Vicky Tsalamata projette la ville chez Lucien Schweitzer

De plus en plus d’artistes peintres, graveurs et photographes s’inspirent aujourd’hui des paysages urbains. N’est-ce pas parce que les villes – modestes cités ou immenses mégalopoles – tiennent toujours davantage de place dans l’existence de l’homme, dont elles rassemblent les multitudes de manière parfois raisonnée, souvent déraisonnable ?

Ici tant soit peu planifiés, là juxtaposés dans l’improvisation, ou encore s’amoncelant ou se serrant dans un désordre créateur de ses propres harmonies, habitats et habitants s’encastrent, s’interpénètrent et se fondent en jungles d’asphalte, d’humains, de véhicules, pierre, verre, et béton, qu’architectes et pouvoirs urbains manipulent et pétrissent sans les maîtriser. C’est, transfigurée par son talent, l’image que nous livre Vicky Tsalamata avec l’expo « Cityscapes » et, plus particulièrement, avec sa série « Villes utopiques ». Cette artiste a en effet tout de ces créateurs que l’explosion urbaine exalte, prend aux tripes et gêne. Née à Athènes en 1948, avant que l’antique cité ne se mette à éclater sous toutes ses coutures, elle a pleinement vécu cette tempête urbaine, que ses fréquents voyages lui font vivre et revivre tous azimuts. Aussi n’a-t-elle cesse de l’exprimer dans d’impressionnants tableaux, où photographie et gravure s’unissent pour donner à son sentiment d’exaltation admirative, modéré ci et là d’ombres de répulsion, à la fois une profondeur et un relief extraordinaires.

Notez, chers lecteurs, que le 16 avril passé, notre bonne vieille Zeitung avait déjà annoncé cette exposition. (1) À cette occasion fut également publié une partie du dossier de presse du galeriste. Et force m’est de constater que cet excellent texte, composé par Vicky Tsalamata ou inspiré par elle, dépasse techniquement tout ce que j’eus pu écrire moi-même. Il s’agit d’un remarquable résumé sur l’être, le vouloir et le devenir créatif de cette extraordinaire artiste hellénique, résumé que je vous invite à relire dans archives de la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek sub www.zlv.lu. En voici toutefois un court abrégé :

« L’artiste graveuse Vicky Tsalamata, professeur à l’École supérieure des Beaux-arts d’Athènes, expose des oeuvres de son projet intitulé “Cityscapes“ (Paysages urbains). Exploratrice de nouvelles techniques et expressions de la gravure, elle passe pour avoir largement contribué à renouveler son image et fait souvent appel à d’étranges procédés d’« incision », comme le chalumeau à acétylène sur la surface du fer. À un autre stade, elle force le papier à un rôle actif, au-delà de celui de récepteur passif de l’image imprimée. De même apprivoise-t-elle et amalgame habilement des matériaux hétéroclites, pour constituer l’image gravée, lui conférant la poésie d’une alchimie. Vicky Tsalamata a étudié la peinture et la gravure à l’Académie des Beaux-arts de Bologne et histoire de l’art à l’Université de Pérouse. En 1982-1983, elle étudie la gravure à la Slade School of Fine Arts de Londres et s’initie à l’art du papier au London College of Printing. Dès la fin des années 1980, elle crée avec de nouvelles techniques de vastes unités thématiques : Mer Égée, Stèles Funéraires, Épigrammes, Montagne Magique, Les Messagers, La ville est un Idéogramme, Billboards et Cityscapes. Cityscapes se compose de 5 séries : Cités utopiques, Écritures de la rue, Muraille de Chine, Figures, Paysages éphémères. Ce qui les distingue est surtout la mise en valeur de l’écriture conçue à partir de matrices gravées d’un cycle de travail précédent, “La ville est un idéogramme“, isolé et réemployé, combiné à des impressions numériques d’archives et photos de paysages urbains provenant de voyages en Chine, en Italie et au Luxembourg. Dans cette unité dominent la ville et ses « paysages », des créatures humaines, mais aussi des témoignages d’une urbanisation effrénée où l’individu vit intensément sa solitude et son aliénation. La dernière série, inédite ’à ce jour, “Paysages éphémères“, vive confrontation du noir et du blanc, commente la menace écologique qui pèse sur notre planète. »

Revenons à présent à la galerie pour une promenade esthétique, mais sans prétention. Ainsi qu’il le fait souvent, Lucien Schweitzer nous accueille dans la première salle avec un assortiment d’oeuvres d’artistes ayant exposé précédemment et dont il aime maintenir le souvenir en attendant leur prochaine expo. Ce n’est donc qu’en vitrine, ainsi qu’au fond de l’espace 1 que nous rencontrons les premiers « Paysages urbains » de Vicky Tsalamata, qui nous éblouiront dans tout l’espace 2, dans le couloir qui mène à l’espace 3 et dans la salle de gauche de cet espace 3.

Et c’est ici que nous découvrons la série « Muraille de Chine », dont les multiples détails, ainsi que les complexes compositions et recompositions livrent à nos yeux d’insolites aspects du plus grand édifice jamais construit. Les agrandissements évitent, eux, par contre, le gigantisme, et c’est en d’harmonieux tableaux de 39 x 52 cm, que l’artiste a combiné, inséré, voire juxtaposé différents éléments de la muraille et de son contexte historique, géographique et culturel. Ces représentations sont d’une richesse rare et généralement d’une grande beauté formelle. Reste la question, est-il vrai secondaire, de savoir pourquoi Vicky Tsalamata inclut cette série dans l’ensemble « Paysages urbains ». Mais qu’importe, vu la réussite.

Giulio-Enrico Pisani

mardi 19 mai 2009