Livres de chez nous : Back, Beljon, Hoscheit, R. Krüger, Rinaldetti, Schaack, Schumacher, Theis-Kauth

En guise d’introduction au présent article, portrait de publications littéraires de belle qualité, de notre terroir, publiées ces derniers mois, je voudrais citer Pierre Schumacher, Président de la section des Arts et des Lettres auprès de l’Institut Grand-Ducal : « La culture ne peut être exclusivement un produit du pouvoir ou de l’argent. Elle se développe là où on l’attend le moins : sur un agora hypothétique, une plateforme en béton réel, qui relierait à la hauteur du cinéma Utopolis et du centre commercial Auchan la ‘ rive gauche ‘ à la ‘ rive droite ‘, ou bien une liaison similaire qui franchirait l’autoroute à la hauteur du Lycée Aline Mayrisch. Deux endroits où beaucoup de gens, surtout des jeunes, se rencontrent, et qui symboliseraient à merveille la dominance des lieux de culture (de flânerie, de rêveries, de danses, d’expositions en plein air …) sur la réalité déprimante de la circulation automobile. Il est permis de rêver. » Ce texte est extrait de la plaquette Dé-ranger.

Ainsi la culture dérange, arrange, s’infiltre. Est-elle suffisante de nos jours ? Loin s’en faut, car tout comme la lecture, elle est largement insuffisante et nous glissons vers une société dans laquelle il sera quasiment impopulaire, dans quelques décennies, de faire l’aveu que l’on apprécie les livres, les concerts, les expositions …
Dans notre pays, bien des voix originales et surtout des voix géniales naissent ci et là, viennent compléter l’écurie des plus anciens.
J’ai l’honneur de vous présenter de nouvelles publications de quelques-unes des voix de notre terroir, territoire parfois intrépide, malheureusement encore trop souvent sclérosé.

Les voix éparpillées au fil de mon article sont de véritables et d’authentiques voix.

Les Editions Jeanny Friederich-Schmit (www.language.lu) ont publié une belle voix de la poésie luxembourgeoise, définie comme suit dans le Dictionnaire des auteurs luxembourgeois, publié par le Centre National de Littérature de Mersch (www.literaturarchiv.lu / cnl@cnl.etat.lu) : « Jeanine Theis-Kauth fait preuve d’une grande conscience linguistique et d’un intérêt particulier pour les formes régionales de la langue luxembourgeoise. » Le recueil de Jeanine Theis-Kauth publié aux Editions Jeanny Friederich-Schmit qui porte le titre de Band 1, compte 120 pages. Le recueil est divisé en huit parties : Eng Sprooch ; Fréijor ; Lauschter a verstéi ; Summer ; Den eegne Wee ; Enn des Summers… ufanks Hierscht ; Wanter ; Erléits. Je vous invite à découvrir le poème Honger : Den Honger huet en huelt Gesiicht / vu schaarfe Fouen iwwerzun /déi d’Tréinen angegruewen hunn // Tëscht schwaarze Reefer brennen d’Aen.// Den Honger huet eng goureg Hand / déi gräift ma näischt ze pake kritt / déi eidel ass an dat och bleift / Emsoss sicht si eng Fauscht ze man. // Den Honger huet eng ziddreg Stëmm / Sou dacks huet si no Brout gefrot / an ass dach ni erhéiert ginn / Ma klot si un mat leschter Kraaft / da gare - wa si gehéiert gëtt.

Jean Back est né en 1953. Très jeune il a éprouvé une passion pour la photographie, le dessin, le film. Il a largement collaboré à la mise en route du Centre National de l’Audiovisuel de Dudelange (CNA), dont il assume la responsabilité aujourd’hui. Jean Back a publié 4 livres : Wollekestol, en langue luxembourgeoise (2003) ; Mon amour Schwein, recueil de seize nouvelles et récits (2008) ; Amateur (2010) ; Wéi Dag an Nuecht, Erzielungen ( 2012 ). Jean Back est un excellent conteur, mettant en scène ses personnages avec beaucoup de réalisme, de sensibilité et d’émotion. Wéi Dag an Nuecht, Erzielungen, propose trois histoires ou récits : « Den Dauschtert » ; »Dohanne ware mer doheem » ; « Nuetsschicht ». « Den Dauschtert » : Quatre pensionnés, grands amateurs de parties de cartes ont élu comme lieu de prédilection pour leurs parties enfiévrées, un ancien bunker situé au Ginzebierg, à Dudelange. « Dohanne ware mer doheem » : Ce texte raconte le voyage de neuf fans, se rendant en Lettonie afin d’assister au match de foot qui apposa le 15 juillet 2009 le F91 Dudelange à un club letton. « Nuetsschicht » : Weber a accepté le job de veilleur de nuit sur un site marchand, dans l’espoir, de parvenir à maîtriser sa dépendance à l’alcool. Néanmoins son passé va le rattraper. Ce récit, émouvant et fort, dit la misère, parfois, ou souvent, de la condition humaine. Ici celle d’un bisexuel et de ses fantômes. Wéi Dag an Nuecht, Erzielungen de Jean Back a été publié aux Editions Ultimo Mondo (www.umo.lu). Lire Jean Back, c’est avoir accès à bien des facettes de l’animal humain, de ses conditions et de ses sous-conditions.

Je reviens à Pierre Schumacher, dont 3 plaquettes ont été publiées par Nos cahiers (Editions Saint-Paul - www.editions.lu) : Pages sans défense 1 ; Pages sans défense 2 ; Feu. Dans votre quotidien « Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek » a été publié en date du mercredi 13 avril 2011 mon article Pierre Schumacher, l’un des plus purs esprits littéraires et philosophiques luxembourgeois. L’écriture de cette monographie, je l’ai étalée sur trois mois, afin de pouvoir séjourner le plus longtemps possible au sein de l’œuvre littéraire de l’auteur et de la saisir dans toute sa beauté. J’ai éprouvé beaucoup de difficultés à m’extraire de cet univers défini à l’aide de touches sensibles et savantes à la fois. Accompagnons, le temps de quelques vers, Schumacher dans ses univers : « Villa Pauly » : Que ma mort m’attende / jusqu’au fond de cette vallée / quand je mourrai, / la Pétrusse coulera encore / dans le creux de ces biais canalisés / et les remparts veilleront ma vaillance / éternellement. / Cette vallée est mon ensevelure. « Le guetteur » : Le rendez-vous sur du papier rayé / les audaces contre l’ordre établi. / Lune possible au bout d’un fil magique. / Aujourd’hui j’écoute les avions décoller / je regarde les pelles mécaniques / qui déchirent les frêles horizons. / Le démineur distrait / entrouvre les lèvres / le cueilleur des songes, / le veilleur endormi…. / jouent à qui lâchera son rêve en premier.

Né en 1951 à Esch-sur-Alzette, Jhemp Hoscheit connaît, avec son œuvre littéraire, un succès public, mais aussi un succès de prestige, qu’il mérite amplement. Livres pour enfants, textes satiriques, romans, pièces de théâtre, voici une œuvre qui s’inscrit dans l’air du temps. Le nouveau roman de Jhemp Hoscheit, publié aux Editions Guy Binsfeld (www.editionsguybinsfeld.lu) sous le titre Klangfaarwen, est une œuvre intime qui parcourt les sentes des vérités et des mensonges, s’immisce dans les interstices des souvenirs, réussit à décrypter les valeurs de l’imaginaire. L’enfance de Michel Lessener, écrivain, n’a pas été facile, bien au contraire. Il a grandi sans la présence du père. Pourquoi la mère de Michel, tout comme sa sœur ou encore son instituteur, lui ont-ils caché bien des choses à propos de son père ? Sa scolarité a été baignée dans un flot d’énigmes. L’enfant possède un don, ce don qui par ailleurs donne le titre au roman, le don des couleurs des sonorités, un don qui l’aide à dépasser l’ampleur de ses chagrins. Lorsqu’il devient ami avec Claude, le fils du juge d’instruction, sa vie devient passionnante, car Claude sait des choses à propos des énigmes qui enveloppent d’un manteau de mensonges la famille de Michel. Combien de fois n’ai-je pas déposé, au fil de ma lecture, le roman de Jhemp Hoscheit, assailli par bien des questions, pour en reprendre bien vite la lecture. Klangfaarwen est plus passionnant que le meilleur des thrillers, tant son suspense vous tient.

On se souvient avec émotion, nostalgie, de Georgette Beljon. « Place de Paris », j’ai vécu des scènes torrides dans son appartement, plutôt son musée. Elle créait, vitupérait, glissait dans des émotions incandescentes. Nous avons écrit, créer ensemble, des textes qui aujourd’hui reposent encore dans les tiroirs de mon ancien bureau. J’ai appris le décès de Georgette avec beaucoup de tristesse. Madame Georgette Beljon a été peintre, sculpteur, écrivaine. Le roman Pathologie d’une cure de G. Beljon vient d’être publié par le Cen-tre Culturel de Differdange (69, rue Prinzenberg L- 4650 Niederkorn tél : 58.70.45). Ce texte émouvant, splendide, provient d’un classeur retrouvé parmi les papiers de l’artiste après sa mort. A l’origine il s’agit de notes écrites au jour le jour par l’auteur, au cours d’une cure qui lui avait été recommandée par son médecin traitant, au début des années soixante. Renonçant pour une fois et à contrecœur à ses vacances romaines, elle est donc allée passer le mois d’août dans une clinique privée en Allemagne afin de rétablir son équilibre physique et moral. Elle nous livre tout, parfois avec pudeur, parfois sans. Nous découvrons son monde, son univers, des réveils nocturnes, ses grands macabres, ses petits macabres, ses parfums, ses évasions, ses libellules noires. Georgette Beljon, avec cette publication posthume, nous offre de la belle, de la grande littérature.

Léon Rinaldetti a été, en 1987 et en 1989, lauréat du prix de poésie de la Ville de Dudelange. Son recueil Sprengsätze lui a valu le troisième prix au Concours littéraire national. Collaborateur du Radio 100,7, il travaille actuellement au Centre National de Littérature. C’est dans la collection « GRAPHITI) que les Editions Phi (www.phi.lu) viennent de publier le recueil de poèmes Unter Erdrandsiedlern de Léon Rinaldetti. La poésie de Rinaldetti tonne, résonne, s’esclaffe, vibre et nous fout de sacrées claques. On ne sort pas indemne de la lecture de son recueil, un recueil qui propose des textes d’une puissance inouïe, des textes au vitriol aussi, des textes qui sont des éclats et des coups de tonnerre, de virulentes critiques surtout. Ecoutons le poète : « Schleichende Demontage » : Wir müssen unsere Strategie hinterfragen / Den Job der niemand will / Die Zeit drängt / Da gibt es nichts zu klagen / Stellt euch vor / Die Wahrheit will Methode haben. // Was muss das muss / Ein Sprung - Das Irrlicht sirrt im Glas / Jetzt kommt es darauf an / Drum / Dreht um die schurrende spindel den Faden. // Im Schlick der Seele / Das Herz / Ohne Zaudern / Zögern / Zagen.

Le N° 2 de la revue « Arts et Let-tres », publiée par l’Institut Grand-Ducal du Luxembourg (Contact : M. Edmond Thill Musée d’histoire et d’art Marché-aux-Poissons L-2345 Luxembourg Tél : 479330314 Fax : 479330315 e-mail : edmond.thill@mnha.etat.lu) vient de sortir de presse. Cette publication, forte de plus de deux cents pages, à l’iconographie intéressante, comprend : Was verbindet, was trennt Kultur in Europa ? de Mario Hirsch ; Die Darstellung der luxemburgischen Politik und Gesellschaft in Nicolas Konerts Briefen an Karl Kautsky, 1917-1919 de Gast Mannes ; Anise Koltz, une trajectoire littéraire sous le signe du refus, de Germaine Goetzinger ; Lex Jacoby liest eigene Texte, CD ; Jeannot Heinen ( 1937-2009), ein vielseitiger Komponist aus Lust und Leidenschaft, de Joseph Groben ; Jeannot Heinen, Werkverzeichnis, de Loll Weber ; Planète Gong, portrait de Pascal Schumacher, d’Annie Gaspard ; Ah, vous dansez à Luxembourg ?, de Christiane Eifes ; Application de l’art thérapie à quelques problèmes cruciaux de la société luxembourgeoise de Lony Schiltz ; L’inhibition paradoxale des élèves à haut potentiel, de Lony Schiltz ; Art et contestation au Luxembourg, 1967-1971, d’Edmond Thill ; Dossier Su-Mei Tse, avec des textes de Kevin Muhlen, Daniela Del Fabbro, Laura Kozlik.

C’est aux Editions Saint-Paul (www.editions.lu -) que Raymond Schaack vient de publier Voyages dans l’Imaginaire. Raymond Schaack avoue que pour nombre d’humains, faire un voyage implique le déplacement vers un pays étranger, de préférence lointain. Aujourd’hui, surtout pour les jeunes, notre globe est devenu un grand village où les distances ne jouent plus aucun rôle et l’on passe d’un pôle à l’autre en un tournemain. Alors qu’on ignore où se situe Troisvierges, on n’hésite guère à donner les coordonnées exactes de Tombouctou que d’ailleurs on a déjà visité en passant. Pourtant, grâce à la lecture à laquelle viendra s’ajouter une imagination fertile, on peut visiter bien des pays lointains sans sortir de son fauteuil. Avec son nouveau livre, Raymond Schaack nous invite à effectuer des voyages dans l’imaginaire, des voyages sans aucunes limites. Pierre Schumacher qui illustre l’ouvrage de son ami d’aquarelles qui évoquent un espace dans lequel le spectateur se déplace comme un plongeur habillé d’un scaphandrier, un nageur ébloui qui découvre un monde étrange de tous les possibles, à sa dimension, dit des textes de Raymond Schaack : « Notre auteur est le maître de la langue française qu’il domine au niveau de la syntaxe, de la grammaire, de l’orthographe. Cette langue est son stradivarius dont il joue avec une précision et une intelligence extrêmes pour nous introduire dans le monde de l’imaginaire et de l’incertain. Il nous invite à rêver les yeux ouverts. Il nous invite au voyage à la suite de Charles Baudelaire. » Lire ce livre procure de vives émotions !

Miriam R. Krüger, née à Lima, au Pérou s’inscrit aujourd’hui dans l’espace littéraire et culturel de notre pays. Chez Miriam R. Krüger le feu poétique, l’essence de la poésie, font partie de sa vie, de son quotidien. La dimension de la poésie de l’auteur reflète un état d’âme d’une noblesse remplie de fraternité, d’échange, d’émotion, de partage. Je vous propose de découvrir l’un des poèmes qui fait partie du dernier recueil de la poétesse, publié sous le titre Ego : Je veux pleurer / Je veux éclater / Je n’entends pas ma réalité. // Quand je crois être libre / Je me retrouve attrapée / Quand je parle / On me demande de me taire / Quand je me tais / On me demande de parler. // Parfois je ne sais pas / Si je dois rire / Ou si je dois pleurer / Je suis comme une pièce / Qui ne s’emboîte pas à sa place. Tél : 691 – 61.84.44 Adresse électronique de Miriam R. Krüger : mrk.lu@yahoo.com / son blog en espagnol et en français : mrkpoesia.blogspot.com.

Michel Schroeder

lundi 18 juin 2012