Reflets de New York à la Galerie « Espace 1900 »

Le fait que le titre original de cette exposition photographique peu commune de François van Bastelaer soit « Reflections of New York » (1), ne peut qu’encourager notre réflexion sur ce splendide collier de regards réfléchis par celle qui fut longtemps la première mégalopole et qui en reste encore l’archétype. New York et particulièrement Manhattan : la ville par excellence avec ses foules, son fracas, ses gratte-ciels, ses rues (streets) souvent ignorées du soleil, ses vastes avenues pulsantes, trépidantes, frénétiques même, sa mer de tôles roulantes et rutilantes, mais aussi ses parcs, ses lumières, ses mystères, ses petits squares romantiques, ses coins interlopes, son Village, ses gratte-ciels et j’en passe ! New York, la cité des cités, vous est présentée aujourd’hui à la Galerie « Espace 1900 » (2), comme vous ne l’avez jamais vue.

Et le galeriste de préciser dans son communiqué qu’« à travers le filtre des reflets, la moindre flaque devient une fenêtre sur un monde nouveau, la plus petite vitrine un tableau moderniste ; un simple miroir ouvre une porte plongeant au plus profond de la cité. Le réel n’est plus tout à fait le même et Manhattan apparaît différente. « Reflections of New York » fait découvrir au spectateur une ville (...) différente, presque virtuelle. Un peu comme si une cité parallèle s’offrait, furtivement, tel un monde caché ! » Et autant pour cette exposition, car l’artiste ne se contente habituellement pas de cet unique point de vue, disons réfléchi, qu’il nous fait découvrir aujourd’hui, nouvel aspect de La ville. Celle-ci est en effet omniprésente dans ses créations. Et de ses précédentes vues, comme « Brussels by light », présentée en 2009, « Les amoureux de Central Park », ou « Manhattan et le Brooklyn bridge by night » visibles ailleurs sur Internet, le démontrent.

Cette série bien particulière, que François van Bastelaer présente actuellement à l’Espace 1900, est sa manière, assez atypique est-il vrai, de nous prêter ses yeux, son regard donc, à travers le prisme de sa perception de la vie et de l’architecture new-yorkaise. « Photographe amateur », nous confie-t-il, « j’aime me promener dans les villes à la recherche d’images qui me touchent. Je fonctionne à l’intuition et au coup de coeur. J’aime les photos qui dégagent une émotion. Je suis heureux si mes sentiments transparaissent dans mes images ». Mais ce n’est pas tout, loin de là. Car sa dynamique, sa finesse de perception et son empathie avec l’homme et ses ouvrages, qu’il exprime avec une certaine complicité, mais sans esprit critique, excède grandement les simples coups de coeur d’amateur, aussi doué et éclairé soit-il. On est un peu plus dans le BCBG que dans le Weegee (3), c’est vrai, mais le raffinement dans sa recherche et l’incontestable réussite esthétique de ses tableaux photographiques placent François van Bastelaer dans un tout autre registre.

Très humains pourtant dans « American dream », « Femme dans l’escalier » ou « Départ immédiat », romantiques dans « Aube aquatique » et « Rendez-vous », les deux à la fois dans « Romantic park », ou purement mécaniques dans « Je n’ai besoin de personne » et « Last exit to Brooklyn », ses reflets se reflètent en nous et nous interpellent. Oserais-je vous dire, sans vouloir vous influencer, amis lecteurs, que mes préférés sont « Belle au bois dormant » et « Full frontal », deux chef-d’oeuvres marquant l’un le repos, l’autre le mouvement, c’est à dire les deux contraires, les opposés, les deux faces du New-York way of life. Je m’y arrêterai un instant. « Belles au bois dormant » est un portrait – retourné – de toute beauté des deux tours style baroque anglais du San Remo Building ou, plutôt, de leur reflet dans les eaux du « lac » de Central Park, au bord duquel se dresse cet immense immeuble résidentiel du début des années 1930. (4) L’ensemble architectural (véritable cité dortoir de luxe) qui se réfléchit au crépuscule dans le miroir frémissant de l’étang à travers et par-dessus les arbres qui en bordent la rive, donne justement cette impression d’île de paix, sécurité et sérénité au milieu des brisants d’un chaos citadin qui viendraient se fracasser contre sa quiétude horizontale.

À mille lieues (symboliques) de la tranquillité de Central Park, du miroitement de son lac et de ses « Belles au bois dormant », nous trouvons à présent leur contraire : « Full frontal ». Saisie sur le vif, une jeune femme élégamment vêtue se hâte en direction d’un sémaphore au milieu d’un carrefour désert traversé par un taxi jaune. Deux des panneaux fixés au sémaphore indiquent E 14 Street et 4th Avenue. Un grand immeuble brun occupe tout le côté droit, et une vaste paroi vitrée ou vitrine, côté gauche permet à toute la scène de se dédoubler, ses figurants convergeant avec leurs répliques réfléchies. Dans cette nouvelle scène fictive l’élégante jeune femme semble courir à une inévitable collision avec sa jumelle optique. Contrairement à un grand nombre d’autres travaux de l’expo, où il montre principalement, voire exclusivement le reflet du modèle, François van Bastelaer présente ici l’original, simultanément au reflet, en un ensemble « débout ». Résultat : la verticalité, les diagonales de fuite et le mouvement de la jeune femme évoquent la hâte, le stress, l’impatience, le temps qui s’envole.

Certes, presque toutes les photos de l’exposition sont géniales. Je pense notamment à cet homme en costume cravate qui téléphone dans « Déconnexion » (le reflet brisé, le contraire de la connexion !), à « stairway to heaven » (une allusion à l’échelle de Jacob ?), à « Silver City » et à bien d’autres. Et ce qui est remarquable de nos jours, où les photographes disposent d’innombrables outils techniques et numériques de modification, retouche et truquage, c’est le naturel des prises de vue, qui ne doivent leur magie qu’à la découverte et à la saisie à un moment donné, d’un sujet et d’un cadre soigneusement choisis par l’artiste. « Mes photos ne sont pas le fruit d’effets savamment pensés », explique François van Bastelaer. « J’aime que la ville me propose ses propres truquages, naturels, sans autre artifice que la conjonction spontanée des événements. Ce sont ces images éphémères que je tente de saisir pour les offrir au regard de chacun. Le reflet disparaît alors pour devenir une nouvelle réalité. »

De François van Bastelaer, nous apprenons par la galerie (et Internet) qu’il est né en 1964, vit à Kraainem dans le Brabant flamand, est directeur d’antenne de RTL TVI et gère l’autopromotion, le design et la continuité des trois chaînes télé du groupe RTL en Belgique. On lui doit notamment le design du journal télévisé ou les campagnes d’image « You are watching RTL TVI » qui ont marqué la communication de la chaîne en matière de série événements. Tout un programme donc... qui ne l’empêche nullement de se s’adonner à sa grande passion : la photographie. Auteur d’abord de photographies d’illustration, il a entamé avec le concept de « Reflections of New York » une nouvelle démarche plus artistique, peut-être plus intériorisée et – sans mauvais jeu de mot – réfléchie. Oui, peut-être, mais comment savoir ? Les reflets de ses perceptions via ses yeux et son objectif nous dévoilent-ils vraiment sur papier ses réflexions d’artiste ? Certaines sans doute ; toutes, sûrement pas. Affaire, pardon, artiste à suivre !

*** 1) Voir aussi sur www.reflectionsofnewyork.com.

2) Galerie Espace 1900 – 8 rue 1900 (entre rue Glesener et place de Strasbourg), Luxembourg gare, ouvert les jours ouvrables de 8h30 à 12h30 et de 14h30 à 18h30. Exposition jusqu’au 30 octobre.

3) Pseudonyme d’Arthur Fellig, photographe américain (1899 – 1968)

4) Voir notamment le site http://fr.wikipedia.org/wiki/San_Remo_Apartments ou, mieux encore, si vous lisez l’anglais, le site http://en.wikipedia.org/wiki/ The_San_Remo plus détaillé et mieux documenté.

Giulio-Enrico Pisani

samedi 8 octobre 2011