Barbara Paganin & Patricia Lemaire

Sculpture d’orfèvres à l’honneur chez Orfèo

« Les végétaux me fascinent depuis tou­jours, ainsi que l’unicité de l’être humain... » nous révèle Barbara Paganin, artiste vénitienne, qui présente sa nouvelle collection derrière les vitrines et au rez-de-chaussée de la galerie Orfèo (1) sous le nom de « foglia primordiale » (feuille primordiale). Se référant ensuite à la « Métamorphose des plantes » de Goethe, elle sem­ble évoquer, outre les imperceptibles mouvements de croissance, d’évolution et de mutation de la plante, son propre cheminement créatif et épanouissement d’artiste. Pre­nant donc appui sur les mé­tamorphoses de la nature et sur ses propres goûts et usant de son discernement, de sa créativité et de son talent comme leviers, elle transforme toutes sortes de matériaux comme le verre, le métal ou l’émail en ravissantes évocations du jardin et du potager.

Quoi d’étonnant dès lors, qu’elle se soit passionnée pour le chou-fleur, dont l’Italie est le plus important producteur d’Europe occidentale et dont la structure intérieure à l’aspect quasi-animal voire presque humain visible en cou­pe constitue un modèle aussi fascinant que variable. Les veinures de ses feuilles ne rappellent-elles pas celles de l’avant-bras, de la main du vieil ouvrier, tout comme sa coupe évoque les arborescences rénales et pulmonaires ? Barbara pratique l’imi­tation de la nature dans la conception et l’exécution avec un grand talent, qui va dans son exceptionnelle créativité bien au-delà de la pure con­ception intellectuelle. Et elle n’hésite pas à aller se noircir mains et visage dans les souffleries de verre et à transpirer tout son soul. On le réalise d’ailleurs pleinement en allant visionner sur Internet le site www.youtube.com/­watch ?v=0jPq6RE6Asw. Le film (hélas insonore) qui illus-tre, depuis le dessin initial jusqu’à la coupe achevée, son travail à Murano pour sa participation hors concours à la 7ème Mostra internationale de design « Graalglass Bianco Mis­tero » (novembre 2008), est aussi intéressant qu’é­lo­quent.

Et quel meilleur exemple avons-nous ici du génie de cette sculptrice en objets d’art et bijoux, que sa création « Halsreif, Armreif und Bro-sche » (collier, bracelet et Broche, les trois en un) en argent patiné !? Les trois éléments du joyau agencés l’un dans l’au­tre forment en effet un ensemble inspiré d’une coupe horizontale de chou et un objet décoratif extrêmement original que l’on peut pour ainsi dire effeuiller, afin de se parer de l’un, de deux, ou de tous ses éléments.

Ai-je évoqué tantôt Murano ? Quoi de plus normal ? Barbara Paganin est en effet née en 1961 à Venise, où elle vit et travaille (quelle veine !) à deux pas de l’île aux huit siècles de tradition verrière. Diplômée en sculpture à l’Aca­démie des Beaux-arts de Venise, elle est aujourd’hui titulaire de la chaire de conception d’art des métaux et d’or­fèvrerie à l’« Istituto Statale d’Arte » de Venise. Alors, en attendant votre prochain tour en gondole, n’hésitez pas à profiter, amis lecteurs, de son passage à Luxembourg !

***

Et cela d’autant plus que, faisant comme d’habitude chez Orfèo d’une pierre deux coups, vous y retrouverez cette autre remarquable artis­te, sculptrice d’objets décoratifs et bijoux, que je vous ai présentée dans notre bonne vieille Zeitung en juin 2006 : Patricia Lemaire. Déjà à l’époque, j’écrivais d’elle « ... c’est effectivement de véritables bijoux que ces sculptures, qui peuvent ici décorer une table, un guéridon, un buffet, une vitrine, là une poitrine, une gorge ou un poignet. Leur finesse me fait pen­ser, en plus moderne, cré­a­tif et féerique, moins classique en somme, mais tout de même, à des joyaux de Carl Fabergé (...) Anachronisme ? Certes non. L’art ne connaît pas le temps, et Picasso ne s’est-il pas exclamé devant les fresques de Lascaux, qu’on n’avait guère fait mieux depuis !? »

Patricia Lemaire affirmait également qu’elle créait des objets récits, dont le corps est à la fois le théâtre et l’acteur, et que, confrontés au corps, ils mettent en exergue ses caractéristiques, voire ses limites. À l’opposé de la plupart de ses pairs, elle ne travaille pas souvent les métaux précieux. Mais elle crée des joyaux aussi fins et précieux parfois que l’orfèvrerie, à partir de matériaux naturels : élé­ments végétaux, os, cuir, piquants d’oursin, coquilles d’es­cargot, corail... Souvent ses compositions se fondent dans des structures métalliques légères et finement travaillées.

Mais aujourd’hui, pour cette nouvelle exposition donc, l’artiste a privilégié le métal et notamment l’argent. Cependant, la solidité de ce matériau n’empêche nullement que la source d’ins­pi­ration principale de Patricia Lemaire reste la nature et particulièrement la mer, dont la pléthore de formes de vie dépasse l’imagination. Il en résulte un délicat équilibre entre résistance et fragilité, entre l’objet durable et l’apparence éphémère. À cet égard, les noms qu’elle donne à ses oeuvres sont particulièrement significatifs. Ses sculptures objets s’appellent par exemple “Trace d’un Ange”, “Ginko”, “Fond des mers” ou “Créature marine” et ses parures “Porter la lavande” ou “Porter l’air”. Certains de ces joyaux constituent avec leur socle ou support de merveilleux objets décoratifs d’inté­rieur – je pense entre autres à l’é­tonnant objet-pendentif “Lan­terne II” – dont on transforme l’apparence en lui empruntant la chaînette et le pendentif qui en font partie.

Née en 1968, l’artiste a étudié de 1987 à 1991 à l’École des Arts appliqués à Metz, Section « design d’ob­jets – environnement » et de 1991 à 1993 à l’École des Arts Décoratifs de Strasbourg, « Section objet – parure du corps ». Elle effectue en 1993 un stage d’échange international à Dublin et obtient son diplôme avec mention « Major de promotion » de l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg, ainsi que le Prix de la Ville de Strasbourg. Pour le reste de son CV – expos et réalisations – n’hésitez pas à visiter sur Internet le beau site sbac.clamart.free.fr/html/artistes/patlemaire.htm, mais, avant tout (ou tout de suite après) venez admirer les splendides créations de cette étonnante plasticienne à la galerie Orfèo.

***

1) Galerie d’art Orfèo, 28 rue des Capucins, près du Théâtre des Capucins, Luxembourg centre, ouvert de mardi à samedi de 10.30-12.30 et 14.00 - 18.00 heures. L’ex­position Barbara Paganin et Patricia Lemaire est ouverte jusqu’au 16 mai.

Giulio-Enrico Pisani

samedi 18 avril 2009