrète qu’il appartient à chacun de découvrir et de faire sienne. Ce n’est plus du talent, c’est du génie. Aussi ne puis-je qu’abonder dans le sens d’Odile Habel du magazine ELLE Suisse Romande, lorsqu’elle écrit « La beauté des bijoux de Bettina Speckner est cachée : elle est discrète et s’adresse d’abord au coeur. Ce sont des bijoux que l’on doit aimer et qui prennent leur valeur par l’amour qu’on leur porte. » En confidence : remplacez donc le mot « bijoux » par « peintures », et c’est un peu cette même première impression que vous pourrez ressentir face aux tableaux de

Robi Gottlieb-Cahen,

lorsque vous monterez aux 1er étage de la galerie. Vous aviez certes déjà remarqué deux de ses petits tableaux au rez-de-chaussée, en passant, tout comme vous en avez vus dans l’escalier, mais l’impression d’ensemble de la « salle Gottlieb-Cahen » exprime un univers en soi, un univers à part. « Apaart », dirait le Luxembourgeois, avec son aptitude à insuffler un sens spécial, souvent intraduisible aux termes qu’il adopte. En fait, tous les travaux de Gottlieb-Cahen respirent, quelque en soit la motivation ou le sujet, le sens tragique de la vie... ou de la survie... malgré tout, aurait-on envie de dire.

Visage de jeune fille dormante ou résignée, paupières baissées ; femme androgyne accablée, les seins lourds ; faces d’hommes ou de femmes rougies par l’éclat du feu, faces sereines de toute leur fatalité marquée par les souffrances passées et prévisiblement futures ; corps nus, tourmentés, fuyant l’horreur d’une promiscuité avec des abats d’animaux ; involontaire ( ?) résurgence klimtienne de femme prisonnière du mur censée la protéger...

Purgatoire et jardin aux parfums à la fois capiteux et sulfureux, le monde selon Gottlieb-Cahen a beau n’être guère optimiste et fleurer la géhenne par les deux bouts, il n’en est pas moins attachant par ce que nous y découvrons de nous-mêmes et de nos craintes inavouées. C’est que, insérées dans de sévères cadres d’acier oxydé, dépouillées de tout coloriage ou ballast décoratif superflu, ses peintures extrêmement sobres s’emparent du spectateur et l’entraînent nolens volens vers l’essentiel de leur propos ou, plus précisément, au fin fond du propos de l’artiste.

Les effets dramatiques créés par Robi et l’esthétique particulière de ses oeuvres au charme mystérieux, où la violence contenue sommeille (par ci) ou menace d’exploser (par là) sous les faciès énigmatiques à la Léonard da Vinci ou tourmentés façon Grünewald ou Dürer, il les doit en partie a sa technique. « Je peins en appliquant de la peinture acrylique, des encres, voire des désinfectants sur du papier photo... », m’a-t-il confié. « Ensuite j’attaque la peinture avec de l’acide, repeins dessus, utilise à nouveau l’acide... » précise-t-il. Jusqu’à obtention du résultat attendu ? Bien sûr, ou... du ratage. Eh oui, ça lui arrive. Mais, soyez rassurés, amis lecteurs, il n’y a rien de raté chez Orfèo, où vous ne pouvez pas manquer l’aller découvrir les créations de ce génial autodidacte né il y a soixante ans à Echternach, ainsi que les exquises miniatures de Bettina, la fée de Bavière.

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1) Galerie d’art Orfèo, 28, rue des Capucins, Luxembourg ville. Contact tel/fax 222325 ou orfeo@pt.lu. Exposition ouverte Mardi à samedi de 10.30-12.30 et de 14.00 - 18.00 h jusqu’au 15 juillet

Giulio-Enrico Pisani

jeudi 18 juin 2009