Le Pont Maalouf

II. Un auteur visionnaire (2)

Avec « Les Jardins de Lumière » (1), notre qua­trième pilier, Maalouf nous présente un autre grand personnage du Moyen-Orient : Mani. Peintre, médecin et philosophe oriental du 3ème siècle, sa pensée est très éloignée des jugements antinomiques à l’extrême qu’on lui attribue. Cette dualité radicale, que nous appelons à tort manichéisme, était bien plus la caractéristique du zoroastrisme (ou mazdéisme), religion prédominante à l’é­po­que en Perse et que Mani tenta de reformer. La philosophie tolérante et humaniste de Mani rejetait les extrêmes et visait tout au contraire à concilier les religions et les courants de pensée de son temps. Aussi, est-ce le clergé mazdéen opportuniste, corrompu, fanatique et jaloux de son pouvoir, qui obtint sa condamnation et sa mise à mort. Pilier important du Pont Maalouf, cet essai historico-biographique couvre bien plus qu’une brève période historique et la vie d’un prophète au message disparu. Dans celui-ci je pense en effet déceler, au-delà d’un syncrétisme à la recherche d’harmonie, une pensée qui contenait déjà un message à l’Occident et, à l’instar du Bouddhisme, les ger­mes d’une laïcité respectueuse. « Je me réclame de toutes les religions et d’aucune...  », fait dire Maalouf à Mani, dressé entre roi, prêtre et bourreau, tous prêts à lui faire sa fête.

«  Je sais, je sais, cher Amin Maalouf, « votre » cin-quiè­me pilier, « Le premier siècle après Béatrice » (2) a dé­çu quelques-uns parmi vos plus fidèles lecteurs. Et pourtant, au-delà du subtil roman d’amour triangulaire, quel brillant et hasardeux pari avec un futur proche ! Et si ce futur, qui a été tragiquement rejoint par la tragédie rwandaise, a aujourd’hui glissé en partie vers le passé, il est loin d’être accompli. Avez-vous en effet flirté nolens volens le temps d’un livre avec la science fiction, vous vous en êtes peut-être déjà mordu les doigts. Aucun Barjavel, Boulle ou Mer­le n’a vu à tel point approcher ses prédictions, les vôtres tenant bien plus des avertissements de Ziegler ou de Houtard… quitte à être moins indulgent qu’eux pour l’Orient et le Sud. Les fictions des premiers avec leurs horreurs et apocalypses ne troublent que le temps d’une agréable lecture, lorsque, tout comme chez les seconds, avec « Le premier siècle après Béatrice », il est temps d’ôter son bandeau ; on brûle... On n’est plus dans le jeu philosophico-littéraire. La maison brûle.  »

Approchons-nous à présent du sixième pilier, « Le rocher de Tanios » (3), où, com­me las de tourner autour du pot et triomphant enfin de quelque obscure pudeur, Amin Maalouf, nous emmène enfin dans son pays natal. Le pot, auquel il suffit d’ajouter un « n » pour en faire pont, c’est le Liban, ce microcosme post-phénicien, qui symbolise toute la Méditerranée, le Proche et le Moyen-Orient, leurs peuples, religions, philosophies et conflits. Nous sommes en 1830, donc le conteur ne saurait être Maalouf. Mais ce dernier confie à Egi Volterrani (4), son traducteur italien : « ... mon arrière-arrière-grand-père, avait envoyé son fils dans une école au sud du Mont Liban (...) J’ai évoqué indirectement ces événements familiaux dans un livre publié en 1993, Le Rocher de Tanios... ». Tanios, l’homme changé en rocher : légende méditerranéenne parmi une infinité d’autres ? Terreau ? Racines ? Une espèce de trilogie avec « Origines » et « Les Échelles du Levant » ? Mais non, il s’agit bien d’un pilier du Pont Maalouf. En effet, toujours en butte, comme depuis quatre mille ans, aux con­voitises des puissances étran­gères dominantes du mo­ment, le Liban y projette à la fois ses sortilèges et ses passerelles jusqu’à Chypre et au reste de la Méditerranée. N’étions-nous pas il y a quelques années des millions à clamer et à écrire : « Nous sommes tous des Libanais » ? Et n’est-ce pas là que toutes nos cultures ont trouvé il y a cinq mille ans avec l’écriture phénicienne leur principal vec­teur ?

Et nous voilà arrivés au septième pilier du Pont Maalouf : « Les Échelles du Levant » (5). 1976. Le conteur y rencontre l’Histoire en la personne d’un quinquagénaire l’air un peu perdu dans Paris, Ossyane. Libanais, fils d’un turc de famille princière et d’une Arménienne, Ossyane lui raconte sa vie et le transporte à travers le 20ème siècle, depuis l’agonie de l’empire Ottoman, à travers les deux guerres mondiales, jusqu’aux déchirements sans fin du proche Orient. Étudiant en médecine à Montpellier sous Vichy et l’occupation, grand héros de la Résistance presque malgré lui, fuyant son milieu ancestral mais n’y parvenant qu’en partie, le voilà à la recherche de Clara, son grand amour, dont tout concourt à le séparer. Cosmopolite, à la fois grevé de traditions et en quête de modernité, Ossyane incarne à lui tout seul, avec ses contradictions et son mépris des frontières, ce que les peuples méditerranéens ont été depuis la nuit des temps : des voyageurs dont ce grand lac et son pourtour sont la seule véritable patrie et qui font fi des frontières artificielles nées de 1918 – 45.

Le huitième et dernier pilier de ce pont imaginaire que j’ai vu surgir des flots entre les brumes matinales dispersées par le meltem, c’est « Les Identités meurtrières » (6). Renouant partiellement avec « Le premier siècle après Béatrice » et explosant la Méditerranée, mais parachevant sa démarche de construction du pont entre les peuples que je lui attribue, Maalouf quitte ici la forme romancée pour l’essai. Essai passionnant com­me un roman, mais, surtout, répondant enfin aux nom­breuses interrogations sou­levées par son précédent che­minement. « L’identité, kek­seksa ? » eussent crié Gavroche ou Zazie. Quoi de plus anodin, protecteur, culturel, communautaire, naturel, animal, viscéral, légitime ? Mais aussi, rien de plus relatif, mouvant, contradictoire, déchi­rant, cornélien même, com­munautariste, conflictuel, explosif et potentiellement meurtrier, voir génocidaire !

« Pourquoi est-il si difficile d’assumer en toute liberté ses diverses appartenances ? » demande Maalouf. Et « Pourquoi faut-il (...) que l’affirmation de soi s’accompagne (...) de la négation d’autrui ? Nos sociétés seront-elles indéfiniment soumises aux tensions, aux déchaînements de violence, pour la seule raison que les êtres qui s’y côtoient n’ont pas tous la même religion, la même couleur de peau, la même culture d’origine ?... » L’auteur questionne, explique puis propose. Il n’a pas – ou pas encore – été entendu, mais cela ne saurait tarder. Son voeu ? Que son petit-fils, en découvrant au grenier un vieil exemplaire poussiéreux des « Identités meurtrières », s’étonne « ... que du temps de grand-père, on eût encore besoin de dire ces choses-là. »

Certes, l’oeuvre de notre bâtisseur, est loin d’être ache­vée. Un ouvrage d’art ne fonctionne pas tout seul et n’est pas éternel, d’autant moins quand les mots en sont le matériau, non la pierre ou l’acier. Et les mots, il faut le redire et les réécrire sans ces­se. Et je ne doute pas que Amin Maalouf saura les redire et les réécrire autant qu’il le faudra. Dans cet article j’ai voulu présenter une oeuvre bien plus que des livres, que j’ai pourtant lus, relus et profondément aimés. Car le Pont Maalouf n’est lui-même que partie, éminente sans doute, d’une cité de justice, d’en­ten­te et d’amour que des milliers d’auteurs de par le monde essaient de construire de leurs paroles. Certes, une ter­re de compréhension et d’a­mitié entre les peuples, dans le respect des différences sans lesquelles la coexistence humaine serait d’un ennui mortel, une telle terre donc, n’est pas pour demain. Aussi, le combat continue, et son dernier essai, « Le dérèglement du monde », fêté par la presse comme un ouvrage majeur, vient de sortir chez Grasset (mars 2009). Je ne l’ai pas encore lu, mais je m’y mets dès que possible et espère bien pouvoir vous en parler dans l’un un de mes prochains articles. (7)

***

1) Les Jardins de lumière, Grasset 1991. Pour les trois premiers ouvrages (ou “piliers”), lire dans la Zeitung d’hier la 1ère partie de cet article.

2) Le Premier Siècle après Béatrice, Grasset 1992.

3) Le Rocher de Tanios, Grasset 1993, prix Goncourt 1993, grand prix des lecteurs 1996.

4) Sur le site www.­onefi neart.com/en/artists/­amin_ maalouf

5) Les Échelles du Levant, Grasset 1996.

6) Les identités meurtrières, Grasset 1998.

7) Voir en attendant l’excellent éditorial de Jean-Louis Kuffer sur http://­jalelelgharbipoe sie.blog­spot. ­com/­2009/04/edi torial-du-passe-muraille-par-jean.html

Giulio-Enrico Pisani

samedi 9 mai 2009