Liu Fengzhi et Guy Ferrer : réunion des « égaux » à Luxembourg ?

Égaux ? Certainement pas. Ça existe tout au plus en mathématique et en droit. Dans la nature et dans l’art rien n’est jamais égal à quoi que ce soit d’autre. Les deux artistes que nous présente aujourd’hui madame Bizzari, la galeriste de la Paris New York Art Gallery (1), nous viennent quasiment des antipodes et n’ont en commun ni leur langue, ni leur culture, mais bien d’étonnantes similitudes dans leurs poussées de fièvre créatrice. Il n’y aucune identité, ni égalité quant aux résultats, bien sûr.

Reste que leur manière à tous deux de subtilement louvoyer entre figuration et abstraction en remontant contre le vent du convenu, crée une parenté qu’il est, au-delà des continents et des cultures, tout à l’honneur de la galeriste d’avoir su découvrir et réunir en une double exposition. Réunion harmonieuse de talents donc, apparentés et pourtant bien différents, chacun des deux artistes demandant à être découvert dans toutes les singularités de sa technique et de son art.

Guy Ferrer

est sculpteur, peintre et aussi bien concepteur que réalisateur de projets d’architecture. Il nous vient de la Méditerranée et, plus précisément, du Pays basque, tout comme le critique et historien d’art Gérard Xuriguera, qui lui consacra un livre et le situa merveilleusement en deux phrases, qui résument assez bien ma propre perception. Je cite : « Son inépuisable quête du sens de l’existence, sa conscience aiguë de la précarité du temps conduisent naturellement Guy Ferrer à peindre et sculpter le passage de l’homme, plutôt que sa représentation. Il nous offre ainsi des ombres, silhouettes effilées et dépouillées, ou bien des visages anonymes, évocateurs de l’éphémère nature humaine, passant dans un espace de mémoire, en espoir d’éternité… ».

Donc « le passage de l’homme, plutôt que sa représentation » ! Ne croirait-t-on pas entendre soliloquer Giacometti, ou Nazim Hikmet réciter dans son poème l’Homme « Je suis passé à travers la foule / Ensemble avec la foule qui passe » ? Peut-être bien, cependant, toute comparaison boîte, aussi, le passage de l’homme ferrerien ne s’exprime pas dans le mouvement giacomettien ou selon l’homme de Nazim Hikmet, mais à la manière d’une transition peu visible qui transcende la matière. On en vient de même à penser aux masques des « sorciers » subsahariens. Je découvre aussi dans les tableaux de Guy Ferrer des accointances avec certaines têtes anonymes, comme désincarnées, peintes par Raymond Weiland, voire, dans ses sculptures, avec « El resentimiento trágico de la vida » de Miguel de Unamuno.

Plus figuratif dans sa peinture par la symbolique de ses sujets qu’il n’approche l’abstrait par leur stylisation, Ferrer ne glisse qu’exceptionnellement dans l’abstraction qui affleure pourtant partout sans jamais vraiment prendre le dessus. Dans ses tableaux peints à l’acrylique ou à l’huile et enrichis par de nombreux procédés, il privilégie, sinon le monochrome, le camaïeu et des teintes pastel. D’intelligents contrastes, parfois le clair-obscur, plus souvent d’adroits sfumati, donnent une véritable épaisseur à ses oeuvres. Mon préféré, pour l’heure en vitrine, c’est « Bahreïn », mais « Jour gris » est sans doute le plus significatif et « le 2ème rendez-vous » peut-être le plus émouvant. Quant à ses sculptures, leur bronze vous parle et, si vous ne trébuchez pas (j’ai failli) sur les trois « Maîtres... », vous pourrez avoir ou, admirer une « Petite conversation » sur la table de travail de madame Bizzari.

Liu Fengzhi,

lui, nous vient de bien plus loin, en fait de Chine septentrionale. Né en 1964 à Harbin, il a fait ses études dans le département des beaux-arts de l’Université Normale (gradué en 1984) de cette vaste métropole industrielle et culturelle du sud de la Mandchourie. Son formidable talent n’a sans doute pas tardé à le faire connaître dans la région. Mais c’est surtout à la suite de sa participation dix ans plus tard à l’« Exposition des oeuvres artistiques d’avant-garde » à Hongkong et à la présentation de ses créations en 1996-1997 au Musée des beaux-arts de Pékin lors de « la Première Exposition des oeuvres contemporaines », qu’il accède à une notoriété nationale, voire internationale.

La Xun Art Gallery (Pékin, Shanghai, Paris, Dudelange) présente les oeuvres de Liu Fengzhi comme « ... portées par une idée extrêmement puissante qui marque toutes les étapes de sa création artistique. Son style est concret par ses formes et couleurs, mais également abstrait, parce que le trait est guidé par l’intime. Le paysage qu’il décrit et se révèle à nous pourrait être la traduction d’une humeur, d’un état, une émancipation spirituelle de son âme, toutes ses toiles (peintes à l’huile) traduisant fidèlement la philosophie du taôisme “être dans le néant”... »

Bien qu’il semble parfois sacrifier à la peinture figurative, l’abstraction n’est pas une nécessité pour Liu Fengzhi, mais tiendrait plutôt de ce que le maître photographe Robert Doisneau affirmait, un peu radicalement, j’en conviens : « suggérer c’est créer – montrer, c’est détruire ». Et comment mieux illustrer cette citation, donc le fait que Liu Fengzhi suggère plutôt qu’il ne montre, que dans les deux chefs-d’oeuvre « Le soleil jaune » ou « Le désespoir », bien plus percutants que les images qui les figurent ou que les mots qui les titrent ? Des tableaux de sa série « Fleur du mal » et notamment les variantes 6, 8, 13 et 16, sont également superbes. Mais le sommet de son exposition – c’est un avis purement personnel, bien sûr – Liu Fengzhi l’atteint, me semble-t-il, dans la dramaturgie de ce paysage peut-être pas vraiment abstrait de feu et de lumière qu’est son tableau « Le rouge et le jaune ». Allez-y, amis lecteurs, et faites-vous plaisir !

Giulio-Enrico Pisani

***
1) Paris New York Art Gallery, 26 rue du Curé, Luxembourg ville, près des passages entre place d’Armes et place Guillaume. Ouvert lundi à samedi de 12 à 18h30, Exposition à visiter jusqu’au 20 octobre.

jeudi 27 septembre 2012