Beaumontpublic : Time Square

Voilà bien une exposition placée sous le signe de l’hiver ! À trois, au fond même seulement deux exceptions près, les couleurs sont parties en vacances abandonnant les salles de la galerie Beaumontpublic(1) aux blancs cassés, beiges, gris et autres mi-teintes. Exception : Ellen Kooi, dont les saisons joyeuses se moquent du calendrier.

Exposition collective au thème sibyllin, le Time Square de Beaumontpublic offre, loin du croisement de Broadway avec la Seventh Avenue, ainsi que des 42e et 47e rues ouest, au moins quatre artistes qui valent le déplacement. Les deux premiers,

Anna et Bernhard Blume

sont représentés par un fragment isolé et un peu tristement anodin de la géniale série « Art Abstrait : Constructivisme catholique ». Cette figuration d’un personnage anguleux ahanant sous ce qui pourrait être une croix, mais qui est en réalité un simple élément de construction, n’a en fait rien d’abstrait. Le couple Blume, que l’on pourrait qualifier d’artistes néo-constructivistes, s’y inspire, tout comme dans bien d’autres de ses oeuvres, du constructivisme allemand du premier tiers du 20ème siècle.(2) Ce talentueux duo inclut en outre dans ses scènes tellement d’humour et de finesse, qu’un critique d’art n’a pas hésité à les comparer au célèbre humoriste Loriot. Isolée, cette oeuvre se perd hélas un peu dans la grande salle de la galerie dominée par les deux splendides photographies grand format (100 x 172 cm) de la photographe hollandaise

Ellen Kooi.

Accrochées aux deux parois principales, ces deux éblouissantes féeries bucoliques se font face comme pour renvoyer le spectateur de l’une à l’autre en une sorte d’infini jeu de miroirs. Il n’y a pas de mots pour décrire la beauté surréelle de ces deux tableaux photographiques. Dommage qu’il n’y en ait cette fois que deux.(3) Il y a plus d’un an et demi j’écrivais « ... cette fée du Plat Pays nous aspire dans la profondeur de ses paysages aux teintes chatoyantes et nous en rend partie prenante. Reliefs saisissants, personnages (...) d’autant plus dramatiques qu’ils sont justement composés, horizons »hollandais« sans bornes, où le »voyeur« , devenu héros de la fable rejoint les »acteurs« , fatalement des seconds rôles ; toute la dramaturgie des photos d’Ellen Kooi concourt à nous remuer les tripes après nous avoir enchanté l’oeil et l’esprit ». Dans le couloir de la galerie, à gauche de l’entrée, une autre artiste, aussi jeune que prometteuse,

Gudny Gudmundsdottir,

qui nous vient d’Islande, voit exposer ses croquis architecturaux en éventail de ce qui pourrait être ici un théâtre surréaliste, là un avant-projet de labyrinthe futuriste, gris sur gris. C’est une découverte, pour moi en, tout cas, car elle a déjà exposé au Grand-duché en 2002 et plus précisément chez Nosbaum & Reding, avec les « jeunes artistes de Hambourg ». Du même coup je découvre les « (dé)constructions volontaristes de ses dessins aériens », comme on les appelait déjà en 2005 à la Galerie Asbaek de Copenhague. Également dans le couloir, mais aussi dans la bibliothèque face à l’entrée,

Roland Quetsch

est de retour chez Beaumontpublic avec ses sempiternels feuillets à croquis vaguement humoristiques, ainsi que – nouveauté ! – un grand tableau passablement baroque en acier, toile, bois et acrylique, baptisé « Pretty random painting’ A+2008 », qui rappelle un élément de cloison de jardin en lames de bois croisées. De retour dans la grande salle, nous pouvons admirer un portrait exécuté de main de maître par

Filip Markiewicz.

Son modèle n’est autre que Marie-Claude Beaud. La voilà qui après avoir quitté, selon blog Laure Tixier, « avec le sentiment du devoir accompli » la direction d’un MUDAM qui s’élève en un noble »understatement«  architectural, toujours selon blog Laure Tixier, « aux antipodes de certains des traits pénibles, pour ne pas dire puants, du petit monde de l’art contemporain... », apparaît, pour ainsi dire nolens volens, en effigie, chez Beaumontpublic. Admirable ironie ! Quant aux trois derniers artistes de cette exposition collective,

Yves Netzhammer, Edmond Oliveira et Su-Mei Tsé,(4)

il se fait que cette fois je ne me situe pas vraiment sur la longueur d’onde de leurs réalisations. Ça ne signifie pas grand-chose, bien sûr, mais ne voulant pas dénigrer ce que je ne comprends pas, je me contenterai de m’en remettre à la présentation de la galerie, dont voici le texte : « La vidéo d’Yves Netzhammer ‘Furniture of Proportions’ 2008 nous rappelle sa présence (...) dans le pavillon Suisse à la Biennale de Venise 2007 ! une suite d’objets et de personnages manipulés par notre histoire à une vitesse vertigineuse. Edmond Oliveira poursuit froidement sa recherche de la vie très réelle d’un monde virtuel. (...) Su-Mei Tsé quant à elle s’intéresse aux arrêts sur un moment et la multiplicité des résultats ainsi possibles. Y entrent en compte les arrêts sur l’histoire, le son, la respiration. Comme les échos qui paraissent parfois onduler en avant et en arrière, ces anticipations psychologiques sont la preuve d’une cogitation minutieuse et d’une réflexion bien pesée. » À vous de juger, amis lecteurs !

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1) Galerie Beaumontpublic, (www.beaumontpublic.com/), 21A avenue Gaston Diderich. L’exposition est ouverte jusqu’au 21 février.

2) Sur le constructivisme allemand, lire aussi mon article dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 3.1.2006 : « Karl Waldmann et le Constructivisme – Exposition autour d’une énigme »

3) Pour une présentation plus complète d’ Ellen Kooi et sa précédente expo chez Beaumontpublic, v. mon article dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek du 3.5.2005

4) Sur la remarquable (cette fois pour moi incompréhensible) artiste qu’est Su-Mei Tse, lire notamment mes articles du 14.4.06 et 3.4.08

Giulio-Enrico Pisani

samedi 10 janvier 2009