A la galerie Schortgen

Michal Lukasiewicz, le retour…

Ah la merveilleuse surprise, que de retrouver ce formidable peintre un an à peine après son dernier passage à Luxembourg! Et comment ne me souviendrais-je pas de l’émotion que je ressentis il y a un an, lors de son vernissage de mai 2008? Ses toiles de tous formats qui recouvraient les parois de la galerie Schortgen (1), représentaient une véritable symphonie dédiée à la femme. Les visiteurs impressionnés, voire ébahis par ce jeune maître du nu, se pressaient pour admirer ses tableaux uniques, pour participer à leur inauguration et pour se charger de la douce carnalité, de la grâce et des mystérieux regards des modèles qui du fond des tableaux leur souriaient ou s’abandonnaient, les yeux fermés, à leur admiration.

Ce 9 mai 2009 j’étais par contre aux abonnés absents. Préférant éviter la foule, les amuse-bouches et le vin d’honneur du vernissage, j’ai décidé de repasser plus tard. Aussi, me suis-je rendu à la galerie le mardi suivant, de bon matin, à une heure que j’espérais plus calme. En fait, seul deux visiteurs vinrent partager mon ravissement. De toute manière, déjà côté rue, je fus largement récompensé du déplacement. La fenêtre de la galerie m’accueillit en effet avec un très grand tableau représentant un somptueux buste féminin doté d’un violon. Quelques autres toiles, assez remarquables en dépit de leurs dimensions plus modestes, l’accompagnaient avec bonheur: vue partielle sur un couple de femmes enlacées, une oreille (sans doute de femme), un visage barbouillé de rouge sur fond chaotique... Superbes!

Il n’y a aucun doute que, même si je n’avais pas eu l’intention de visiter l’expo, je n’aurais pas pu m’empêcher d’entrer. Comment en effet passer son chemin, face à la douceur et au charme à la fois énigmatique et chaleureux que dégagent ces oeuvres? Dans le passage qui mène à l’entrée de la galerie, une au-tre vitrine exhibe plusieurs visages et nus féminins de grand et de moyen format. D’une qualité parfois même supérieure à celles de la fenêtre sur rue, ces toiles s’inscrivent dans un authentique crescendo quasi-musical qui, dès l’entrée franchie, se révèle somptueusement boléro-ravelien. Premier coup des cymbales: face à la porte et près de la réception trois vastes tableaux, éclairés respectivement par un visage de femme gisant sur le côté, un nu débout, la tête mi-renversée et une belle dormeuse... Quelle abondance de charme!

Et le boléro continue. Mais à quoi bon vous accabler ici de détails que vous découvrirez bien de par vous-mêmes, l’enchantement de la surprise en plus. Essayons plutôt de cerner l’artiste, l’homme qui se cache derrière ces compositions exquises. Il s’appelle Michal Lukasiewicz, est né en 1974 à Pulawy, en Pologne et vit aujourd’hui en Belgique, où il expose, surtout à Anvers, mais aussi aux Pays-Bas, depuis 1996, et participe depuis 2003 aux «Open Ateliers» à Anvers. Jeune peintre figuratif, Michal Lukasiewicz n’hésite pas à nager à contre-courant. Il jongle avec l’académisme sans s’y soumettre et illumine la nudité des femmes qu’il représente, leurs figures, leurs membres et leurs formes avec une subtilité chaleureuse et une grande pudeur. Ses personnages respirent jusque dans leurs moindres détails douceur et force tranquille, ainsi que toute une gamme de sentiments allant de la perplexité au doute, de la confiance à la crainte et de la tendresse à l’assurance. Ah, qu’on est loin des visages impersonnels, froids et morts d’ennui des habituels modèles!

C’est en fait une fraîche cascade de sollicitations qui déferlent sur le visiteur devenu complice et suscitent en lui tout un éventail d’émotions artistiques peu communes. Voudriez-vous leur trouver quelque parenté dans le monde de la peinture, à ces troublants visages? Pourquoi? Tout artiste s’enrichit du travail de l’ensemble de ses prédécesseurs; ses créations ne ressemble pas pour autant aux leurs. Mais une lointaine parenté? Eh bien, songez alors aux traits innocents, rêveurs et craintifs, mais enveloppants et doucement provocants de la Joconde du nord, «La jeune fille à la perle» du fascinant Jan Vermeer, avec qui Michal Lukasiewicz partage sans doute l’amour de la femme.

Il est cependant bien possible que l’année passée je me laissai quelque peu influencer par la culture, disons nordique, de l’artiste. Aujourd’ hui, tout en lui reconnaissant une filiation dans l’art flamand, je me rends compte qu’il s’approche aussi de ce que dessinait Leonardo da Vinci, la libération du corps féminin et l’expressivité directe de ses visages en plus. J’écrivis aussi à l’époque que, outre le coup d’oeil lucide du peintre, c’était un authentique regard d’amoureux que le jeune artiste portait sur son modèle, dont il fouille les sentiments et expose le corps avec une infinie tendresse et une sensualité enveloppante. Là, je persiste et signe. Son dessin académique très strict est à la fois adouci et renforcé par des tons pastel, des sfumati, des clairs-obscurs, ainsi que par une résille de fines griffures taches et gribouillages. J’ignore si j’ai bien saisi sa technique, mais le fait est que celle-ci accentue le relief de l’oeuvre et donne une profondeur à la fois vaporeuse et charnelle aux visages et aux corps que le peintre saisit, représente et nous offre.

Si je ne crains pas, ici ou là, de me répéter, c’est qu’aujourd’hui le ou les modèles, le style et les techniques de Lukasiewicz n’ont guère changé. Pratiquement tous ses tableaux sont réalisés en peinture acrylique sur toile et les teintes qu’il privilégie s’étendent toujours et encore à travers toute la palette des blancs cassés, ombre, olive et ocres pâles, gris roses faïence et terres de sienne, troublés ci et là par quelques rares touches de couleur. Sa peinture est donc extrêmement sobre, quasi-monochrome, et rien – même pas la sensualité des corps dénudés – ne vient distraire de la spiritualité d’yeux profonds comme lacs de montagne, ou de la tendresse qu’inspirent ailleurs paupières baissées et poses d’abandon.

On ressent avec une intensité presque douloureuse, que la femme, selon Lukasiewicz, c’est tout d’abord un regard. Ces yeux apparemment naïfs, mais lucides, parfois ironiques ou sceptiques qui vous scrutent comme pour vous insuffler leur âme et pour s’approprier la vôtre, ou se détournent pour mieux vous inviter vers un mystérieux ailleurs, constituent l’élément dominant de son art. Quelques fois, par ci par là, ces fenêtres de l’âme s’occultent, se ferment ou disparaissent, pudiques, cèdent soudain la toile à une nuque, à un dos, voire à tout un corps. Et celui-ci en relaie les suggestions grâce à des poses d’un naturel tellement expressif et frémissant de vie, que l’immobilité voluptueuse et la langueur sensuelle du modèle vous paraîtra en même temps aléatoire et comme faisant partie de vous-mêmes... en fait du meilleur de vous-mêmes, amis lecteurs.

*** 1) Galerie Schortgen, 24, rue Beaumont, Luxembourg centre (parallèle à la Grand rue, près du centre Alima), mardi à samedi de 10,30 à 12,30 et de 13,30 à 18 h. Cette nouvelle expo Lukasiewicz dure jusqu’au 11 juin.

Giulio-Enrico Pisani

Dienstag 26. Mai 2009