Printemps à la Galerie Schortgen
avec Jürgen Lingl-Rebetez

Le 13 mars 2008 – nous attendions impatiemment le printemps – je vous présentais déjà dans notre bonne vieille Zeitung l’extraordinaire monde animalier de Jürgen Lingl-Rebetez. La galerie Schortgen (1) exposait à l’époque ses sculptures ensemble avec les oeuvres d’art de ce graphiste, dessinateur et peintre de grand talent qu’est Bodo W. Klös. J’étais donc obligé de radiner quelque peu avec l’espace accordé à chacun des deux artistes. Aussi est-ce aujourd’hui pour moi un vrai bonheur, que de pouvoir consacrer davantage d’attention et de place au génial sculpteur, mais aussi dessinateur, peintre et graveur, qu’est Jürgen Lingl-Rebetez.

Ses sculptures d’animaux, l’artiste les crée dans le bois quasiment brut, à partir du bloc, de la poutre, du madrier, bois à peine équarri, affiné ensuite à la caséine et relevé de quelques touches de couleur. Et voilà que s’anime devant nos yeux éblouis tout un bestiaire comprenant des chevaux, des vaches, des taureaux, des rats, des chiens, des corbeaux, des hiboux, des ours, des lions, des coqs et j’en passe. Cependant, tous ces animaux, loin de représenter une collection d’habiles oeuvres manufacturées, conservent toute leur individualité. Aucun ne ressemble à son congénère ou semble sorti du même moule. Chaque animal donne plutôt l’impression d’avoir fait partie intégrante d’un matériau où il aurait été inclus par quelque sortilège, ou, la nature formant un tout, d’en avoir toujours fait partie. Idem pour ce qui est de ses sculptures humaines. Lingl-Rebetez serait somme toute le magicien qui aurait découvert ses modèles dans leur prison ligneuse avant de les en libérer. Aurait-il pénétré le secret de l’harmonie universelle ?

Ses créations, écrivais-je naguère, jaillissent d’ailleurs en un expressionnisme tellement proche de cette harmonie, qu’il dépasse en présence et caractère toute approche d’une fidélité servile au modèle. C’est qu’elles von bien au-delà de la réalité possible. Et les nouvelles réalisations de l’artiste nous le confirment. Et je le confirme, moi aussi... à une nuance près, c’est que je remplacerais aujourd’hui le terme de « réalité possible », par « possible » tout court, ma conclusion restant toutefois identique. C’est-à-dire que l’émotion suscitée par ces représentations débordantes de vie va loin au-delà du sentiment d’admiration suscité par la contemplation d’un beau travail artisanal impec-cablement achevé.

J’avais déjà été étonné de voir, lors de sa précédente exposition, comment Lingl-Rebetez pouvait à la fois privilégier dans sa sculpture le travail à la tronçonneuse et réaliser des formes d’un naturel, d’une expressivité et d’une finesse à peine croyables. Mais il n’y a pas que sa sculpture. Et c’est justement là, aujour-d’hui, dans son dessin, dans ses gravures donc, qui n’étaient pas exposées l’an passé, que j’ai trouvé la clef de cette singularité. Car le mystère n’en est plus un, dès que l’on voit ses gravures, où maîtrise, harmonie et sûreté du trait placent notre artiste sur le même niveau que les grands maîtres de la Renaissance, du Classicisme et même du 20ème siècle. Un auteur de science-fiction historique n’étonnerait personne en installant Lingl-Rebetez à la table de Grünewald, Dürer, Michel-ange, da Vinci, Doré, Picasso, Dali et Ségéral.

Quoi qu’il en soit, Lingl-Rebetez peut avoir des préférences, comme la sculpture, mais, comme tout véritable artiste, il n’exclut aucune expression artistique. Aussi, contrairement à ce que l’on prétend dans de nombreux sites Internet qui le citent, refuse-t-il d’être catalogué « sculpteur animalier sur bois ». Polyvalent, il a, même en sculpture, travaillé sur bien d’autres supports, comme le bronze. Il m’avait d’ailleurs déjà confié lors du précédent vernissage : « J’aime également peindre, ou pratiquer la gravure et, tout en restant dans le registre figuratif, représenter tous les sujets possibles, comme des personnes, des nus ou des paysages ».

C’est peut-être ce qu’il a voulu nous démontrer avec cette nouvelle exposition plus complète, quoique loin d’être exhaustive, de ses oeuvres. Et voilà qu’à son charmant « parc » animalier sont venus s’ajouter des grands tableaux postimpressionnistes représentant de arbres dont on croit entendre bruire le feuillage et des nus de femme à la fois sobres, pleins de vie et débordants de sensualité. Le clou de l’expo – très discret, trop discret, mais clou quand même – est à mon avis constitué par une série de gravures d’une finesse, d’une justesse de trait et d’une expressivité graphique à vous couper le souffle. Disponibles en tirages limités à 50, chaque exemplaire étant numéroté par l’auteur, ces gravures sont exposées aussi bien encadrées et accrochées que sur planches libres.

Jürgen Lingl-Rebetez nous apprend qu’il est né en 1971 en Bavière, qu’il a étudié la sculpture sur bois et qu’il s’est installé il y a une petite dizaine d’années comme artiste indépendant en Charente Maritime peu après avoir obtenu son « Brevet d’État de Sculpteur sur Bois » auprès de Maître Hans-Joachim Seitfudem. Depuis, il n’en finit pas d’aligner les expositions, aussi bien en Allemagne, qu’aux Pays Bas, mais surtout en Belgique et en France. Quant aux prix et distinctions, il en a récolté davantage en six ans que la plupart des artistes durant toute leur existence. 1er Prix de sculpture Salon d’Art International à Angoulême en 2001, il obtient en 2002 la Médaille d’Or au 26ème Salon des Artistes Animaliers à Bry-sur-Marne et le 1er Prix de sculp-ture de la ville de Marennes, en 2003 le Prix Paul-Louis Weiller à l’Académie des Beaux-arts à Paris - Institut de France et en 2005 le Prix Edouard-Marcel Sandoz pour l’ensemble de son oeu-vre animalière, prix que le journaliste Pascal Vallade de Sud Ouest Gironde, qualifie dans son blog (26.10.2007) de véritable »Nobel« de la sculpture. Toujours en 2005 il est distingué par le Prix de sculpture Paul Belmondo, le Grand Prix de la ville de Bourges et en 2006 par le « Coup de coeur sculpture » du guide des Galeries Art moderne et Contemporain Paris et Régions Bill’art, ainsi que par le Prix Jeune Créateur au Festival Animalier International de Rambouillet. Ce qui est remarquable, amis lecteurs, c’est que tous ces honneurs et la célébrité qui en résulte n’empêchent point ce grand artiste de venir et de revenir chez nous, au Luxembourg, nous faire admirer son travail. Sachons donc profiter de l’aubaine !

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1) Galerie Schortgen, 23 rue Beaumont (parallèle Grand rue) Luxembourg centre. Expo du mardi au samedi 10,30 – 12,30 et 13,30 – 18,00 h. jusqu’au 7 mai.

Giulio-Enrico Pisani

samedi 11 avril 2009