A la galerie Clairefontaine :

Joe Allen et Elliott Erwitt

Voilà deux artistes que rien ne destinait à se rencontrer et que la Galerie Clairefontaine (1) réunit durant sept à huit semaines ! D’origine russe, né à Paris en 1928 et suivant dix ans plus tard ses parents aux USA, Elliott Erwitt est sans doute l’un des photographes d’actualité les plus connus. (2) Découvert par Robert Capa, il entre à l’agence Magnum dont il deviendra le président, et nombre de ses photos et portraits ont fait le tour du monde. C’est en effet souvent par ses prises de vue subtiles, parfois tendres, ailleurs ironiques ou encore brillantes d’expressivité, mais sans complaisance, que nous connaissons mieux des célébrités comme Nikita Khrouchtchev, Richard Nixon, Fidel Castro, le Che, Jacqueline Kennedy, Grace Kelly, Marilyn Monroe, Henry Miller, Clark Gable et tant d’autres.

Mais avoir la nationalité américaine ne l’empêche pas d’être plus français qu’à son tour. Ici réaliste, là plutôt intimiste, Elliott serre de près les sentiments révélés par le couple d’amoureux sur un banc public, les danseurs, les mariés de Sibérie, ou la maman débordant d’amour pour son bébé à l’arrière-plan d’un chat boudeur. Nombre de clichés de son expo « Personal best », l’air instantané, surpris, quasi-volé et ses cadrages comme à l’emporte-pièce, rap­pellent un peu ce titan de la photo que fut Henri Cartier-Bresson. Même maîtrise du noir & blanc et même regard affectueux, quoique plus travaillé, vis-à-vis des célébrités de ce monde. Ses photos de Fidel Castro, mais surtout du Che et de Marilyn Monroe, sont émouvantes. (3)

Une troisième famille de photographies réunit des sujets anonymes, femmes et hommes, masques, chihuahuas, carlins ou caniches géants, galeries d’art, scènes de rue ou d’intérieur : autant de tableautins pris sur le vif ou habilement composés. Mots clefs : l’humour, l’ironie, le dérisoire, le cocasse. Ale­xan­dra Calame, étoile montante de la critique d’art, con­firme ma première impression : « Elliott Erwitt a la capacité de capter et de pressentir le moment insolite, drôle ou étrange de certaines scènes du quoti-dien… ». Puis elle nous révèle un quatrième aspect de son talent, qui résulte à la fois de son oeil critique et de son amour pour les êtres qu’il croise : « Elliott Erwitt porte un regard subtil sur les injustices du monde, comme le montre sa fameuse image de lavabos dans une ville ségrégée des États-Unis (photo n° 32 : segregation fountain). Ici l’impact de l’injustice humaine a raison de la valeur documentaire du cliché ». Erwitt est certes, ainsi que je l’écris plus haut, l’un des photographes les plus connus du 20ème siècle ; il n’empêche que nombre de ses meilleurs travaux restent inconnus du public luxembourgeois, qui ne voudra pas manquer cette opportunité de les découvrir.

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Ensuite – ou dans l’ordre inverse, au choix – s’ouvre à vous l’Espace 1 de la galerie (4), avec une bonne vingtaine d’oeuvres du peintre Joe Allen, l’exposition « Embracing the light ». D’une autre génération, adonné à un autre type d’art, la peinture à l’huile, Joe Allen se démarque en outre du photographe par l’ex­pres­sion essentialiste de ses mises en scène picturales. Notez qu’on est loin de l’es­sen­tialisme réaliste d’un Alain Le Nost ou même de l’es­sen­tia­lisme minimaliste d’un Piet Teraa. Dans les tableaux exposés à la galerie Clairefontaine, Joe Allen a appliqué ses couleurs en larges aplats camaïeux et, en quelque sor­te, évanescents et invitant, justement, à embrasser la lumière qui les illumine. Loin de l’essentialisme minimalis­te, disais-je plus haut ? Pas si sûr. En fait, le graphisme parcimonieux de Allen ne laisse que peu de place à l’ex­pres­sion figurative, mais d’autant plus à un imaginaire qui mène le spectateur, au-delà d’une première impression d’ab­strac­tion, à l’essentiel. Et comment ne pas se voir dans le tableau n°1, « Embracing the light (a sunny patch) » au sommet d’un vignoble mosellan, ou face à une femme dans sa baignoire dans le n°9, « Time for secrets » ? Bien malin par contre celui qui saura d’emblée ce que l’ar­tis­te pensait en peignant le n°6, « To try and catch a sunspot », ou le n°20 « Joy ». L’ima­gi­nai­re y joue à plein. Si l’artiste donne une titre à l’oeuvre, c’est bien pour nous rappeler qu’il ne s’agit pas de peinture abstraite, ce titre n’ayant d’ailleurs rien d’impératif. Aidera-t-il à saisir l’essentiel de la pensée du peintre ? Sans doute, mais non sans exiger le décryptage d’une apparente abstraction.

Joe Allen est né à Airdrie, en Écosse, dans le North La­nark­shi­re, à quelques milles de Glas­gow en 1955. Élève du pay­sa­giste C.M. Cameron, il fréquente la Glasgow School of Art, puis à Londres de 1975 à 76 la St. Martins School of Art, de 1976 à 79 la Camberwell School of Art (bachelor of art avec distinction) et de 1979 à 82 les Royal Academy Schools (Master of Arts). À partir de 1983 il enseigne la peinture d’abord à Newcastle et Londres puis à Sienne et depuis 1984 à l’Académie Européenne des Beaux-arts de Trèves. Inutile d’entrer ici dans le détail de ses nombreuses expositions et performances. Notons cepen­dant qu’il a déjà exposé chez Clairefontaine en 1991, 1997, 2000, 2003, 2006 et 2007, ce qui fait dire à l’artiste dans sa présentation : « ... Marita Ruiter n’a pas seulement été ma galeriste, mais a également observé mon développement à travers ses nombreuses tran­sitions et a été pour moi une source d’encouragements, voire d’inspiration... » (5).

Son oeuvre est cependant infiniment plus variée que ne le montre la présente expo. Mais comment me prononcerais-je sur ce que je n’ai pas vu ? Espérons que la galerie Clairefontaine consacre un jour une exposition plus complète dans les deux espaces à ce remarquable artiste en y intégrant des invendus d’ex­po­sitions précédentes. Après avoir visité son exposition, vous pourrez toutefois trouver un aperçu de la diversité et de l’évolution du talent de Joe Allen, en allant visiter sur Internet le site www.galerie-clairefontaine.lu/­gcf_site/ source/Katalog%20Joe%20Allen.pdf

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1) La Galerie Clairefontaine (Espaces 1 & 2) à Lu­xem­bourg ville est ouverte mardi – vendredi 14:30-18:30 h. et samedi 10-12 et 14-17 h.- (Tél. 47 23 24, Fax. 47 25 24, galerie.clairefontaine@pt.lu, www.galerie-clairefontaine.lu).

2) L’expo « Personal best » d’Elliot Erwitt à l’Espace 2, 21 rue du St-Esprit, peut être visitée jusqu’au 22 juin.

3) Deux photos moins connues de Marlyn embellissent le 2e étage de l’Espace 2. Mais pour Castro et le Che, il faudra zapper sur Internet.

4) L’expo « Embracing the light » (en embrassant la lumière) de Joe Allen à l’Espace 1, 7 Place de Clairefontaine, peut être visitée jusqu’au 13 juin.

5) Marita Ruiter est la directrice de la galerie Clairefontaine. Le texte original de Joe Allen est en anglais, que j’ai traduit tant bien que mal.

Giulio-Enrico Pisani

samedi 16 mai 2009