Regards sur la poésie du XXe siècle

Tome I

Regards, c’est bien le mot qui convient à ce formidable ouvrage qui, loin de toute compilation systématique, encyclopédique ou même anthologique, éclaire de ses lumières le bois enchanté des poètes du XXe siècle, grâce à au moins autant de phares découvreurs de beauté. Trente-deux poètes s’y livrent justement aux regards passionnés de 33 écrivains, poétologues, voire poètes et s’ouvrent par là comme rarement au lecteur. (1) Aussi fasciné par les présentations peu conventionnelles des auteurs que par les différences et l’originalité de leurs approches, ce lecteur-découvreur va de surprise en surprise. Rien de répétitif, de programmé, d’uniformisé, d’harmonisé dans ce jardin anglais de travaux résultant de cheminements individuels originaux qui témoignent peut-être plus de l’optique, certes fondée, mais subjective, des auteurs, que de l’esprit des poètes « cibles ».

Car le l’amateur sagace ne manquera pas de découvrir dans nombre de ces 32 chapitres, outre la présentation des poètes ou, plutôt, de leur poésie, une part non négligeable de la poétique propre à l’auteur de l’exposé. Cette compilation de monographies allant du bref article en six pages à l’essai qui en compte trois douzaines, nous fait en effet découvrir d’authentiques bijoux littéraires. Les uns flirtent avec le cours avancé d’analyse poétologique, d’autres présentent des approches plus axées sur la personnalité ou sur la pensée ou sur l’oeuvre du poète dévoilé. Il ne faut toutefois pas perdre de vue que ce qui nous est présenté va bien au-delà du simple enrichissement culturel. Certains articles sont plus abordables, d’autres – malgré un évident désir de proximité de l’auteur au lecteur – assez savants. Mais qu’il s’agisse du raccourci d’Israël Eliraz sur Gaspard Hons ou de la vaste recherche de Frank Colotte sur Prévert, ces textes extrêmement pointus ne peuvent en aucun cas être lus en guise de simple passe-temps.

Seul un authentique et profond désir d’aborder, de mieux comprendre et d’aimer davantage la littérature, la poétique et particulièrement la poésie du siècle écoulé, fait que le jeu vaille la chandelle. Oui, seul cette aspiration à un enrichissement personnel et à un élargissement de son éventail de connaissances et de plaisirs de l’esprit vaut l’effort, donc l’abordage d’un vaisseau amiral qui, une fois conquis, conduira le nouvel a(r)mateur à posséder une partie de ce trésor.

Selon Laurent Fels, coéditeur, directeur et présentateur de l’ouvrage, la poésie du XXe siècle « ... est un dialogue avec l’Autre dans un pays où les méditations foisonnent et où la rêverie amorce le processus créateur de la transsubstantiation poétique. En somme, la poésie trace le seuil entre le silence, la solitude et l’autre limite du mot. Triste et cruelle anamnèse d’un âge belliqueux qu’on eût préféré conduire dans les cages de l’oubli. Le poème s’écrit désormais dans le langage d’un coeur éclaté en silences. L’écriture poétique aurait-elle donc rencontré sa propre limite ? Celle où le mot se consume devant l’indifférence d’une oreille sourde, d’un oeil aveugle ? La parole ne sera-t-elle plus utilisée que pour faire des déclarations de guerre, lancer des insultes ou annoncer des licenciements nombreux ?... ». Aussi conclut-il par ce message d’espoir : « ... Là où le mot devrait réconcilier, offrir une parole à moitié tue, comme une main tendue pour en accueillir une autre, il blesse, tue et détruit. Sueur et sang versés sur l’argile asséchée. Il appartient donc au poète de restituer au Verbe sa valeur initiale et initiatique, à condition que sa parole soit imbibée de fièvre d’homme. » Car c’est en cela que réside et doit résider la valeur de la parole, du verbe, du mot, de la poésie. Ici elle est montrée, comme celle de Jon Barbu dans la présentation de Constantin Frosin, en expression supérieure et aboutissement transcendant de la géométrie.

Là c’est René Welter qui, à la question de l’incompréhension (par le lecteur lambda ?), rappelle que Paul Celan y répondait qu’il fallait lire, relire et lire encore jusqu’à « ce que sens s’ensuive ». Idem pour l’hermétisme de la poésie contemporaine, que moi-même j’ai parfois signalé dans ces colonnes, notamment chez José Ensch, Gaspard Hons ou, justement, René Welter. Celui-ci explique – toujours dans Celan – que, bien au contraire, « L’hermétisme ou mieux, la complexité, la diversité, donc la richesse, cachées, se trouvent de ce côté de l’écriture qui, elle, ne fait que jeter quelques éclats de lumière (...) sur ces terres éteintes ». Puis, citant Henri Meschonnic : « Alors on comprend, il n’y a pas à être clair, et celui qui parle ne cherche pas l’obscur : il en vient ».

Ailleurs Jalel El Gharbi nous parle de la synecdoque (2) chez Blaise Cendrars. Quel ne fut d’abord mon étonnement de retrouver un « outsider », un prolixe, un conteur, un bourlingueur de la langue comme Cendrars parmi tous ces économes du mot... Mais non, mais non, il n’y a pas de rationnement, pas de limites, pas de carcan, pas d’angle imposé à ce panoramique. Que dire sinon de Paul Mathieu, que nous voyons prêter sa plume au déchiffrage d’un James Joyce dont l’essentiel de la poétique baigne dans la générosité de sa prose !? Ainsi que le pressent El Gharbi, la poétique résiderait surtout dans l’erreur. N’entend-il pas par là la transgression, le déséquilibre, la faute, l’anomalie, l’instabilité, le dynamisme : toupille plutôt que cône, vent plutôt que bonace, pamphlet plutôt que bible, rêve plutôt qu’atonie ?

Un peu plus loin, Laurent Mignon nous offre avec Nâzim Hikmet encore une toute autre approche. Plus idéologique, elle aborde l’engagement politique de ce poète communiste et internationaliste à la fois, pris dans le filet de contradictions et de paradoxes des rapports orient–occident et nord-sud (3), ainsi que dans les rets de l’amour. Aucune contradiction chez Hikmet entre l’amour, la politique et une poésie qui « se devait d’être critique et rebelle », que sa femme Pirâye, souvent première lectrice, parfois destinataire, ici égérie, là douce entrave, semble avoir épousé avec Nâzim...

Et, plus loin encore, Laurent Fels brosse un tableau des « Oiseaux » : recueil, petit roman, long poème ou immense tableau de cet aigle de la poésie que fut Saint-John Perse. (4) Fels y étudie non seulement avec brio l’oeuvre du poète, mais également sa subtile et emmêlée interaction avec la peinture de George Braque. Autre interaction – apparente, celle-là, plutôt intrusion en tiers donc – celle de Fels, dont la poétique se fond si bien dans celle de Perse, qu’il serait parfois difficile, n’étaient les guillemets et l’italique, de faire la part des choses, pardon, des poètes.
Rien que des bribes d’exemples, certes, amis lecteurs, aussi modestes et sans prétentions que fragmentaires et incomplets ! Et comment cernerais-je en quelques lignes une oeuvre aussi monumentale, lorsqu’un seul article de ce livre exigerait une présentation complète dans notre Zeitung ? Me voilà donc obligé de vous laisser à votre curiosité et sur votre faim, une faim que l’ouvrage lui-même saura infiniment mieux assouvir.

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1) Les Éditions namuroises 2009, 578 p., 30,- EUR à Luxembourg chez Ernster et Libo Gare, ainsi que sur http://www.pun.be/FMPro?-db=catpun.fp3&-format=catfiche. htm&-lay=fiche&NUM=1141&-find. Ce Tome I contient des études sur Ion Barbu, Henry Bauchau, Samuel Beckett, Francesca Caroutch, Paul Celan, Blaise Cendrars, Maurice Chappaz, René Char, Achille Chavée, Andrée Chedid, Davertige, Lucie Delarue-Mardrus, André du Bouchet, T.S. Eliot, Gérard Vergniaud Étienne, Eugène Guillevic, Nâzim Hikmet, Gaspard Hons, Philippe Jaccottet, Francis Jammes, Pierre Jean Jouve, James Joyce, Henri Michaux, Marcel Migozzi, Gaston Miron, Bernard Noël, Jacques Prévert, Pierre Reverdy, Saint-John Perse, Jude Stéfan, Salah Stétié et Marcel Thiry.- Le tome II est prévu pour décembre 2009/janvier 2010, suivi avec un an d’intervalle par les 3ème et 4ème tomes.

2) synecdoque : métonymie par laquelle on donne une signification particulière à un mot, qui dans le sens propre a une signification plus générale (mortels > hommes, fer > épée, voile > navire). Dans la métonymie je prends un nom pour un autre, lorsque dans la synecdoque je prends le plus pour le moins, ou le moins pour le plus (Littré - Dumars Trop. II, 4.)

3) Je pense aux célèbres vers de Nâzim Hikmet « Mes frères / En dépit de mes cheveux blonds / Je suis Asiatique / En dépit de mes yeux bleus / Je suis Africain... »

4) Avant d’être édité sous le titre « Oiseaux », l’oeuvre avait paru en édition originale artistique à tirage limité, illustrée d’eaux-fortes originales en couleur de Georges Braque, intitulée « L’ordre des oiseaux »… (plus de précisions page 504)

Giulio-Enrico Pisani

jeudi 2 avril 2009