Après le colloque, le livre(1) ... sur

 »L’identité européenne et les défis du dialogue interculturel« 

Huit mots et deux brèves journées pour dépasser, grâce à la prise de conscience de la vitale symbiose des cultures d’Occident et d’Orient, du Nord et du Sud, ces particularismes, frilosités et replis identitaires qui finissent toujours par devenir, comme le craint Amin Maalouf, meurtriers !(2) Et ce n’est pas le seul défi qui se posait aux organisateurs, auteurs et orateurs de ce colloque des 21 et 22 septembre 2007. Focalisé à l’époque sur les interventions de Jalel el Gharbi et de Laurent Mignon (les seules auxquelles j’eus l’occasion d’assister), je ne sus pleinement saisir la formidable dimension culturelle d’un symposium obligé de transcender clivages idéologiques et approches politiciennes. Dimension respectée, disons, à peu d’exceptions près. Heureusement, ces exceptions ne réduisent en rien la valeur d’une grande majorité des interventions ni de l’ouvrage dans son ensemble. On ignorera simplement les pages 12 à 56, (prosélytisme + auto-encensement) et 211-217 (philippique) qui n’ont rien à faire dans un ouvrage souhaité respectueux et cofondateur d’une oekoumène culturelle. Autre petit bémol : seulement trois ou quatre des participants, sur une bonne quinzaine, peuvent être considérés représenter le monde musulman.

Aussi, quelque ouverts et universalistes soient presque tous les intervenants européens chrétiens ou agnostiques et généreuse leur approche, l’optique qui prévaut est occidentale. C’est dire combien une réédition de cette notable expérience s’impose, mais qu’elle devra compter davantage de participants du sud et de l’est méditerranéens.
Bon, assez bavardé. Ouvrons donc l’ouvrage sur l’excellent avant-propos de Roberto Papini et de Mario Hirsch. Destinée à lancer un projet plus qu’ambitieux, leur intelligente mise en route pose notamment la question : « Qu’est-ce qu’aujourd’hui l’Europe ? ». Mais dresse aussi un constat navré : « Le processus de Barcelone qui devait promouvoir la collaboration des sociétés civiles plus que des gouvernements n’a pas tenu ses promesses ». Et elle s’achève en posant une importante prémisse : « La Méditerranée fait partie de notre horizon ».

J’ignore les trois avant-propos suivants (superflus), une introduction générale qui n’introduit pas grand-chose et dont la plupart des intervenants ne tiendront aucun compte, ainsi qu’une première intervention qui frôle le ridicule et entre dans le vif du sujet. Et ce sujet tellement vaste, polyculturel et diversifié, que d’éminents intellectuels mirent deux journées entières à en présenter quelques aspects, a été parfaitement introduit par Pietro Adonnino. Il serait bien entendu vain de vouloir le cerner en quelques colonnes. Aussi limiterai-je ma présentation de sa brillante intervention, comme des suivantes, à quelques phrases et mots-clés.

Et celle de Pietro Adonnino l’est particulièrement, intéressante. Il pose en effet la pierre angulaire du colloque en exaltant le dialogue interculturel et en essayant de définir les particularismes, identités et traditions, reconnaître leur importance, mais aussi leurs dangers. « La définition que j’ai proposée (de l’identité européenne) englobe la culture en tant qu’expression des diversités, des dépassements des connexions qui divisent et de la recherche de ce qui est commun », dit-il. Il n’évite toutefois pas certaines contradictions.

L’orateur suivant, Traugott Schoefthaler, n’hésite pas, lui, à mettre les « bâtisseurs » et « capitaines » de l’Europe face à leurs responsabilités devant le fossé qui s’est creusé entre les citoyens et les dirigeants européens. Plus porté à faire confiance à l’homme qu’à la religion, il affirme que la concorde entre les cultures passe par l’abandon de leurs prétentions sur un monopole de la vérité par les religions, source permanente de courants violents. Et il stigmatise ceux « qui favorisent, conscients ou non, un repli identitaire de l’Europe, visé par un courant clérical qui cherche à rétablir une identité de “l’Occident chrétien” au détriment de la vision d’une Europe ouverte sur le monde.

Nathalie Galesne, montre de son côté avec une belle clarté, qu’une Europe de dialogue des cultures doit commencer par se voir dans le regard des autres. « Après la chute du mur de Berlin », affirme-t-elle, « cet universalisme (dont se réclamait l’Europe) est mort au profit de l’identitaire et du relativisme culturel qui laisserait entendre que certaines cultures seraient supérieures à d’autres. » Mais aussi « La mondialisation techno-économique s’avère être une balkanisation politico-culturelle (...) L’Europe se montre de plus en plus incapable de décliner sa relation à l’autre, de fédérer les énergies et les diversités autour d’un grand projet dont elle serait la force motrice. Autocentrée, autoréférentielle, profondément ignorante des autres systèmes de pensée (...) sourde aux raisons de l’Autre... ».

À son tour, Jean-Jacques Subrenat, qui nous présente « L’Union Européenne dans son voisinage », dresse un tableau assez critique, mais peut-être un peu « soft » des politiques et attitudes européennes de voisinage. Il examine en détail les nombreux problèmes soulevés par les élargissements successifs de l’UE et leurs variantes futures. Pour ce qui est du rapprochements culturel, il propose des solutions basées sur une laïcité tolérante et des limites à la fois géographiquement et culturellement raisonnables, terme qui n’exclut pas une certaine frilosité et quelques réticences..

Quant à Mohamed Arkoun, son « L’Islam face aux défis de l’Europe et de le modernité » est un discours extrêmement intéressant, mais qui m’apparaît trop complexe, savant et perdant part de son effet dans l’abstraction. Il eût gagné à être plus accessible. Et ce d’autant plus que le principe de « solidarité historique » porté par Arkoun est primordial et donne à ce français kabyle d’Algérie la dimension d’un pont entre les cultures à l’instar de ces « européens » d’ailleurs que sont Amin Maalouf, Omar Ba, Slimane Zeghidour, Hamid Skif et bien d’autres.

Jalel El Gharbi, présente alors « Les nourritures de l’incompréhension », que mon article dans la Zeitung du 28.9.2007 a pu vous faire connaître. El Gharbi ne peut à son tour que tristement constater : « Le projet humaniste qu’était la construction de l’Europe s’est transformé en projet identitaire... » Conséquence de cette évolution et du manque de compréhension occidental de l’importance d’une entité arabe laïque et progressiste : « ... Aujourd’hui, seul les intégristes ont un projet ». Faut-il s’y résigner ? Non, mais l’espoir vient peut-être d’ailleurs. Aussi, dans un tout autre registre, mais toujours dans un cadre éminemment humaniste, c’est la perception poétique du voyage, de l’élan vers l’autre, qui permet à l’homme de transcender ses différences et différends. C’est d’ailleurs cette poétisation des migrations qu’il exprima à l’époque, qui m’inspira l’essai poétique collectif « Nous sommes tous des migrants » paru en mars dernier.(3)

De son côté, Giuseppe Motta nous fait quitter un moment les rives de la Méditerranée vers la mer noire et plus au nord et à l’est encore, pour nous plonger dans le grand casse-tête russe. Après un brillant scorcio sur l’histoire de ce grand peuple il examine avec pertinence les rapports d’amour-haine/Hassliebe entre l’Europe occidentale et la Russie. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Tous les accords seraient possibles et souhaitables, mais toute idée de fusion resterait utopique.

Laurent Mignon, dont l’intervention a fait également l’objet de mon article du 28.9.2007, nous montre avec « L’orientalisme revisité » toute l’ambiguïté du mouvement orientaliste qui, historiquement, sous des abords orientophiles serait, comme l’affirmait Ahmed Mithad Efendi, l’aspect scientifique d’un projet visant à conquérir et dominer l’orient. Un engouement romantique – à la Pierre Loti – de l‘Orient serait du même ordre. Selon Mignon, une approche moderne et constructive des orientaux devrait comprendre en Europe notamment l’identification, le décryptage et l’analyse des préjugés et stéréotypes sur l’Islam, ainsi que l’étude de leur émergence.

Penchons-nous pour finir sur l’excellente conclusion de Paul Valadier s.j., dont le texte progressiste s’inscrit en faux contres les approches bigotes de certains intervenants cités, mais non nommés, plus haut. Selon lui les cultures ne dialoguent pas, mais des personnes s’en réclamant le peuvent : « Ces personnes constituent des ponts ». Revoilà l’appel de Schoefthaler, de Maalouf qui les qualifie de passerelles, ainsi que du “collectif” de « Nous sommes tous des migrants » (3) ! Valadier stigmatise les tendances à l’uniformisation et de soumission à la pensée dominante. Dialogue interculturel et recherche de convergences ne doivent « pas aboutir à un nivellement, mais au contraire à l’estime et la valorisation des différences enrichissantes pour tous... ». Mais il ne faut pas que cette ouverture permette d’« entretenir au sein des cultures de redoutables formes de fondamentalisme ou d’intégrisme en réaction à ce que certains considèrent comme de nouvelles et subtiles formes d’impérialisme... »

Et ma conclusion à moi, amis lecteurs, c’est que « L’identité européenne et les défis du dialogue interculturel » est un formidable ouvrage qu’il faut avoir lu. À l’exception de quelques superfluités mineures que leur parti pris vous fera écarter d’un haussement d’épaules, les textes qu’il contient ont tout ce qu’il faut pour favoriser la promotion et le rapprochement des civilisations.

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1) 268 pages, Édit. Saint-Paul, 2008, 20,- EUR., comm. en librairie ou à l’Institut Pierre Werner, Centre Culturel de Rencontre Abbaye de Neumünster, Bâtiment Robert Bruch, 2e étage, 28 rue Münster, L-2160 Luxembourg, tel. 490443-1 ou mail info@ipw.lu

2) sur Amin Maalouf : « Les identités meurtrières », essai auquel se réfère également Traugott Schoefthaler, lire mon article « Le Pont Maalouf II. Un auteur visionnaire » - Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek 9.5.2009 (en ligne sur www.zlv.lu)

3) « Nous sommes tous des migrants » essai poétique épistolaire coécrit par Jalel El Gharbi, Laurent Mignon, Anita Ahunon et Afaf Zourgani et moi-même, 102 pages, 12,- EUR., Éditions Schortgen.

Giulio-Enrico Pisani

mardi 16 juin 2009