Histoire(s) : Ecrire, témoigner, changer

Qu’y a-t-il en commun entre une étude historique, un texte autobiographique et un essai polémique ? Entre un historien engagé, une militante d’extrême gauche ayant flirté avec la lutte armée et un théologien juif de la libération ?

Pas grand chose, sans doute, si ce n’est une même volonté de changer le monde. Trois nouveaux livres parus outre-Atlantique mettent en évidence, par-delà les différences de genre, la nécessité de bâtir une société à visage humain.

Ecrire l’histoire

« A History of the French Anarchist Movement 1917-1945 » (Oakland & Edinburgh : Ak Press, 2009) de David Berry comble un vide important dans les études de l’histoire du mouvement anarchiste français. Jusqu’à ce jour, il n’existait pas d’ouvrage qui abordait, de manière aussi documentée, les années mouvementées entre la Révolution d’octobre et la défaite allemande en 1945 du point de vue de l’histoire libertaire dans l’Hexagone. L’auteur a épluché un nombre impressionnant de sources – tracts et manifestes, archives diverses, rapports de police et, bien entendu, la presse. Ainsi l’auteur mentionne d’ailleurs un certain A. Mignon qui, au lendemain de la prise du pouvoir par les Bolcheviks, élaborait, dans les colonnes de l’Avenir international, une synthèse des pensées de Marx et Bakounine.

Berry fournit de fort utiles schémas qui illustrent les relations entre les différents groupes anarchistes et facilitent ainsi la compréhension de l’histoire de ce mouvement politique, somme toute, assez fractionné. Bien évidemment, l’on peut débattre si oui ou non le gauchisme était une maladie infantile du communisme. Cependant, à la lecture de ce livre, une chose devient plus évidente que jamais. Le sectarisme était - et semble être encore toujours - la maladie dégénérative de la gauche révolutionnaire.

L’auteur choisit de se focaliser sur les deux traditions anarchistes les plus influentes – l’anarcho-syndicalisme et l’anarcho-communisme – et les étudie dans le contexte de quatre événements clefs de la période (la Révolution russe, la guerre civile espagnole, le Front populaire et l’occupation nazie). Berry ne se contente pas d’écrire une histoire événementielle, mais il produit une histoire réflexive de l’époque. Ainsi dresse-t-il un vaste panorama qui aborde à la fois les immenses espoirs suscités par le succès des Bolcheviks en 1917 et l’expérience des soviets tout comme la problématique de la légitimité du pacifisme, de la non-violence et de l’antimilitarisme dans le contexte de l’occupation nazie.

Témoigner de l’histoire

L’autobiographie de Diana Block intitulé «  Arm the Spirit : A Woman’s Journey Underground and Back  » ((Oakland & Edinburgh : Ak Press, 2009) retrace la tentative de créer un mouvement révolutionnaire anti-impérialiste aux Etats-Unis dans les années 60 et 70 et évoque en particulier le mouvement Prairie Fire issu du Weather Underground.Toutefois en 1985, la vie de l’auteure et de ses compagnons bascula. Piégés par des agents provocateurs qui se faisaient passer pour des indépendantistes portoricains, Block et ses camarades furent obligés de « disparaître » pour échapper aux forces de l’ordre. Elle raconte comment ils réinventèrent leurs vies dans la clandestinité, tout en cherchant des moyens de rester actifs politiquement sans pour autant attirer l’attention des autorités. Après dix ans de clandestinité, une amnistie partielle accordée par Bill Clinton leur permit de ré-émerger. Une fois encore ils durent reconstruire leur vie, mais cette fois-ci dans un contexte politique qui avait profondément changé.

Cet ouvrage est plus qu’un simple récit autobiographique. Il propose de nombreuses réflexions sur des questions fondamentales concernant le dialogue entre internationalistes occidentaux et anti-impérialistes du « Tiers-monde ».

Quelle est la place de l’antiracisme, du féminisme et des droits des homosexuels dans ces plateformes ? Si ces luttes sont essentielles pour l’identité des gauches américaine et européenne post-soixante-huitarde, cela est loin d’être le cas au sein de mouvements de gauche du « Tiers-monde » où d’autres dynamiques sont en jeu. Mais quel est le coût du sacrifice de ces principes ? Bien entendu, Block ne prétend pas apporter de réponses définitives à ces questions restées actuelles, mais elle partage ses réflexions basées sur des rencontres et discussions avec des camarades de Cuba, du Nicaragua, du Puerto Rico et du Zimbabwe.

Changer le cours de l’histoire

L’auteur de l’essai « Judaism ≠ Israel » (New York : The New Press, 2009), Marc H. Ellis n’est pas un inconnu pour les lecteurs de la Zeitung(voir ZLV 30.06.2007). Théoricien d’une théologie juive de la libération, il se fait l’avocat d’un judaïsme solidaire de tous les opprimés et aborde la question palestinienne dans cette perspective. Le titre de son nouveau livre est explicite sur ce dernier point : Le judaïsme n’est pas Israël. Tout le travail d’Ellis est ancré dans sa volonté de redéfinir la théologie en tenant compte des deux événements qui ont marqué l’histoire du judaïsme au 20ème siècle – la Shoah et la création de l’Etat d’Israël.

Ellis relate son itinéraire intellectuel en abordant en particulier le sens qu’il donne à l’extermination des juifs d’Europe et sa découverte de la Nakbah et des souffrances du peuple palestinien. En réponse à ces deux évènements, il a développé une théologie de la libération qu’il juge fidèle à l’esprit prophétique du judaïsme. Sa position par rapport à Israël et sa critique du judaïsme progressiste, qu’il juge trop attaché à l’Etat hébreu, sont matières à polémique. Mettant en exergue la dimension déshumanisante du pouvoir, il argumente qu’Israël, en tant qu’Etat, représente un danger pour l’identité du judaïsme. L’auteur fait une distinction entre « juifs constantiniens » qui font un lien entre leur religion et l’Etat d’Israël et les « juifs de conscience » qui problématisent ce lien et voient dans le judaïsme, avant tout, un combat continu pour la justice. Militant pour l’établissement d’un Etat binational en Palestine, Ellis n’accepte pas l’équation faite entre critique d’Israël et antisémitisme. Dans cette optique, bien qu’il concède l’importance des initiatives œcuméniques et du dialogue interreligieux, il questionne l’attitude des groupes chrétiens qui accordent un soutien aveugle à l’Etat hébreu comme acte de contrition après la Shoah.

Ce nouvel opus est donc une invitation à repenser à la fois le Proche-Orient et le judaïsme. La variété des thèmes abordés par Ellis, entre autres, l’eurocentrisme dans la pensée d’Emmanuel Levinas et la question de la présence de Dieu dans les camps d’extermination nazis et sur les plantations esclavagistes en Amérique, fait de ce tractatus politico-theologicus post-sioniste une lecture stimulante.

Laurent Mignon

jeudi 4 juin 2009