Alain Guérin : L’Ange et l’Espion

Guerre froide... le retour ?

Accouchement éditorial laborieux, que ce petit livre de fables à l’humour grinçant et pas toujours évident, copieusement illustré par Georges Wolinski et brièvement préfacé par Jacques Verges. Ne vous l’annonçais-je pas il y a déjà deux ans dans notre bonne vieille Zeitung ?(1) Oui, mais pendant que j’écrivais l’article, les Éditions Le Temps des Cerises ont fait l’objet d’un attentat/sabotage, ceci expliquant cela.(2) Enfin, nous n’avons rien perdu pour attendre. De toute manière, au fur et à mesure que Miss Péril Jaune, Hubert Bonisseur 0SS 117 et James Bond 007 rejoignent Pierre Nord, Jean Bruce et Ian Fleming au paradis des agents secrets, l’espionnage agonise.

En vertu toutefois de la présomption de culpabilité dont jouit nolens volens et de jure tout speculator moriturus,(3) maître Verges plaide, évidemment, les circonstances atténuantes. Écoutons-le :

« L’Ange et l’Espion se ressemblent tant qu’on les confond, démenti insupportable à ceux qui voient le monde en noir et blanc. L’ange et l’Espion ont le même regard triste de ceux qui épient le monde en pensant qu’il s’agit d’un système d’horlogerie. Forts de pénétrer les secrets qui n’en sont pas, l’Ange et l’Espion croient pénétrer le monde et ne possèdent rien, oiseaux fragiles dans les mains de l’oiseleur. Pièces détachées d’un puzzle dont ils ignorent le sens, ils marchent en aveugles guidés sans le savoir par le marionnettiste au sang-froid, au coeur de glace, aux nerfs d’acier qu’ils ne voient pas... »

« Jeune découverte puis ami d’Aragon, Alain Guérin est né, comme son autre ami Jacques Roubaud et comme Fernando Arrabal, sept ans avant l’inauguration de la plus grande boucherie du 20e siècle », écrivis-je lors de ma présentation de son recueil de poèmes « Les dits du Meunier » et « En 1950, il est secrétaire général du Groupe des Jeunes Poètes auprès du CNE. Un petit lustre après la fin de l’hécatombe... « L’auteur avait seize ans et huit mois lorsque est paru son premier poème dans Les Lettres françaises ; quelques autres ont suivi, notamment chez Pierre Seghers... avant un assez long silence... Il a été journaliste professionnel pendant quarante-trois ans et huit mois. Simultanément et ensuite, il a publié plusieurs documentaires sur les espionnages soviétique, allemand et américain ainsi qu’une large chronique de la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale », précise-t-on chez son éditeur, au Temps des Cerises, chez qui Guérin fait en 2003 son retour sur la scène poétique ».

Et c’est encore au Temps des Cerises que l’on nous dit : « Alain Guérin donna dans les colonnes de l’Humanité ses lettres de noblesse au journalisme d’investigation. Chroniqueur judiciaire, il n’avait pas son pareil pour distiller à l’attention de ses lecteurs les révélations les plus inattendues sur le monde du renseignement, ses secrets, ses coups plus ou moins tordus. Ses livres sur les »services« , notamment la CIA, étaient, en leur temps, des classiques, et son Histoire de la Résistance en France une référence ».

Près d’un demi siècle de journalisme, d’analyse et de récit historique, de guerres chaudes et froides, de prosaïques réalités ont donc lancé le jeune poète, puis journaliste, sur toutes les pistes de l’écriture. Outre ses recueils « Cosmos Brasero » (Prix Paul Verlaine, Médaille d’argent) et « Les dits du Meunier » parus aux éditions Le Temps des Cerises, il a notamment publié chez Pierre Seghers le recueil de poèmes « Suzanne », chez Julliard « La vie d’Alexandre Dumas par Alexandre Dumas », « Camarade Sorge », le « Général Gris » et « Les Commandos de la Guerre froide », chez Christian Bourgeois le roman « Un bon départ » et « Compléments au portrait d’Anita G. », aux Éditions Sociales « Qu’est-ce la CIA », ainsi qu’aux éditions Omnibus un énorme opus historique, réédité plusieurs fois, « Chroniques de la Résistance » et une anthologie de poésie : « Cent poèmes de la Résistance ».

Vieilli sous le harnais du journalisme et des belles lettres, l’ancien poulain d’Aragon devenu vieux cheval de retour n’en continue pas moins à ruer dans les brancards, tirer sur la longe et désarçonner ses lecteurs. L’humour pince-sans-rire de « L’Ange et l’espion » n’a en effet rien à voir avec ses précédentes publications. C’est que ça s’agite plus que jamais, zigzague, bondit, puis s’élance, « pégasise », volette, papillonne et plane « iconoclastement » au-dessus des « sérieusissimes » vacheries du genre. Momentanément associés pour le malheur et pour le pire(4), « L’ange et l’espion tout à la joie / De travailler toujours ensemble / Sécurité du paradis / Ont entrepris de commencer / Un secret périple sacré // L’infiltration par le chemin / De croix avec exfiltration / Aux sourds confins du purgatoire / Enchantent l’ange à qui l’espion / Apprend à savoir tout savoir... ». Sacrée fuite, qu’a organisée là Alain Guérin...

... fuite que les secrets desseins et brillants dessins d’un Volinski déchaîné ont dûment exfiltrée. Et je ne parle même pas des nombreuses citations anthologiques renvoyant aussi triple sec au mal vieux temps des Lioubimov et Philby et de cette autre drôle de guerre qui permettait parfois aux communs mortels de ne pas la faire. Mais « Salut les copains » et les pantalons pattes d’éléphant, c’est du passé. L’espion, c’est « Un homme qui se fait une généalogie comme on se peint une fausse barbe », écrit l’auteur en citant le « Du devoir des guerriers », récits de 1688, d’Ihara Saikaku. Je pourrais encore vous en reporter bien d’autres et de meilleures(5), amis lecteurs, mais ne vous sachant pas membres d’un service secret agréé, je préfère vous laisser découvrir par vous-mêmes le dessous des cartes. Juste quelques titres pour vous mettre (un peu) au parfum : « Chapitre 2.- Avec les remerciements des victimes : p.23 Zéro-Zéro-Sept... / p.24 Liturgie... / p.25 Affût... / p.27 Observance..., ou bien, Chapitre 5.- Les Honneurs secrets..., Chapitre 9.- L’Enfer infiltré... » et j’en passe.

Un bouquin à démasquer, sans faute ! Cependant, Alain Guérin nous rappelle, avant de nous révéler ses sources (50 pages de bonus riches en découvertes et densément chargées d’histoire – aussi bien de la grande que de la petite) : « Chacun sait que, comme les romans à clefs, il y a des fables à serrures, sans oublier les poèmes à tiroirs... ». Alors, quand il nous parle de trousseaux de clefs enfermés dans un tiroir à double serrure, celui-ci pourrait bien être microfilmé et caché, point de « i » indétectable, au-dessus d’un i, quelque part entre col et que, ou derrière un quelconque qu parfaitement anodin perdu au fin fond du livre. Par conséquent, vaut mieux acheter ses 196 pages (logo imprimeur compris) chez votre libraire ou le commander en ligne plutôt que de jouer à l’espion télépathe ou, pis encore, à faire l’ange, car, qui fait l’ange, fait la… (suite dans les archives de la CIA).

***

1) Dans ma présentation (Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek) du 23.5.2006 des « Dits du Meunier », j’annonçais déjà : « L’Ange et l’espion », recueil de fables, illustré+préfacé par Wolinski et Jacques Vergès, à paraître aux éditions Le Temps des Cerises...

2) ... qui a « été victime, dans la nuit du 18 au 19 mai (2006), d’un cambriolage étrange. Les visiteurs s’en sont pris aux disques durs des ordinateurs qui contenaient tous les livres en préparation (notamment ceux de la prochaine rentrée littéraire), notre correspondance électronique ainsi que de nombreux dossiers de la société... » signé Francis Combes, Directeur du Temps des Cerises

3) En galimatias juridico-asterixien, nolens volens signifie que l’on veuille ou non, de jure : de droit, speculator : espion (reconverti aujourd’hui en spéculateur ?) et moriturus : destiné à mourir.

4) Article 175 des lois coordonnées sur les S.C., Services de Contre-espionnage : L’association momentanée est celle qui a pour objet de traiter, sans dénomination sociale, une ou plusieurs opérations de (contre-)espionnage détricotées. (ceci est une parodie... Et honni soit qui mal y pense !)

5) Citations de Borgès, Barrès, Leroux, Astier de la Vigerie, Huxley, Michaux, Staline, Swift, Zweig, Labiche, Dulles, Gorki et bien d’autres.

6) Sur www.letempsdescerises.net/noyau/index.php ?menu_id= 20&type=livre&idLivre=731

Giulio-Enrico Pisani

mardi 5 mai 2009