Emile Hemmen, doyen de la littérature luxembourgeoise, poète visionnaire

A plusieures reprises je me suis retrouvé devant la page blanche, impossible de me lancer dans la rédaction du portrait d’écrivain que l’on m’a demandé de consacré à Emile Hemmen. Combien j’ai eu peur de trahir l’essence du poète, de ne pas posséder le métier requis pour dire les dimensions multiples de l’écrivain, avec suffisamment de conviction.

Il est délicat de présenter le doyen de la littérature luxembourgeoise, surtout si, comme moi, l’on est devenu un admirateur inconditionnel de son œuvre, une œuvre qui s’inscrira en lettres d’or dans les annales littéraires de notre pays.

Emile Hemmen est né en 1923. Et puis…

Impossible de dresser le bilan de la carrière de ce poète à la voix spirale qui s’enflamme et traverse les nuits et les jours de ses lecteurs et lectrices. Instituteur, réfractaire, attaché au Ministère de l’Education Nationale, membre de plusieurs associations et de réseaux européens de soutien à l’intégration des travailleurs handicapés, directeur de l’Institut médico-professionnel et du Centre de Réadaptation de Cappellen, principal responsable de la revue culturelle Estuaires, un homme multiple, un poète multiple.

La poésie de Hemmen est puissante et engagée comme sa vie. S’il est vrai qu’Emile Hemmen est un esthète créant des images fortes (Un faible coup de vent fera grandir l’écho qui te sépare de l’éclaircie – Une pluie de nul repos, pareille au cri creusant à la limite des lieux – Des rues sans pas sous la paupière fermée des nuits – Et arbre après arbre, sans retour, cette charge de cendres, éclatée, brûlant encore nos terres. S’incorporer au vide ou s’accouder à la blancheur – Lumière criblée de froid avant que notre route franchisse le lit pierreux d’une source), sa poésie, parfois en filigrane, mais aussi à voix haute et forte, dit la fatalité et la futilité de l’existence humaine.

Les recueils d’Emile Hemmen sont mes compagnons, ils font partie de mes livres de chevet.

Je ne saurais dire combien de poèmes d’Emile Hemmen j’ai emmagasiné dans ma mémoire, tellement ils sont nombreux. J’ai lu et relu certains de ses textes à haute voix, tellement ils sont fort, tellement ils sont généreux. Les poèmes de Hemmen deviennent bien vite des compagnons, des compagnons d’évidence, mais aussi de soutien moral et mental.

Premières racines

plantées dans le sourire d’une mère,

racines plus riches

que toutes les sources

de la mémoire.

Une aube sans soif

qui fait silence

dans nos légendes.

La marée basse de l’âge

s’éloigne dans les lointains

pour s’en aller couler ailleurs.

Pour le meilleur

et pour le pire

Hemmen et l’inspiration trilingue

On sait qu’Emile Hemmen a écris ou commis, si vous préférez, ses premiers poèmes en langue luxembourgeoise, ceci alors qu’il vivait dans la clandestinité, de 1943 à 1944. Deux livres ont été publiés dans notre langue nationale, « Mei Wé », poèmes, 1948, « Licht a schied », prose et poèmes, 1950. Deux opuscules, sans plus. Probablement la langue luxembourgeoise était-elle trop faible que pour répondre à l’énorme énergie du poète, aux spectres étendus de son imaginaire.

Les premiers textes d’Emile Hemmen furent marqués par le fer, le feu, le sang, le besoin de liberté, des réflexions humanistes. Ses écrits l’aidèrent à surmonter la terreur ainsi que l’horreur de l’époque, l’aidèrent à surmonter l’angoisse des bottes de l’envahisseur, l’angoisse de ces monstres nazis qui déferlaient sur le pays. Les titres des poèmes de son tout premier recueil « Mei Wé » en disent long : Eis Sprôch - Notre langue / Mo’ndnuecht - Nuit de lune / Dohém - Chez soi / Owesbild - Image du soir / Novemberdâg - Jour de Novembre / D’Zaldote kommen - Les soldats arrivent / Murgesstonn - Heure Matinale / Summernuetsdrâm - Songe d’une nuit d’été. Il exprime le mieux l’inutilité de la mort à la guerre dans son poème Fir wât ? - Pourquoi ?.

Ces écrits participèrent sans doute largement à soutenir Emile Hemmen dans sa démarche de l’époque, celle de la résistance contre l’envahisseur.

De 1955 à 1960, neuf recueils de récits et de nouvelles, en langue allemande, de l’auteur furent publiés aux Editions du Rappel : « Begeg-nungen » ; « Die Maschine » ; « Die Ratte » ; « Ein Heimkehrer » ; « Die Flut » ; « Das Tier » ; « Der Zeitungsmann » ; « Die Erbin » ; « Gérard de Nerval ». La prose en langue allemande de l’auteur est incisive, existentielle. Elle dit, crie, comme toujours trace son inspiration dans les sillons de la vie. Elle dit le déclin comme la douleur, avec ci et là de petites touches d’espoir, des volumes qui permettent aux lecteurs de réfléchir, de s’identifier.

Aufgewärmstes

für des Rest des Lebens,

welkend Erinerung

im Heimatlosen ausgesetzt,

dahergeweht

im Schnee des Schweigens,

wo die Trommeln unsres Blutes

nach dem letzten Totem rufen,

der verwittert

und tief in uns

noch im einsamst

fernen Herzpunkt steht.

Après la publication de deux recueils de poèmes en langue allemande, « Innere Spuren » ; « Ausschnitte », Emile Hemmen, a écrit quasiment exclusivement en langue française, une langue, qui à mes yeux, lui a permis de s’accomplir de façon entière :

Le Poète & le Résistant : un roman de toutes les fraternités et de toutes les horreurs

On ne peut être poète et accepter l’injustice, on ne peut être poète et accepter les déferlements de haine, le pouvoir sanglant obtenu par les armes, le pouvoir obtenu sur les cendres, on ne peut être poète et accepter que son pays soit pris dans les griffes de la tourmente, au risque de perdre toute identité.

Que l’on se souvienne, Emile Hemmen est né en 1923. Lorsque les Allemands ont envahi l’Europe, ont pénétré en territoire luxembourgeois, l’occupant, prenant possession de nos terres, croyant réussir à finalement posséder les âmes des habitants de ce petit pays, le jeune Emile était à la fleur de l’adolescence. En pur esprit, les germes de la poésie ayant déjà commencé leur ouvrage dans cette tête intelligente, Emile Hemmen a bien vite saisi la dimension désastreuse de ce que l’Histoire était en train d’écrire en lettres de feu et de sang.

Il ne pu dès lors accepter l’inacceptable ! Les berges de sa conscience personnelle étaient déjà cimentées d’un excellent terreau, celui de la liberté, celui du respect, le pas vers la Résistance ne fût dès lors, pour le jeune homme, plus qu’un petit pas à franchir. Emile Hemmen savait que ses décisions risqueraient peut-être de lui être fatales, pourtant quelque part il sentait palpiter en lui l’assurance que le Luxembourg, que l’Europe sortiraient libre de cet horrible conflit.

Hemmen refusa l’enrôlement forcé, il entra en opposition, déserta. Notre futur Poète devint Résistant ! Sa vie fut alors tumultueuse, remplie d’angoisses, mais toujours vaillante.

Si Emile Hemmen est considéré aujourd’hui, à juste titre d’ailleurs, comme un parfait ciseleur de poèmes, comme un esprit créateur et créatif d’une grande énergie, d’une belle puissance, à l’imagination qui n’a aucun mal à se renouveler, il ne faut pas perdre de vue son roman, son seul roman, si on souhaite connaître toutes les facettes de l’artiste, partir à la découverte de toutes ses sensibilités.

Die Wahl est un fort roman de près de 400 pages. A l’aide d’une écriture vivante, l’auteur dit les années d’avant la seconde guerre mondiale, ainsi que celles de l’occupation. A travers l’action de son roman, la description des personnages, les occupations et préoccupations de son roman Die Wahl (Le choix) l’auteur propose une analyse des aspects politiques, sociaux et humains de cette époque. Cette époque, ce monde-là, heureusement épargné aux générations suivantes, portait la signature de la mort, de l’angoisse, de la permanente identification à la résistance. Dans son roman, Hemmen dit et décrit le choix que des hommes et des femmes ont eu à faire, entre justice et injustice, entre vérité et mensonge, entre bien et mal, dans le tumulte de destins humains. Ce monde là ressemblait au feu, aux cendres, à l’apocalypse, mais sans doute aussi à l’espoir. Hemmen dit comme peu d’autres le bruit des armes, la couleur de la mort, le silence du vide, le rythme des bottes et du mal, le cortège des répressions, des déportations, des internements et des massacres. L’action du livre se déroule dans la vallée de la Syre de notre pays, dans les landes de Pologne, ainsi que dans un village frontalier. Ce roman est sans frontières, il est de toutes les fraternités.

Un poète visionnaire et fraternel

L’enfance d’Emile Hemmen a été toute de tendresse, d’odeurs des saisons, de découvertes dans un milieu paysan riche en apprentissages les plus divers. Ses parents, gens de terres et de cultures, gens d’élevage, connurent des conditions de vie pas toujours faciles. Le poète souligne que ses parents paraissaient parfois faire partie de la nature qui les entourait. On comprend vite, en lisant la poésie d’Emile Hemmen, son attachement profond à la poésie, aux éléments, aux pierres, aux neiges, aux sillons, aux visages, à la nudité de la femme aussi.

Agé d’à peine quinze ans, son père décéda. Le grand garçon devint un soutien pour sa mère, une maman qu’il décrit comme un havre de paix et d’espoir dans un océan de crasse, de haine et d’horreur. Un océan qui déferla sur notre pays, sur sa région de la vallée de la Syre, sur sa famille, lorsque l’occupant allemand pointa ses faces funestes.
Enrôlé de force en 1943, il se retrouva en Pologne. La suite fut une vie clandestine, après avoir réussi à fuir les forces combattantes de la Wehrmacht, puis la résistance.

Un combat qui grava dans le cœur et l’âme du poète des marques profondes, comme d’ailleurs tous ses engagements humains futurs et particulièrement nombreux.

Il dirigea, par exemple, durant de nombreuses années, des ateliers destinés aux personnes mentalement handicapées, tout en étant directeur du Centre de Réadaptation de Capellen. Il mena de véritables combats pour que ceux qui sont différents soient acceptés, soient éduqués, puissent participer autant que possible à la vie sociale, vivre dignement. Etre à l’écoute des personnes mentalement handicapées fut pour lui le ressort et le catalyseur de son travail, de toutes ses initiatives professionnelles et de toutes ses nouvelles orientations.
Emile Hemmen est aujourd’hui, plus que jamais convaincu, que rejeter à priori la différence, c’est condamner sans preuves, c’est refuser un droit.
Lorsque l’on sait ce qui précède à propos d’Emile Hemmen, on comprend comment et pourquoi cet homme est devenu un poète visionnaire en unisson avec de multiples éléments, avec les dimensions de l’homme, comment et pourquoi sa poésie est éclairée d’une philosophie profonde et généreuse.

Combien Hemmen est sorti mille fois enrichi de ses expériences !
Si les lecteurs ne savent pas ou peu tout ce qui précède, à propos de l’homme et du poète Emile Hemmen, ils ne pourront pas goûter aussi infiniment sa poésie, une poésie que je vous invite à lire, à déguster, à savourer :

Le temps d’un dire

pour réveiller les mots

au bout de nos silences,

chair contre chair,

cri proche du sang

sous un fardeau de vie.

Le temps d’un dire

pour réveiller l’absence

au bout des étoiles noires,

source contre source,

geste proche du vide

sous un fardeau de terre.

Emile Hemmen est un délicieux et délicat réveilleur de mots, réveilleur de silences, réveilleur d’absences, un poète avant tout.
Les livres d’Emile Hemmen en langue française sont :

« A hauteur d’homme », 1981 CDR/Cap ; « Messages croisés », 1982 CDR/Cap ; « L’œil-piège », 1982 CDR/ Cap ; « Le temps d’un dire », 1983 CDR/Cap ; « Souffles partagés », 1984 Editions Onitis ; « Feu de haute voix » Editions Alcatraz Presse Auxerre ; « Terres-Racines », 1986, livre d’artiste avec Roger Bertemes, Editions André Biren ; « J’écoute tes yeux », 1989, livre d’artiste avec Henri Kraus, Editions PHI ; « Ballade en blanc », 1990, livre d’artiste avec François Schortgen, Editions de la Galerie de Luxembourg ; « Tambours », 1991, livre d’artiste avec Emile Kirscht, Editions Emile Bor-schette ; « A dire de l’arbre », 1991, livre d’artiste avec Raymond Weiland, Editions PHI ; « Ciels sans abri », 1996, livre d’artiste avec Nico Thurm, Editions PHI ; « Heures de cendre », 1996 Editions Michel Frères, Virton ; « A te figer, lumière », 1998 Editions Michel Frères, Virton ; « Même souffle pour deux voix », 2000, livre d’artiste avec Marc Frising, Editions Marc Frising ; « White Jeans », 2003 Alpha Presse Sulzbach ; « Relire le livre d’heures », 2003 Hudson River Press New York ; « Histoires de soifs », 2004 Editions PHI (www.phi.lu) ; « A l’heure des sources », 2004, livre d’artiste avec Georges Le Bayon, Editions P. Buschmann ; « Jeux de pistes/ Fährtenspiele », 2006 Editions en Forêt/Verlag im Wald (www.verlagimwald.de – Verlag_Im_Wald@t-online.de) ; « L’arbre chauve », 2007, Editions Estuaires ; « Emile Hemmen, Poète », 2008 mediArt (info@mediart.lu - www. mediart.lu) ; « Derniers retranchements », 2011, livre d’artiste avec François Schortgen.

Le poète a également participé à de nombreuses anthologies. Il a été publié à Moscou, en Macédoine, aux Etats-Unis, en Allemagne, en France et en Roumanie.

Je vous invite à effectuer une ballade en poésie en visitant le site consacré à l’auteur : www.lsv.lu/lsv_hemmen.htm

Jean-Michel Klopp

mardi 24 janvier 2012