Filip Markiewicz : «Sacrifice Bank» chez Beaumontpublic

Un souffle d’espoir pour l’Union Européenne? Peut-être et je me dis que, tant que Marienland Pologne et Marienländchen (1) Luxembourg verront l’émergence d’artistes aussi contestataires, frondeurs, iconoclastes et doués que Filip Markiewicz, la jeunesse européenne a encore du répondant et Roland Gelhausen (2) peut continuer à «cabarétiser» en rond. Mais il n’y a pas que la religion qui en prend aujourd’hui pour son grade chez Beaumontpublic (3) sous la férule – en fait sous le crayon – de Filip Markiewicz. L’establishment, le capitalisme, le conservatisme, les manipulations historiques, le patriotisme, les politiques et l’uomo qualunque, tout y passe. Et il y en a peu qui n’en prennent pas pour leur grade, ne s’étalent ou se tordent dans ses dessins, comme dans des bassins d’acide acétique révélateurs... de toutes sortes de turpitudes, tragédies et – last but not least – de la connerie ordinaire.

Filip nous explique que «Au-delà de la connotation financière, le titre «Sacrifice Bank» peut aussi faire référence au thème de l’archive, en posant la question, si le sacrifice ne serait pas ici une banque d’images universelles destinées à la capitalisation de l’âme?». Et pourquoi pas le sacrifice des laissés au bord de la route, ou sur la rive du fleuve de la globalisation, là où tout un chacun paie son obole aux passeurs de la finance pour qu’une petite minorité atteigne la rive de la prospérité? Et Filip d’ouvrir sa présentation par le «…questionnement sur l’origine de l’éthique du travail et du capitalisme du sociologue allemand Max Weber, en démontrant que «l’esprit du capitalisme est issu de motifs religieux»…». Mais à quoi bon discourir? L’art est fait pour être vu. Les idées projetées par le crayon magique de l’artiste sur des feuilles 45 x 35, 150 x 185, 150 x 216, 150 x 250, ou 266 x 250 cm, véritables fresques, où le spectateur accède à une page d’histoire critique comme dans les représentations intemporelles d’un Jérôme Bosch ou d’un Diego Riviera, les idées donc, y sont parfaitement illustrées.

Des philosophes, poètes, fous mystiques, écrivains, psychologues, voire l’être humain en général et, au bout du compte, la possible apocalypse, accompagnent entre parenthèses (vous comprendrez sur place) bonne part de ses titres à l’humour souvent corrosif. Quoique... l’imagerie de Philip suggère, mais n’entraîne pas absolument une attitude critique, mais plutôt un constat, ou une série de constats, parfois entremêlés, souvent liés, toujours interactifs. Voyez donc ces monstrueux billets de 5,- Wounds (Blessures) émis par la «Sacrifice Bank», ou bien celui de 5,- Plaies de l’«Économie de la faim», où un enfant martyre, couronné d’épines et flanqué de deux têtes de mort, remplace quelque auguste Lincoln sur un billet de 5,- Plaies... Ah, l’étrange devise, ignorée des agences de notation! J’allais oublier les autres textes – très significatifs – figurant sur ce billet de banque placé par l’artiste sous le «patronage» d’Oscar Wilde; mais les voici tous ensemble: «Habeas Corpus» / «Les Cinq Plaies» / «The world is a stage, but the play is badly cast». (4)

D’autres titres sont tout aussi significatifs, comme «Sold out soul (Mensch)» où un homme décortiqué symbolise sa perte d’âme, ou «In Utero Patria», où un foetus surplombe un champignon atomique sous-titré One God, ou encore ce «Mrs and Mr Hitler» parrainés par Freud... Et Filip de nous entraîner sans trop de ménagements en noir et blanc, mais surtout en gris, au fin fond de notre subconscient collectif présent, passé et, peut-être, à venir. Puissant et léger tout à la fois, précis et rageur, enchanté/enchanteur, quoique sulfureux, quasi-surréaliste et teinté de symbolisme, le crayon de Filip nous donne comme l’impression que l’apocalypse n’est pas pour demain, mais qu’elle a peut-être bien déjà commencé...

Et malgré tout, je ne pense pas que vous sortirez de cet étalage lucide et douloureux tout à la fois, trop étonnés, malmenés, catastrophés ou bouleversés. Non, tout au plus légèrement troublés, tant l’horreur évoquée – avec une certaine retenue tout de même – par l’artiste, fait déjà partie de notre quotidien médiatique. J’ai déjà posé par le passé la question de cette actualité que les médias dominants lancent jour après jour à l’assaut de nos sens de plus en plus émoussés. Fatalement! Comment préserver autrement notre «heile Welt», notre meilleur des mondes possibles? Alors, dans quelle mesure Filip Markiewicz parvient-il à secouer notre inertie, à nous dessiller les yeux, à attirer notre attention sans technicolor ni tonitruances, mais avec la maestria graphique ou «matière grise» des grands dessinateurs, sur ce quotidien qui est le nôtre mais qui ne nous touche point... ou si peu? Réponse: il y parvient. Mais il nous appartient d’en tirer les conséquences.

De son côté, Filip Markiewicz n’est pas homme à traverser l’existence sans poser de questions et trouver, à sa manière d’artiste polyvalent, la manière d’y trouver des ré- ponses. Né ici au pays en 1980, il a bu l’art avec le lait maternel (5), a grandi en musique, maîtrise la guitare, a obtenu un master en arts visuels et histoire de l’art à l’Université Marc Bloch de Strasbourg et a fondé le projet musical Raftside. Il vit et travaille à Luxembourg et Berlin. Auteur, compositeur, musicien, dessinateur et plasticien, il a autoproduit depuis 1999 plusieurs albums situés entre post-rock et électro. En 2003 il fonde avec Karolina Markiewicz le «SALZINSEL Contemporary Art Magazine» et met en oeuvre de nombreuses installations visuelles et performances musicales. Quant à Raftside, il a intègré depuis 2007 six musiciens sur scène et s’est produit à de nombreux festivals, où le groupe a partagé la scène avec Placebo, Kaiser Chiefs et autres Daft Punk.

Pour le reste, mes impressions, y compris mes considérations sur les liens de son art graphique avec sa musique, ne varient que peu par rapport à ma dernière présentation dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 23 mars 2010 que vous pouvez lire dans les archives du journal, ou bien sur Internet sub www.zlv.lu/spip/spip.php?article2466. Mais rien ne vaut, bien sûr, amis lecteurs, une visite à la galerie et la symphonie de découvertes visuelles qui vous y attend. À découvrir sans faute !

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(1) Marienländchen, petit pays de Marie : surnom moqueur donné au Luxembourg à cause de la grande dévotion à la mère de Jésus Christ d’une fraction rétrograde de sa population, la Pologne pouvant être considérée en l’espèce comme sa grande soeur: Marienland (pays de Marie), les deux pays se retrouvant religieusement unis dans le culte moyenâgeux de la Vierge noire.

(2) Cabaretiste luxembourgeois, auteur du livre «Marienland ouni Filter», présenté dans la Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 10.11.2005.

(3) Galerie Beaumontpublic, 21A ave. Gaston Diderich, Luxembourg Belair; ouvert mercredi à samedi de 12 à 18 h; Filip Markiewicz expose jusqu’au 30 juillet.

(4) Le monde est une scène de théâtre, mais les acteurs sont mal choisis.

(5) Sa mère, née en Pologne en 1949 n’est autre que l’excellente artiste peintre Lidia Markiewicz, que j’avais déjà remarquée en avril 2005 lors du 20ème anniversaire du LAC au Rahm, puis en novembre 2006 et novembre 2008 lors d’expos individuelles, trois évènements que j’ai présentés à l’époque dans ces colonnes.

Giulio-Enrico Pisani

Sonnabend 2. Juli 2011