Migrations / Mutations à la Galerie Schweitzer

S’il n’est déjà pas évident pour moi d’affronter en une seule et même exposition trois photographes aux personnalités aussi marquées et différentes que Jacques Bosser (1), Tom Drahos (2) et Laurence Demaison (3), imaginez un peu la gageure que ça représentait pour Lucien Schweitzer et son équipe ! (4) Mais, le pari une fois tenu, le moins que l’on puisse dire, c’est que la réussite est au rendez-vous. Dès l’entrée et l’espace 1 nous nous voyons confrontés à de vastes et chatoyants portraits d’un réalisme époustouflant. Parfaitement théâtrales, les mises en scène photographiques de Jacques Bosser comportent juste ce qu’il faut d’éléments dissonants pour intriguer sans choquer. Plutôt, dirais-je, qu’ils étonnent et troublent, ces tableaux qu’il qualifie d’« interférences culturelles ». Les juxtapositions qui les évoquent, comme dans sa série « Wax Spirit », l’artiste nous en dévoile le fin mot dans son site : « ... C’est l’histoire coloniale de l’Europe et le temps postcolonial des indépendances qui défilent à travers une représentation de portraits faisant référence aux peintures européennes de pouvoir... ». Plutôt qu’une mutation culturelle, l’artiste dépeint des superpositions et des collages dont il met en doute l’harmonie en relevant leur côté absurde, ubuesque même. Voyez donc cette femme blanche blanchie façon geisha à l’expression adamantine, trônant entre deux médaillons du président Kabila souriant au milieu d’une étoffe à motifs floraux ! Et que dire de cette femme noire mal blanchie à perruque blonde, mi-nue sous un tissu imprimé de médaillons Marie Sacré-coeur et textes religieux naïfs en rapport ?

Dénonciation comparable dans la série « Vierges », où des écolières blanches ou noires au regard allant de l’innocence apeurée à l’indifférence glacée brandissent machette, pistolet ou kalachnikov. Splendide et terrifiant. Quant à la série « Heol », sa symbolique est moins évidente. Que signifie la sardine entre les ravissantes lèvres de cette belle orientale... vierge ou veuve ? Va savoir ! J’aime par contre moins la série « Sakura Viper », où des réalisations photographiques pourtant fastueuses sont quelque peu gaspillées sur une Charlotte Rampling déguisée en Rônin ou Samouraï. Le ridicule y atteint le zénith lorsque la célèbre et par ailleurs remarquable actrice dégaine un redoutable tachi d’un bras droit plutôt accoutumé au tennis.

Mais il est temps à présent de nous tourner vers l’espace 2, où nous attend une vieille connaissance. C’est en novembre 2005, que je découvris et vous fis découvrir Tom Drahos. Je me souviens encore que Lucien Schweitzer semblait se demander à l’époque si l’expo qu’il présentait, S.O.S., était « ... un cri, un appel au secours ou plus simplement un constat traitant le support photographique comme un mur d’écrans... ». Aujourd’hui les mots du galeriste ont changé, mais le constat reste le même et, si possible, plus proche encore de ce que présente l’artiste. Explorateur, il l’est sans doute, ce grand « photographe » de la toile, mais il semble être aujourd’hui encore moins critique qu’il y a trois ans et demi. En effet, ses « Caléidoscopes » éclairent de manière esthétique, mais pas vraiment sentie, une humanité du sud et de l’orient paraissant tout heureuse de ses contacts caricaturaux avec l’occident. Aucune souffrance, aucun mécontentement visible, sur ces visages béats ou enjoués d’Érythréens, d’Indiens, de Namibiens, de Boliviens ou de Japonaises ! Le miséreux indien censé penser « Je suis très heureux de vous rencontrer » ou le fermier Abyssin parlant d’envoyer des mails, ont un relent folklorique-yabonbanania-néocolonial édulcoré qui n’a de vraiment intéressant que l’esthétique. On peut toutefois se demander si, tout en n’ayant rien perdu de l’exceptionnelle qualité de ses compositions et de ses larges écrans à facettes, Tom Drahos ne serait pas en train de glisser petit à petit vers le politiquement correct. À moins qu’il ne joue au plus fin avec le spectateur, à qui il laisserait la liberté de comprendre l’oeuvre façon Épinal, ou bien au 2ème degré, au choix ? Effectivement, quand dans « Japan » des bandes de collégiennes sexy et provocantes vous lancent des « comme c’est amusant » ou autres « c’est une si belle histoire », ça fait un peu cartes postales pour touristes naïfs. Mais on ne peut s’empêcher de penser que d’autres touristes, venus exprès « pour », sauraient fort bien de quoi il retourne.

Le meilleur, je l’aurai cependant laissé pour la fin. Les travaux que je trouve en effet les plus intéressants dans cette exposition, sont sans doute ceux Laurence Demaison, que nous découvrons dans l’espace 3 de la galerie. Et Lucien Schweitzer a bien raison d’affirmer dans sa présentation, qu’elle « est la seule des trois artistes (...) à explorer la relation avec son image, le rapport d’elle-même à son propre corps. Dévoilant pour nous une oscillation permanente entre dégoût et attraction, entre fascination et répulsion ». Je n’aurais pas dit mieux et ne connais personnellement aucun (ni aucune) artiste photographe qui aura été aussi loin dans la « radiographie » de ses attitudes physiques et l’analyse de ses potentialités formelles. À ma connaissance, nulle part un corps de femme n’aura été autant déformé, tordu, décomposé, dévoilé en image et poussé jusque dans les derniers retranchements de sa psyché, voire livré à des allégories sanglantes.

Mais en même temps, ce même corps se voit sublimé, idéalisé, transcendé, redevient sensuel, se fait rêveur, balance entre l’abstrus, le poétique, se veut ici charnel, là onirique, ailleurs terre-à-terre. Et, en prime, Laurence Demaison accompagne ses études – toujours en noir et blanc – de légendes parfois mystérieuses, ailleurs d’un humour assez particulier. Je pense notamment à son superbe quadriptyque « Saute d’humeur » ou à ses incroyables expressions dans « C’est lavis ». Son « Ondes » par contre, sorte d’Ophélie uniquement vêtue d’eau et son triptyque « Belladones » ajoutent à un certain mystère un halo romantique en diable. Á découvrir donc, sans faute, tout au long de ce mois d’avril qui vous en mettra plein la vue !

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1) www.jacquesbosser.net/

2) http://t.drahos.cdrom. free.fr, http://tom.drahos.free.fr, http://tom.drahos.editions.free. fr

3) www.laurencedemaison. com/

4) Galerie Lucien Schweitzer : 24, Avenue Monterey (entre le parc de Luxembourg et le boulevard Royal) mardi à samedi de 10 à 18 h. Expo Migrations/Mutations jusqu’au 30 avril.

Giulio-Enrico Pisani

mardi 7 avril 2009