Le Pont Maalouf

1. Les huit piliers de la sagesse

N’allez surtout pas croire que je veuille pasticher « Les sept piliers de la sagesse » de T. E. Lawrence ! De toute façon, si parenté il y a, elle est très lointaine et trop teintée de violence chez Lawrence pour y reconnaître l’esprit de Maalouf. Et même si ce dernier évolue au Proche Orient un peu comme Lawrence d’Arabie dans « Les sept piliers de la sagesse », ce n’est pas pour chanter une guerre d’indépendance arabe contre l’empire turc, fomentée par l’empire britannique, mais pour y célébrer un pont. Notez, il y eut de tous temps des femmes et des hommes – hélas trop rares – opérant même dans le cadre colonial (Lawrence était agent secret de Sa Majesté britannique) qui surent respecter l’Autre et furent conquis par sa culture. D’aucuns en oublièrent parfois même leurs privilèges (ce ne fut que partiellement le cas de Lawrence) préférèrent à leur culture d’origine celle de l’autre.

Revenons-en cependant à notre pont – pas exceptionnel en soi (1) ; il y en a des milliers. Lancé au-dessus de la vallée que comble la Méditerranée, ce pont là est unique par son envergure, ainsi que par la solidité, l’équilibre, la portée et la hauteur de ses piliers. Mais... c’est que j’en parle comme d’un Titan, de ce pont, justement, prométhéen ! N’aurais-je pas envie de lui prêter des qualités comme la clairvoyance, l’objectivité, l’honnêteté intellectuelle, l’aversion des fanatismes, des communautarismes, des extrémismes et d’autres poudres de perlimpinpin simplistes et violentes ? Et si je vous confiais enfin que ce pont est à la fois un homme et son oeuvre, et que mon titre, pour allégorique qu’il soit, n’a rien de fantaisiste, car les huit piliers de cet homme pont, qui se dresse entre l’Orient et l’Occident, qu’est Amin Maalouf, sont ses huit « principaux » ouvrages publiés avant 2009 !?

Certes, il en a publié d’autres, des écrits, qui ne rentrent pas vraiment dans l’érection du pont, comme ses deux li-vrets d’Opéra, « L’amour de loin » et « Adriana Mater ». Et pourquoi un ingénieur architecte ne pourrait-il pas cultiver son potager à ses heures li-bres, entre deux constructions ? Quitte à retrouver dans sa serre, parmi ses tuteurs et sur ses parterres un peu du bâtisseur qu’il est. Je pense à « Origines », où, entre le Liban et Cuba, il retrace puis retourne ses racines dans son jardin de famille et nous confie : « Je suis d’une tribu qui nomadise depuis toujours dans un désert aux dimensions du monde. Nos pays sont des oasis que nous quittons quand la source s’assèche, nos maisons sont des tentes en costume de pierre, nos nationalités sont affaire de dates ou de bateaux... ». (2) Ici, ce n’est pas seulement la Méditerranée, mais le monde entier, qui a rendez-vous au Mont Liban.

Je pense aussi à son très beau et mystérieux roman historique, « Le périple Baldassare », où le héros, antiquaire-libraire, rejeton d’une famille marchande génoise installée en Orient, part à la recherche d’un livre mythique tout en retrouvant (pour combien de temps ?) son grand amour. D’Istanbul à Londres, en passant par Gènes, Lisbonne, de nouveau Gènes, etc., ce paisible Ulysse du 17ème siècle, toujours dépassé par les évènements, mais toujours surnageant, incarne à lui seul cinq millénaires de périples méditerranéens guidés par le commerce et hantés par les tempêtes, les guerres et les superstitions. (3) Écrit je ne sais quand et sorti en 2000, donc bien après « Les Identités meurtrières », sur lequel je reviendrai, ce livre n’en reste pas moins dans ligne du Pont Maalouf. Je ne le compte cependant pas parmi ses piliers simplement parce qu’il n’y ajoute rien de fondamental. Il le prolonge pourtant, d’une certaine façon, tout comme d’autres prolongements et ouvrages suivent et suivront. Un pont n’a jamais été une fin, ni un achèvement en soi. Cependant, le grand oeuvre d’Amin Maalouf, monument qu’il a couronné en 1998 par son formidable essai « Les identités meurtrières », tient à mon avis déjà en huit livres, en gros ses huit premiers. C’est donc ce prodigieux défi de création, de construction et d’écriture dans son ensemble, que j’appellerai « Le pont Maalouf ».

Jeté d’abord fier et impulsif puis de plus en plus réfléchi et critique par dessus de cette mer, qui écarte et rassemble, comme le vécu commun et l’ancienne maison familiale soudent le vieux couple querelleur, ce pont voit son premier pilier dressé en 1983. Ce furent « Les croisades vues par les Arabes ».(4) Maalouf prend ici à contre-pied l’historiographie européenne qui, après avoir longtemps pratiqué l’autoglorification, s’estimait déjà bien bonne d’avoir commencé à essayer de comprendre le point de vue et la souffrance des peuples d’orient. (5) Grâce au succès retentissant de son livre, Malouf, lui, pourtant chrétien, contribua largement à remettre en question la prétendue supériorité et la mission salvatrice de l’Occident catholique sur un Proche-Orient à prédominance musulmane. Pas question non plus d’angéliser les Arabes ou les Turcs Seljukides, des conquérants tout comme les « Francs » ! Mais en renvoyant les deux parties dos à dos dans un ouvrage d’une lecture plus passionnante qu’un thriller, il bâtit le premier pilier d’une oeuvre qui, par son honnêteté, ouvrira à l’Occident une fenêtre de plus sur son autocritique.

« Léon l’Africain » constitue le deuxième pilier. Ce formidable roman d’aventures relate librement la vie du diplomate maghrébin Hassan al-Wazzan qui vécut de 1488-1548. (6) Capturé par des pirates siciliens accoquinés aux chevaliers Malte, il fut cédé à Rome, où sa grande culture et son intelligence impressionnèrent le Pape et le firent accéder à la fonction de géographe sous le nom de Jean-Léon de Médicis, dit Léon l’Africain. Impossible de relater ici toutes ses aventures et péripéties. Retenons pour l’heure que Maalouf nous offre la vaste fresque d’un monde tourmenté par les guerres, les obscurantismes et les pestes, mais fondamentalement ouvert. Ce tableau dépeint une période où, en dépit de la Reconquista à l’ouest et de la poussée ottomane à l’est, la Méditerranée fut plus que jamais cette vieille maison ouverte à tous vents, ainsi qu’aux innombrables peuples et à leurs brillantes cultures, qu’elle doit redevenir.

En « Samarcande » (7) l’Occident, pourtant omniprésent, se fait plus discret, se glisse dans la peau conteur, survit au naufrage du Titanic, « épouse » un autre rescapé : le recueil original des « Rubayyat ». Et c’est avec ce magistral recueil de poèmes du mathématicien, astronome et poète persan Omar Khayyâm, que nous pénétrons dans l’Orient à la fois du 11ème et du 20ème siècle. Affrontement entre Seljukides et Turco-mongols, Assassins du Vieux de la montagne, emprise coloniale de l’occident sur la Perse, luttes pour la liberté et la modernité… Y participent notamment, outre le narrateur et une princesse persane, de ces rares occidentaux empêcheurs de coloniser en rond, dont je parle plus haut. Fascinant scorcio historique, où tout se tient, se succède, se bouscule et où, à défaut de se justifier, beaucoup s’explique. En partant de la biographie fictive mais historiquement crédible de Khayyâm, Maalouf a construit un troisième et magistral pilier à ce pont qui – question de survie – devra être le nôtre.

à suivre

***

1) En fait, tout voyageur, tout migrant, qui respecte les cultures qu’il découvre, s’ouvre à elles, s’en imprègne et, à l’instar d’Amin Maalouf, les fait être unes avec sa culture d’origine, est un pont.

2) Origines, Grasset, 2004

3) Le périple Baldassare, Grasset 2000

4) Les croisades vues par les Arabes, Jean-Claude Lattès 1983

5) Par exemple avec René Grousset et ses remarquables « l’Épopée des Croisades » et « l’Empires des Steppes »

6) Léon l’Africain, Jean-Claude Lattès 1986 (Prix de l’amitié Franco-Arabe). Le nom complet de Léon l’Africain serait Al-Hasan ibn Muhammad Al-Zayyati Al-Fasi Al-Wazzan (Wikipédia)

7) Samarcande, Grasset 1988, Prix des Maisons de la presse

Giulio-Enrico Pisani

vendredi 8 mai 2009