Remarquable come-back chez Beaumontpublic

Anna et Bernhard Blume : Trans-Skulptur

Time Square, la brillante exposition d’hiver chez Beaumontpublic (1), que je vous présentai dans la Zeitung du 10 janvier, réunissait des artistes aussi différents qu’Ellen Kooi, Gudny Gudmundsdottir, Roland Quetsch, Filip Markiewicz, Yves Netzhammer, Edmond Oliveira, Su-Mei Tsé, ainsi que Anna et Bernhard Blume. Vous vous souvenez peut-être combien je regrettai alors que ces derniers ne fussent pas davantage représentés ?

J’ignorais alors qu’ils avaient déjà exposé chez Beaumontpublic en 2000 leurs séries « Mediemismus, Mahlzeit, Transzendentaler Konstruktivismus », ainsi que vingt-quatre textes et dessins signés Anna Blume, aussi écrivis-je sur l’unique oeuvre que je pouvais apprécier :

« Anna et Bernhard Blume sont représentés par un fragment isolé et un peu tristement anodin de la géniale série “Art Abstrait : Constructivisme catholique”. Cette figuration d’un personnage anguleux ahanant sous ce qui pourrait être une croix, mais qui est en réalité un simple élément de construction... ». Déjà à l’époque, je décelai pourtant, derrière l’apparence dramatique ou, plutôt, pessimiste, de leur travail, ce que la sculpture photographiée d’Anna et Bernard Blume, ce moment d’expression artistique, contenait à la fois d’instantanéité élaborée et d’humour mordant. Voilà qui m’avait amené à écrire que « Ce talentueux duo (travaille avec) tellement d’humour et de finesse, qu’un critique d’art n’a pas hésité à les comparer au célèbre humoriste Loriot... ». Au vu de cette unique oeuvre exposée, j’avais alors essayé de les situer tant bien que mal sur la scène de l’art et m’étais aventuré à qualifier les Blume d’artistes néo-constructivistes s’inspirant du constructivisme allemand du premier tiers du 20ème siècle. (2)

Aujourd’hui cependant, confronté à un plus large éventail de leurs travaux, je me rends compte combien mon approche était limitée et, sans être inexacte, bien trop simpliste. Bon, il est vrai que l’univers créatif de ce couple ne peut pas non plus être circonscrit aujourd’hui par la dizaine de travaux de la présente exposition. Dix vaut mieux qu’un, certes, mais qu’est-ce que ces quelques réalisations par rapport à leur production durant vingt-deux ans de carrière commune d’une créativité constamment renouvelée ?

Attention, amis lecteurs, ne prenez pas le terme « Trans-Skulptur » au pied de la lettre. Dans la galerie, vous ne serez pas du tout confrontés à de la sculpture, mais bien à de grands tirages « Epson Fine Art photo print » 215 x 145 cm ou à de « petits » tirages 165 x 110 cm rassemblés en diptyques, triptyques ou même en une série de quatre prises de vue… Nous devrions plutôt parler de sculptures mobiles figées dans l’instant et ramenées à leur apparence photographique, donc bidimensionnelle. En effet, Anna et Bernard Blume commencent par réaliser une installation dont ils sont ensemble ou alternativement les acteurs principaux, les seconds rôles étant assurés par des corps géométriques simples : lattes et autres parallélépipèdes, sphères, cerceaux, etc. Suit la performance. Ces sculptures semi-vivantes font en somme l’objet de véritables mises en scène exprimant par des poses ici simples, là complexes, réalisées dans des conditions parfois acrobatiques, toute une gamme de sensations, sentiments, d’allusions et de sous-entendus.

Ces non-dits, ou, si vous préférez, les partitions non représentées des concerts que sont ces sculptures vivantes, sont en fait aussi importants, sinon plus importants que la scénographie visualisée. Flashes, instants remarquables, moments fugitifs, qu’on les appelle comme on veut, ces instantanées abstruses et humoristiques représentent bien davantage qu’elles-mêmes. Et pourquoi ne pas les comparer au clin d’oeil – de connivence, de complicité peut-être – qui présuppose un « avant », sous-entend « un instant » plein de choses et peut engendrer un « après » ? Pour la plupart des gens, la situation, la rencontre, l’action et les attitudes à l’origine du clin d’oeil sont bien plus importantes que cette infime contraction musculaire, que cet instant éphémère ; idem pour ce qui est de ses conséquences. On peut le penser, sans doute et d’un point de vue purement quantitatif, c’est parfaitement logique. Et pourtant, c’est le clin d’oeil qui est la clef du tout, le highlight, le clou de la scène. Alors n’hésitez pas devant un « tableau » d’Anna et Bernhard Blume, amis lecteurs, à en imaginer tous les tenants, coulisses et aboutissants.

Nés tous deux en 1937 en Westphalie – Anna Blume à Bork et Bernhard Blume à Dortmund – nos artistes étudient entre 1960 et 1965 à l’Académie des Beaux-arts de Düsseldorf. De 1967 à 70 Bernhard étudie en outre la philosophie à l’université de Düsseldorf. À la fin des années 1960, le couple participe avec Joseph Beuys au mouvement artistique Fluxus. (3) De 1966 à 86 Anna et Bernhard enseignent l’art dans différents lycées de Düsseldorf et de Cologne et, à partir de 1988, à l’Académie supérieure des arts plastiques de Hambourg. Je vous propose de faire l’économie de leurs multiples prix, distinctions, publications et autres réalisations, sur lesquels mesdames Schneider ou Rebelo se feront un plaisir de vous documenter sur place et vous laisse passer, amis lecteurs, avec un clin d’oeil complice, de l’autre côté du miroir Anna & Bernhard Blume.

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1) Galerie Beaumontpublic, (www.beaumontpublic.com/), 21A avenue Gaston Diderich. L’exposition Anna &Bernhard Blume est ouverte jusqu’au 20 juin

2) Sur le constructivisme allemand, lire aussi mon article dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 3.1.2006 : « Karl Waldmann et le Constructivisme – Exposition autour d’une énigme »

3) Le mouvement Fluxus est un mouvement d’art contemporain né dans les années 1960... (Wikipedia, lire suite de l’article sub http://fr.wikipedia.org/wiki/Fluxus)

Giulio-Enrico Pisani

mercredi 3 juin 2009