Jerzy Ruszczynski entre deux mondes... chez Michel Miltgen

Serait-ce avancer des extrapolations fantaisistes que de situer le fascinant mélange de pop art psychanalytique et de surréalisme qui caractérise les créations de Jerzy Ruszczynski dans le prolongement de cet immense précurseur du surréalisme que fut Jérôme Bosch ? Non, certainement pas. Les deux sont nés au milieu de siècles tragiques. Ils traînent derrière eux, l’un les ténèbres du Moyen-âge que la Renaissance transformera en feu et sang, l’autre un regard pessimiste sur ce nouveau millénaire qui succède à un XXème siècle de l’horreur. Né le 26 septembre 1953 à Olsztyn en Pologne, Jerzy Ruszczynski a commencé à peindre dès l’âge de huit ans et son premier grand modèle fut – qui le dirait aujourd’hui ? – Rubens. Ensuite il étudia pendant trois ans la peinture et le dessin avec le professeur Kochanowski à la Maison Provinciale de la Culture d’Olsztyn et deux années de plus avec le professeur Hudyka.

En 1979 il achève son lycée et obtient le diplôme de certificat de fin d’études. Mais l’essentiel de sa culture artistique il l’acquiert en étudiant l’histoire et la philosophie des compositions des grands maîtres comme Delacroix, Pollock, Cybis, Strzemiński, Witkacy, Dubuffet, Wols, de Klee, Pankiewicz, etc.... Quant à son inspiration, la Galerie Michel Miltgen (1) nous explique dans sa présentation, qu’il la puise dans son besoin de découvrir le rapport entre deux mondes : interne et externe. L’artiste rechercherait à priori la création d’une communication humaine en signes bien visibles. Mm... Vraiment ? De toute façon, cette première étape est tôt dépassée par la suivante, elle-même provisoire : le besoin de montrer les rapports psychologiques existant à l’intérieur d’un cerveau humain, pour essayer de communiquer avec un récepteur par une série de signes visibles. Des graffitis, voire des textes complets viennent ici ou là corser l’expression picturale de ses tableaux ou fournir quelque clé, qui n’en accroissant que davantage le mystère... qui reste entier. Je m’explique.

J’ai longtemps hésité à employer le terme « pop » en relation avec l’art de Rusz-czynski, car la gaieté et la superficialité, voire le kitsch, caractéristiques de ce que l’on appelle communément « pop art » y sont souvent absents ou n’y apparaissent qu’à l’état de traces. C’est en effet une erreur fondamentale de considérer qu’un art populaire doive être nécessairement superficiel et frivole comme le mouvement de ce nom lancé dans les années cinquante par Hamilton et Paolozzi et culminant avec Warhol ou Lichtenstein. Les Jérôme Bosch tout comme les Breughel – et particulièrement Breughel d’enfer (2) – en sont la meilleure preuve. Il est vrai d’autre part que toute tentative de classification et catégorisation d’un artiste du niveau d’un Ruszczynski est vouée à l’échec, car sa personnalité se singularise nécessairement et transcende tout comparant. Reste la parenté, même lointaine. Et là, à travers les relations souvent à peine décelables de l’influence, de l’admiration, de l’émulation et de l’apprentissage – tout artiste, écrivain ou philosophe porte en lui nolens volens la somme des oeuvres qui l’ont précédé – il est possible de discerner de lointaines ascendances ou autres proximités spirituelles.

Outre à Bosch et aux Breughel, me viennent aussi à l’esprit les Dürer, Grünewald, Goya, Munch, Kubin, Maël Nozahic ou Damien Deroubaix (3), mais également des poètes, compositeurs et écrivains comme Dante, Lautréamont, Poe, Bizet, Carl Orff, Lovecraft et à tant d’autres, pour qui la création est souvent le reflet de paysages, passions et sentiments jaillis du subconscient. Ces solfatares, ces éruptions, ces geysers de l’âme ne sont toutefois pas tout. Encore faut-il les rendre accessibles à l’esprit sensé, au bon sens commun, à vous et à moi, et non seulement au psychologue, au philosophe ou au magister artium. Tous n’y parviennent pas. Ainsi que la galerie nous l’explique dans une phrase que je cite plus haut, le fil d’Ariane qui réunit le spectateur à Ruszczynski et à travers lui aux artistes que je viens de citer, c’est justement ce besoin de découvrir le rapport entre deux mondes : interne et externe. Cependant, il ne suffit pas de descendre aux enfers, ces tréfonds de l’esprit, encore faut-il, comme Ulysse, Perséphone, Thésée, Orphée, Énée, Dante et autres Virgile, en revenir et ouvrir ces portes mystérieuses sur lesquelles Freud, Jung, Lacan et compagnie se sont cassés les dents.

En effet, ni la raison, ni l’analyse logique, ni la perspicacité rationnelle, ne peuvent éclairer ces abîmes, en avoir raison ; seul la poésie, la musique et les arts graphiques en sont capables. « Je m’attache à la réalisation d’un plan en recréant ce qui m’entoure, puis je me lance dans une psychanalyse de celui-ci, c’est la phase recherche. Je crée une esquisse et je m’y plonge en examinant ma psyché et par ce biais, ma réaction à l’ensemble des réalités » confirme en effet Ruszczynski cité par l’artiste Jeff Roland. (4)

Les techniques picturales de notre artiste sont multiples et vont du simple dessin à la peinture acrylique la plus vive. Il pratique aussi bien le monochrome, que le camaïeu ou le contraste violent. Tout dépend de ce qu’il découvre au cours de ce dramatique processus interactif – je dirais presque combat – qui se déroule devant sa feuille ou sa toile entre son introspection et ses forces créatives. Point n’est besoin d’entrer dans le détail de ses travaux. Le plaisir ou l’intérêt que suscite telle ou telle autre oeuvre chez le spectateur est essentiellement une affaire de goût, car toutes sont excellentes, de composition harmonieuse – un brin démoniaque tout de même – et exercent sans exception un étrange magnétisme. Et, si personnellement je préfère ses petits formats et ses sépias, j’ai tout de même été fasciné par l’ensemble de l’exposition.

***

(1) Galerie d’Art Michel Miltgen, 32 rue Beaumont, Luxembourg centre. Ouvert lundi 14-18 h, mardi vendredi 10-12,30 h & 14-18 h / samedi 9,30-12,30 h & 14-18 h.- Expo Jerzy Ruszczynski jusqu’au 23 avril.

(2) Pieter Breughel le jeune, dit Breughel d’enfer (1564-1638)

(3) Damien Deroubaix, voir mon article dans notre Zeitung sur www.zlv.lu/spip/spip.php ? article4632

(4) Sur son blog www. jeffroland.com/tag/Eugeniusz%20Kochanowski

Giulio-Enrico Pisani

mercredi 6 avril 2011